Mardi 5 mai, le Tribunal du Travail de Charleroi examinait la plainte de Pippo Bordenga contre Vincent Pestieau. Une bonne vingtaine de personnes s’étaient déplacées pour soutenir le plaignant.
Le conflit est peu commun, dans la mesure où il oppose deux syndicalistes de la même organisation. Vincent Pestieau est le secrétaire régional interprofessionnel de la FGTB de Charleroi-Sud Hainaut; Pippo Bordenga était employé de celle-ci en tant que permanent politique jusqu’à son licenciement pour faute grave en juillet 2023.
Les faits
L’avocat de Pippo Bordenga a fait une présentation exhaustive des faits. D’emblée, il a posé que le conflit était de nature politique. Sans entrer dans le détail des désaccords entre les protagonistes, il a montré comment son client avait été « mis au placard » par Mr Pestieau et sa secrétaire administrative, Mme Riet Vandeputte.
Il faut savoir que Pippo Bordenga est avant tout un syndicaliste de terrain. Héritier des luttes dans le secteur verrier carolorégien, il était délégué principal de la FGTB lors de la très longue grève de 2004-2005 contre le plan de restructuration d’AGC-Fleurus (trois mois et demi de lutte contre la suppression de 244 emplois sur 844).
Après l’échec de la grève, Pippo avait été embauché comme permanent politique syndical interprofessionnel, en charge (notamment) des travailleurs des PME, du syndicalisme de réseau, puis de l’organisation des travailleurs et travailleuses sans emploi, tâche dont il s’est acquitté pendant les nombreuses années qui ont suivi.
Le conflit examiné par le tribunal du travail remonte à 2019. Il faut savoir que le statut administratif de Pippo avait changé trois ans plus tôt: en 2016, d’employé de la FGTB, il était devenu employé de l’ASBL d’éducation permanente Cenforsoc.
L’avocat a bien mis en lumière que ce changement administratif était censé être purement formel: à travers Cenforsoc, émanation de la FGTB locale, il était entendu que Pippo resterait bien permanent politique régional du syndicat. C’est d’ailleurs en tant que tel que, de 2016 à 2019, le camarade a continué à assumer les responsabilités qu’il assumait auparavant.
Pourtant, trois ans plus tard, le changement de statut formel de Pippo a servi de prétexte pour essayer de brider son action. A cette fin, Vincent Pestieau l’a mis sous l’autorité de sa camarade Riet Vandeputte et celle-ci, en sa qualité de responsable de Cenforsoc, a tenté de soumettre Pippo à un contrôle si serré, si abusif, que l’avocat n’a pas hésité à le qualifier de harcèlement.
Le phénomène a pris une ampleur telle que Pippo Bordenga a été reconnu en incapacité de travail d’août 2021 à janvier 2022. En juin 2022, six mois après son retour au travail, l’ex-syndicaliste du verre recevait une lettre l’accusant d’absence à des réunions, de PV non rédigés et autres manquements administratifs que l’intéressé conteste formellement (preuves à l’appui).
La cabale
Le 14 septembre 2022, Pippo Bordenga a reçu un courrier lui annonçant le démarrage d’une procédure de licenciement. Il a réagi en déposant plainte pour harcèlement. Cenforsoc a reculé et une concertation a été amorcée. Mais ce n’était que partie remise: le 10 juillet 2023, Pippo était licencié sur-le-champ, pour faute grave (« insubordination, impolitesse, comportement provocant et effronté »)
L’avocat a décrit en détail l’incident du 7 juillet qui a servi de prétexte à cette décision. Pippo animait une réunion des travailleurs et travailleuses sans emploi (TSE), à la Maison des Huit heures. Vincent Pestieau y a fait irruption, accompagné d’une certaine Mme Stalens, chargée de communication.
Le tribunal a eu lecture des témoignages des TSE participant à la réunion. Ils sont unanimes: l’arrivée du secrétaire régional et de Mme Stalens était intempestive, leur présence n’avait pas été annoncée, l’assemblée était en cours et rien dans l’ordre du jour ne justifiait leur venue. De plus, tous les témoins s’accordent à dire que les arrivants avaient une attitude délibérément provocante.
Vincent Pestieau et la personne qui l’accompagnait prétendent que Pippo leur a « interdit » de participer à la réunion des TSE, qu’il a été menaçant, etc. Les témoignages concordent au contraire pour dire que l’intéressé est intervenu pour faire baisser la tension entre un Vincent Pestieau provocant et des TSE… d’autant plus mécontents que le Secrétaire régional interprofessionnel, depuis de longs mois, ne répondait pas à leurs demandes d’information légitimes.
Deux éléments en particulier rendent crédible l’hypothèse d’une cabale montée de toutes pièces contre Pippo Bordenga.
Le premier élément, antérieur au 7 juillet n’a pas été mentionné par l’avocat: au vu de l’ensemble du scénario, il est permis de penser que les silences persistants du Secrétaire régional face aux demandes des TSE étaient délibérés. En effet, dans la mesure où ces demandes d’information étaient transmises par Pippo, ne pas y répondre pouvait contribuer à discréditer celui-ci face à sa base.
Le second élément intervient dans le sillage immédiat de l’incident du 7 juillet: les TSE, constatant que leur réunion était ruinée par l’incident, y ont mis fin et ont quitté les lieux pour échanger leurs impressions dans un café à proximité. Non seulement le Secrétaire régional et son assistante les ont suivis, mais en plus ils ont prétendu s’asseoir à la même table qu’eux.
La vérité a ses droits.
A ce stade, le lecteur/la lectrice pourra se dire: une cabale politique, admettons, mais pourquoi? Qu’est-ce qui a pu déclencher une telle hargne du Secrétaire régional contre Pippo Bordenga?
Nous ne connaissons pas tous les détails des relations entre les deux hommes, mais un événement important suggère une réponse à la question.
En juillet 2021, dans la période post-COVID, le personnel de la FGTB de Charleroi-Sud Hainaut a été placé dans une situation telle qu’il a dû se résoudre à faire grève contre sa direction. Un piquet des employées (le personnel est composé en majorité de travailleuses) a été mis en place.
Le comportement du Secrétaire régional a choqué: il a personnellement forcé l’entrée du bâtiment et fait appel à la police (agents casqués, accompagnés de chiens) contre ses employées en grève!
Pippo Bordenga a dénoncé ce comportement patronal, indigne de l’organisation syndicale. Il l’a fait au nom des valeurs de la FGTB, de façon mesurée mais ferme, sans attaquer les personnes. Il l’a fait en particulier devant le congrès régional interprofessionnel du 12 mai 2023… et son intervention a été fort applaudie.
Moins de deux mois plus tard, l’ex délégué des verriers était licencié sur-le-champ… pour « insubordination ».
L’intéressé a rappelé cette « coïncidence » lors de sa brève prise de parole devant le Tribunal du Travail. Les faits sont avérés. Le scandale n’est pas que Pippo Bordenga les révèle devant la Cour: le scandale est qu’il soit contraint de les révéler pour défendre à la fois ses droits élémentaires, sa dignité de militant et les valeurs du syndicalisme.
Présentation fallacieuse
La séance du 5 mai est la deuxième que le Tribunal du Travail consacre à ce litige. La première, il y a quelques mois, s’était conclue par une procédure de conciliation. Celle-ci n’a rien donné car, contrairement aux recommandations faites dans le but d’apaiser les tensions, la FGTB interprofessionnelle s’y est fait représenter par… Vincent Pestieau lui-même.
L’avocate de Mr. Pestieau a déployé sa plaidoirie en l’absence de son client et sans que quiconque se soit déplacé pour appuyer celui-ci. Elle a été incapable de donner même un semblant de crédibilité à sa défense et a échoué à donner le moindre élément convaincant à l’appui d’une quelconque faute grave justifiant le licenciement de Pippo Bordenga.
L’avocate a tenté de soutenir la thèse du Secrétaire régional, qui cherche à dresser une muraille de Chine entre la FGTB régionale et Cenforsoc. Selon cette vision, Pippo n’était pas un permanent politique du syndicat mais un mauvais employé de l’asbl, négligeant les procédures et obligations administratives.
Cette présentation fallacieuse, déjà démontée par l’avocat de Pippo dans sa plaidoirie, a été mise à bas par l’ex-délégué d’AGC, qui a montré de façon convaincante que Cenforsoc était bien un outil de la FGTB régionale – à telle enseigne que le sigle de celle-ci figure sur les documents.
L’unité de la structure avant les valeurs?
Il est déplorable que le linge sale syndical soit ainsi déballé publiquement devant la justice de classe, même s’il s’agit du Tribunal du Travail. C’est le résultat malheureux du fait que les instances de la régionale de Charleroi-Sud Hainaut ont fait passer l’unité de l’organisation (ou plutôt: l’unité de l’appareil de l’organisation!) avant la défense des valeurs et des principes qui fondent les droits de celles et ceux qu’elle a pour tâche de défendre.
C’est d’autant plus déplorable que ce procès n’est pas une première. En 2022, Antonio Cocciolo, à l’époque président de la Centrale des métallurgistes FGTB Charleroi-Namur et Président de la FGTB Charleroi-Sud Hainaut, avait été condamné par la cour du Travail de Mons pour licenciement abusif d’une employée administrative. La cour avait estimé qu’il n’avait pas pris les mesures nécessaires pour mettre fin à la violence morale et au harcèlement moral dont la personne était victime.
L’appel d’Antonio Cocciolo avait été jugé irrecevable. Dans ce cas aussi, comme dans celui de Pippo Bordenga, les instances de la FGTB régionale étaient restées silencieuses.
Quand un.e employé.e du syndicat est victime d’abus de pouvoir, il ou elle doit être défendu contre les abuseurs. Cela vaut dans tous les cas, en particulier dans le cas où un ouvrier devenu permanent politique du syndicat après avoir gagné ses galons dans la lutte de classe est harcelé par une personne de l’appareil telle que Mme Vandeputte.
Une recherche sur internet révèle qu’une certaine Riet Vandeputte, avocate, a travaillé pour Médecine pour le Peuple à Anvers. A moins qu’il s’agisse d’une homonymie, il semble que Vincent Pestieau a choisi sa secrétaire administrative sur base de son appartenance politique davantage que sur base de sa contribution à l’émancipation des travailleurs/euses.
On constate ainsi que l’accusation de harcèlement n’est pas le seul point commun entre les deux affaires. Il en est un autre, qui ne peut pas être passé sous silence: le rôle du PTB, dont A. Cocciolo, V. Pestieau et R. Vandeputte sont membres.
Après les élections de juin 2024, et en dépit de sa condamnation récente par le Tribunal du Travail, Antonio Cocciolo, troisième candidat sur la liste du PTB aux européennes, a été coopté comme sénateur par le « parti de la gauche authentique ».
Le Premier Mai 2026, en dépit de son rôle dans l’affaire Pippo, de la plainte pour licenciement abusif et du procès en cours au Tribunal du Travail, Riet Vandeputte a été promue Directrice des Ressources Humaines de la FGTB de Charleroi.
Libre à tout.e syndicaliste de s’affilier au parti de gauche de son choix. Libre à Antonio Cocciolo, Vincent Pestieau et Riet Vandeputte, de militer au PTB. Ils ont le droit s’ils le souhaitent de se plier au régime interne antidémocratique de ce parti stalinien. Par contre, ils n’ont pas le droit d’imposer ce régime au mouvement syndical en s’en appropriant l’appareil, et en mettant au placard ceux et celles qui ne se soumettent pas à leur ligne politique.
Les médias ont parlé abondamment du PTB à l’occasion de départs d’élu.e.s qui ont mis en cause le fonctionnement autoritaire du parti. Des journalistes ont imputé ce fonctionnement au « centralisme démocratique » et à la perspective « révolutionnaire » du PTB. Le cas de Pippo Bordenga met les pendules à l’heure. En effet, forcer un piquet de grève, appeler la police pour le disperser et liquider un protestataire pour « insubordination » ne relève ni du « centralisme démocratique » ni de la « révolution » mais de tout autre chose: le despotisme bureaucratique.
Pendant des décennies, les syndicalistes de combat de la FGTB ont été confrontés à la répression par la bureaucratie social-démocrate. Les plus anciens se souviennent d’Ernest Davister, président des métallos carolos, attaquant le piquet de grève de Caterpillar à la matraque, en 1970. Ou de Michel Nollet, président national de la FGTB, demandant à la gendarmerie d’évacuer les locaux de la rue Haute occupés par les syndicalistes de Clabecq, en 1999…
Ce n’est pas en remplaçant cette bureaucratie sociale-démocrate par une autre que le syndicalisme sera en mesure de porter une alternative à la crise profonde de la société capitaliste.
Daniel Tanuro
Le Tribunal du Travail rendra son jugement le 2 juin.

