Ceci est le texte de l’intervention d’Alain Bihr lors des Rencontres Anticapitalistes de Printemps 2018 :

Introduction

En fait, Daniel mériterait que je ne le remercie pas. Car, lorsque j’ai accepté son invitation, je ne me doutais pas qu’il allait me tendre un redoutable piège. En effet, il y a quelques semaines de cela, quand je me suis inquiété auprès de lui au sujet du thème de ma conférence, il m’a répondu textuellement :

« On aimerait que tu fasses un topo sur l’apport fondamental de Marx à la compréhension de l’histoire en général, du capitalisme comme forme en particulier,  et que tu discutes sa perspective pour l’émancipation à la lumière de l’expérience du 20e siècle. » Et comme si sa perfidie ne suffisait pas, il a ajouté : « Tu peux parler 40′. » !

Sur le coup, j’ai d’abord failli rendre mon tablier, avant de prendre le parti d’en rire. Et je me suis finalement décidé à relever le gant. Donc, en 40-45 mn chrono, je vais vous parler successivement de :

  • De l’originalité de l’apport de Marx à la compréhension de l’histoire en général.
  • Du capitalisme selon Marx.
  • Des défis que le vingtième siècle et le nôtre qui en l’hériter ont dressés sur la voie de l’émancipation sociale telle que pensée par Marx.

Autant dire que mon exposé risque d’être (trop) dense… ou au contraire trop simpliste. Mais vous en connaissez désormais le responsable : je n’ai fait qu’exécuter sa commande.

I. De l’originalité de la conception marxienne de la pratique sociale-historique

Cette originalité tient à deux éléments étroitement articulés entre eux : d’une part, ce que j’appellerai la catégorie fondamentale de la pensée marxienne ; d’autre part, la dimension fondamentale de cette pensée qui en découle.

A) La catégorie fondamentale : la praxis

La catégorie centrale à partir de laquelle Marx se propose de penser toute réalité sociale est celle de production. Pour lui, toute réalité sociale doit être pensée comme production, ou encore, comme il le dit quelquefois en employant un terme grec, comme praxis.

Pour ne pas se méprendre sur le sens de cette proposition et pour en saisir toute la richesse et la fécondité, il convient de préciser successivement l’extension et la compréhension de cette catégorie : son analytique et sa dialectique.

1. Son analytique. Pour Marx, toute réalité humaine est production : à la fois produite et productrice. Telle que l’entend Marx, la production ou praxis inclut donc tout à la fois :

  • La production matérielle : le travail, la production des biens et services par lesquels les êtres humains transforment la nature pour se l’approprier, c’est-à-dire pour la mettre au service de la satisfaction de leurs besoins et de la réalisation de leurs désirs, qui sont eux-mêmes des productions humaines (sociales et historiques).
  • La production des rapports sociaux (production “institutionnelle”) : la production des rapports dans lesquels les êtres humains entrent entre eux à l’intérieur des formations sociales qu’ils constituent et qui structurent ces formations. Ce qui permet de dire que, pour Marx, les êtres humains ne sont pas des animaux sociables comme les autres : ils ne se contentent pas de vivre en société mais ils produisent (forment, transforment, réforment, révolutionnent le cas échéant) les sociétés dans lesquelles ils vivent.
  • La production de « formes de conscience » (production culturelle ou symbolique) : à partir de cette autre donnée anthropologique fondamentale qu’est le langage articulé (qui leur confère la faculté de représenter la réalité), les êtres humains produisent enfin de l’art, de la religion, de la philosophie, de la science, etc., autant d’œuvres par lesquelles ils cherchent à donner sens à la réalité naturelle et sociale, à l’univers et à leur place dans l’univers, à leur existence et à leur histoire, etc.

On pourrait résumer l’ensemble en disant que, pour Marx, la praxis, c’est finalement l’autoproduction de l’humanité à travers ses produits (matériels), ses rapports sociaux et ses œuvres culturelles.

2. Sa dialectique. Cette autoproduction, Marx la comprend d’une manière dialectique en plaçant en son cœur le rapport contradictoire entre sujet et objet. En effet, pour Marx, le rapport de l’être humain à ses produits (matériels, institutionnels, culturels) est fondamentalement double et contradictoire.

D’une part, en produisant un monde humain, en objectivant ses puissances dans et par la transformation du monde (naturel et social), l’homme acquiert lui-même une objectivité : il se définit et se réalise, il donne forme et contenu à son humanité. Dans et par ses produits, l’homme se conquiert comme être humain : il pose son humanité dans la richesse de ses multiples déterminations.

Mais, d’autre part et simultanément, dans et par ses rapports à ses produits, l’être humain peut aussi se perdre (s’aliéner). Car ses produits peuvent lui échapper, acquérir une existence séparée et autonome, voire se retourner contre lui et le nier, en le dominant comme autant de fétiches dans lesquels il ne reconnaît plus le résultat de sa propre activité.

  • C’est ainsi que de son action de transformation de la nature naît un devenir essentiellement aveugle qui l’emporte vers une destinée incertaine : c’est l’histoire.
  • De même, la résultante totale de ses interactions sociales peut se fixer et se figer en une forme extérieure et supérieure qui le domine et l’opprime : c’est l’État.
  • u encore ses produits matériels, issus de ses mains et de son cerveau, lui échappent, se mettent à exister (à la fois réellement et illusoirement) par eux-mêmes en devenant marchandises, argent, capital, en le transformant lui-même en chose que l’on achète et que l’on vend, et dont l’existence finit par être subordonnée au mouvement devenu autonome de ses propres produits.
  • Enfin, ce sont les élaborations de sa conscience (de son intelligence, de son imagination, de sa sensibilité) qui engendrent en lui “l’inconscience” (la fausse conscience, la méconnaissance, l’illusion idéologique).

D’où le mouvement dialectique qui traverse la réalité sociale dans son ensemble comme chacun de ses éléments en tant qu’elle est production (praxis) : réalisation (à travers une objectivation) – aliénation par séparation et autonomisation du produit à l’égard du producteur – appropriation (ou réappropriation) des puissances humaines par la lutte contre leurs formes aliénées et aliénantes prises par les produits. Ce n’est qu’à travers de telles scissions, déchirements, contradictions et conflits que l’être humain se conquiert et que l’humanité prend forme. Tel est, selon Marx, le sens fondamental du drame humain.

B) La dimension fondamentale : la critique

Comprendre la réalité sociale comme praxis, c’est donc placer au centre de son analyse le rapport contradictoire entre l’acte et l’œuvre, le producteur et le produit, le sujet et l’objet, ainsi que le mouvement dialectique qui naît de cette contradiction (objectivation, aliénation, lutte pour se réapproprier les puissances aliénées). Pareil modèle d’intelligibilité implique donc d’entretenir un rapport fondamentalement critique à la réalité sociale.

  • Ce modèle d’intelligibilité rend possible la critique de cette réalité dans ce qu’elle comprend d’oppression, de mutilation, d’aliénation de l’être humain ; mais aussi la critique de toutes les apparences qui tendent à la masquer et de toutes les représentations qui cherchent à la justifier précisément dans son caractère aliéné et aliénant. Et, de ce fait, cette critique est bien souvent la condition même d’une connaissance effective ou approfondie de la réalité sociale.
  • Mais pareil modèle d’intelligibilité rend ce rapport critique à la réalité sociale aussi parfaitement légitime. Car ce rapport critique ne procède pas d’un point de vue extérieur à la réalité, d’un quelconque idéal éthique, politique, religieux ou philosophique transcendant, réductible en définitive à un point de vue arbitraire et discutable. Il part, au contraire, du constat des contradictions immanentes à la réalité sociale même, inhérentes aux rapports des hommes à leurs propres produits ; du constat des luttes que les êtres humains mènent contre les formes aliénées que revêtent ces derniers ; du constat des conflits marquant les rapports de hommes entre eux qui en dérivent. Ce qui implique de ne pas vouloir illusoirement se tenir en dehors et au dessus de la mêlée sociale, mais d’y plonger pour en saisir les enjeux et y prendre le parti de l’émancipation humaine, en procédant à la critique des différentes formes de l’aliénation humaine et en déterminant les voies et les moyens de la désaliénation : de l’appropriation par les hommes de leurs propres forces naturelles et sociales.

II. Du capitalisme selon Marx

Quel est l’apport original de Marx s’agissant du capitalisme ? Pour répondre à cette question, je partirai d’une constatation paradoxale : Marx a beaucoup écrit sur le capital (à commencer par Le Capital) et très peu sur le capitalisme. On ne trouve d’ailleurs pas ce dernier terme sous sa plume : Marx parle ordinairement de « mode de production capitaliste », quelquefois de « système capitaliste », à ma connaissance jamais de capitalisme tout court. Essayons de démêler ce paradoxe.

A) Retour sur le capital

Pour Marx, le capital est un rapport social de production. Plus exactement, c’est le rapport social de production qui structure tout le champ de la production matérielle dans les sociétés contemporaines.

Je ne reviendrai pas sur ce concept de rapport social de production, en me contentant de rappeler qu’un rapport social de production combine toujours des rapports des producteurs aux moyens de production ; des rapports des producteurs entre eux (au sein d’une division sociale du travail) ; des rapports des producteurs et des non-producteurs au produit du travail. Mais je reviendrai sur l’analyse marxienne du capital comme rapport de production pour en rappeler les principaux acquis. Pour Marx, l’originalité du rapport capitaliste de production tient à quatre éléments.

1. L’expropriation des producteurs : leur séparation de fait et de droit des moyens de production, alors que tous les rapports précapitalistes de production reposaient sur une forme d’unité immédiate entre producteurs et moyens de production :

  • tantôt “libre” comme dans la communauté primitive ; ou les différentes formes de communauté patriarcale qui en sont dérivées ; ou encore la petite production marchande simple ;
  • tantôt contrainte comme dans l’esclavage ou le servage où le producteur lui-même est assimilé de force aux moyens de production.

Au sein des rapports capitalistes de production, au contraire, les producteurs sont par eux-mêmes privés de moyens de production et, par conséquent, de moyens de consommation. Ils ne peuvent entrer en possession des uns et des autres que par un seul moyen : la mise en vente de l’objet de leur seule et unique propriété immédiate résiduelle : leur force de travail, leur capacité subjective à effectuer un travail en général ou tel type de travail particulier (pour lesquels ils disposent d’une capacité particulière, résultant de leur formation antérieure).

2. La marchandisation (la transformation en marchandise) non seulement du produit du travail mais encore et surtout des différents « facteurs de production » : forces de travail aussi bien que moyens de production. Ce second aspect des rapports capitalistes de production est directement lié au précédent. En effet :

  • Pour que la force de travail figure sur le marché comme une marchandise parmi d’autres, il faut que son propriétaire (le travailleur potentiel) ne puisse pas en user directement comme telle avec des moyens de production en sa possession et que le seul usage qu’il puisse en faire est de la mettre à la disposition éventuelle d’un tiers qui l’a lui achètera (qui lui en louera l’usage). Autrement dit, pour être contraint de vendre sa force de travail, il faut ne plus pouvoir vendre ni le produit de son travail ni son travail lui-même (sous forme de service) parce qu’on est privé de tout moyen de production.
  • De même, pour pouvoir acquérir des moyens de production sous forme de marchandises, il faut que, avant même qu’ils aient été produits comme des marchandises, ils aient été séparés des producteurs dont ils étaient initialement la propriété. Car tant que les producteurs sont unis (de manière “libre” ou contrainte) à leurs moyens de production, ils en usent immédiatement (s’agissant par exemple de la terre) ou les produisent et les reproduisent par eux-mêmes (s’agissant par exemple de l’outillage) mais ils ne acquièrent pas sur le marché ni ne les mettent sur le marché.

3. La valorisation. Ceux qui acquièrent sous formes de marchandises forces de travail et moyens de production ne le font pas aux fins de satisfaire immédiatement leurs besoins propres (individuels ou collectifs) en faisant produire des valeurs d’usage pour eux-mêmes. Ils ne le font pas non plus simplement pour faire produire des marchandises qu’ils mettront en vente : pour faire produire des valeurs d’usage sociales (répondant à des besoins sociaux). Ils le font à des fins de valorisation de la valeur avancée : dans le but de retirer de la vente des marchandises qu’ils font produire plus de valeur (sous forme d’argent) que celle qu’ils ont avancée (toujours sous forme d’argent) dans l’achat des facteurs de production (moyens de production et forces de travail). L’activité capitaliste consiste précisément en cela : conserver et accroître la valeur (sous forme d’argent) en faisant produire et circuler des marchandises. L’argent se transforme en capital dans cette mesure même et dans cette mesure seulement.

Et Marx a montré que le secret de cette valorisation de la valeur gît dans l’exploitation de la force de travail : dans la capacité du capitaliste qui a acquis moyens de production et force de travail de les combiner productivement de manière telle que :

  • d’une part, les moyens de production consommés au cours du procès de production transmettent leur propre valeur au produit final (ce qui permet de conserver cette valeur ancienne) ;
  • d’autre part, la valeur nouvelle qui se forme au cours de ce même procès de production, du fait de la dépense de force de travail, de la fourniture d’une quantité additionnelle de travail, qui s’effectue au cours de ce même procès de production, cette valeur nouvelle donc excède la valeur de la force de travail elle-même. La différence entre les deux n’est autre que la fameuse plus-value qui assure la valorisation de la valeur initialement avancée.

Et Marx de montrer encore que le capitaliste parvient à ce résultat parce que, propriétaire des moyens de production et des forces de travail qu’il a acquises sur le marché, il domine les conditions du procès de production en pouvant jouer notamment de la durée, de l’intensité et de la productivité du travail.

4. L’accumulation. Mais, pour que la transformation de l’argent en capital soit complète, il faut encore une dernière condition :

  • que la plus-value ainsi formée ne serve pas seulement ni même principalement à l’enrichissement personnel du capitaliste, qu’elle ne se transforme pas seulement ni même principalement en revenu personnel du capitaliste et des siens ;
  • qu’au contraire elle soit pour l’essentiel convertie en un capital additionnel, en un mot : qu’elle alimente l’accumulation du capital.

En d’autres termes, la reproduction du capital ne doit pas être une reproduction simple (à l’identique, à même échelle) mais doit être une reproduction élargie. A ce sujet, Marx établit deux résultats essentiels :

  • D’une part, il montre que cette condition (l’accumulation ou la reproduction élargie du capital) est assurée sous l’effet de trois facteurs : 1. le désir d’enrichissement et de puissance des capitalistes individuels ; 2. la concurrence intercapitaliste (la concurrence entre capitaux singuliers) ; 3. la lutte de classe entre le capital et le travail : l’accumulation du capital est une nécessité pour l’ensemble des capitalistes pour contrer la résistance des travailleurs salariés à leur exploitation (la résistance à l’entrée dans le salariat ; leurs luttes pour réduire la durée et l’intensité du travail ; leurs luttes pour l’augmentation des salaires réels).
  • D’autre part, il montre que, dans cette mesure même, l’accumulation (la reproduction élargie) du capital n’est pas seulement un processus quantitatif (consistant dans le seul élargissement de l’échelle de la production, sans changement du mode de produire) mais encore un processus qui implique au contraire des changements qualitatifs dans ce dernier, en requérant en particulier une augmentation constante de la productivité du travail, impliquant par conséquent des nouveaux moyens de travail (le développement de leur mécanisation et de leur automatisation) et des nouvelles formes de mise au travail (en particulier le développement de la division parcellaire du travail productif), donc un bouleversement permanent du procès de production.
B) Du capital au capitalisme

Revenons maintenant à notre paradoxe initial pour tenter de l’expliquer. Marx ne parle pas de capitalisme mais de mode de production capitaliste comme le mode de production qui se développe sur la base de ce rapport de production qu’est le capital.

Mode de production est le concept formé par Marx pour désigner une type déterminé de société globale, de totalité sociale qui se développe sur la base de rapports de production déterminés. Il distingue ainsi différents modes de production dans l’histoire : communisme primitif, mode de production “asiatique”, mode de production esclavagiste, féodalisme, capitalisme, communisme développé.

Comment le capitalisme naît-il du capital ? C’est ce que Marx ne nous dit pas explicitement mais que son analyse du capital comme rapport social de production laisse entendre : le capital (comme rapport de production) engendre le capitalisme (comme mode de production) par la médiation de son procès global de reproduction. Ce procès implique en effet :

  • D’une part, un devenir-monde du capital : une expansion spatiale continue des rapports capitalistes de production finissant par englober l’ensemble de la planète et de l’humanité qui la peuple sous la forme d’un marché mondial cependant fragmenté en unités politiques rivales et hiérarchisé par des inégalités de développement entre ces dernières.
  • D’autre part, un devenir-capital du monde : une appropriation (transformation et soumission) progressive de l’ensemble des rapports sociaux, des pratiques sociales, des modes de vie et de penser, etc., aux exigences de la reproduction du capital comme rapport de production, autrement dit la production d’une société capitaliste appropriée à l’économie capitaliste.

Exemples :

  • la formation d’un système de besoins individuels et collectifs approprié ;
  • la formation d’un espace social approprié (caractérisé par l’urbanisation croissante et une densification des réseaux de communication) ;
  • la formation d’une structure de classe appropriée ;
  • la formation d’un type d’État approprié (l’État de droit), etc.

Mais il faut immédiatement ajouter que Marx ne nous a pas livré une analyse de ce double mouvement. Défaut auquel le marxisme lato sensu (la postérité de Marx) n’a que partiellement remédié, me semble-t-il. Nous allons en voir immédiatement certaines conséquences.

III. L’émancipation humaine selon Marx aux défis du XXe et du XXIe siècle

Marx et bien d’autres avant, avec et après lui nous ont promis l’émancipation humaine : la révolution socialiste devant ouvrir la voie à l’avènement de l’humanité émancipée sous forme du communisme développé. Faute de quoi, nous avons connu les deux guerres mondiales ; le fascisme et le stalinisme ; le compromis social-démocrate pérennisant le capitalisme dans les formations centrales ; le néo-impérialisme renouvelant les formes d’exploitation et de domination des périphéries par le centre après l’effondrement des empires coloniaux ; plus récemment, la contre-révolution néolibérale et la perspective d’un chaos écologique susceptible de compromettre la survie de l’humanité, voire celle de toute la biosphère. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on est très loin du compte…

Il n’est pas question pour moi ici de développer les tenants et aboutissants de ces différents phénomènes et encore moins de prétendre régler les problèmes les concernant. Je voudrai tout simplement revenir sur trois d’entre eux, qui ont été et qui restent dans une large mesure à la fois autant d’angles morts (ou de champs aveugles) de la pensée marxiste (y compris chez Marx lui-même) et de défis à relever dans la perspective de l’émancipation sociale. C’est d’ailleurs à ce titre que j’en traiterai à chaque fois.

A) La nation

La révolution socialiste aurait dû confirmer et réaliser la primauté de la lutte des classes sous toutes les autres formes de la conflictualité sociale. Or, au cours du XXe siècle, qu’il s’agisse des deux guerres mondiales, du fascisme et même du stalinisme, du compromis social-démocrate et des mouvements anticolonialistes, ce sont les luttes entre nations (États-nations) et les luttes pour les nations (pour la constitution ou la préservation d’États-nations) qui ont prévalu sur les luttes de classes, quelles qu’aient pu être par ailleurs la réalité, l’ampleur et l’intensité de ces dernières. En bref, la nation l’a emporté sur la classe.

1. Comme angle mort. Ce constat ne constitue une (mauvaise) surprise pour le marxisme que parce que ce dernier, emboîtant le pas à Marx lui-même, a méconnu et mésestimé, pour une part au moins, la réalité et la puissance du fait national. Évidemment, face à ce constat, il n’est pas question pour moi (pour nous) de défendre ici une quelconque thèse nationaliste : une thèse fétichisant la nation (le fait national), i.e. méconnaissant sa nature de produit social-historique en la transformant en une réalité naturelle voire surnaturelle.

* L’erreur fondamentale aura été pour le marxisme de méconnaître ce que Marx lui-même avait pourtant déjà pointé sinon souligné : que les mêmes rapports capitalistes de production, qui génèrent la division de la société en classes sociales et les luttes entre elles, n’engendrent pas moins, dans et par leur devenir-monde, la division de l’humanité en États-nations et les luttes entre eux. Bien plus : que ces luttes entre États-nations sont susceptibles de freiner, étouffer, neutraliser la conflictualité entre les classes sociales. Car qu’est en définitive qu’une nation sinon un bloc social, autrement dit un système d’alliances entre classes sociales (généralement sous hégémonie d’une fraction de la bourgeoise, personnification d’une fraction territorialisée du capital mondial), faisant cause commune dans leur lutte contre d’autres blocs semblables pour, selon le cas, conserver ou parfaire leur positon au sein du marché mondial et du système mondial des États-nations ?

* Cette méconnaissance renvoie directement à l’insuffisance notable d’élaboration par le marxisme d’une théorie du devenir-monde du capital, précédemment mentionnée. Ce qui a fait défaut, même et y compris au sein des différentes théories de l’impérialisme, c’est l’analyse du processus par lequel le monde généré par le devenir-monde du capital présente une singulière structure combinant homogénéisation (unification et uniformisation), fragmentation et hiérarchisation. Structure qui, depuis la première mondialisation capitaliste (celle survenue entre le XVe et le XVIIIe siècle), n’a cessé jusqu’à une date récente de prendre de plus en plus la forme d’un système d’États-nations hiérarchisés et rivaux.

2. Comme défi. Cette méconnaissance du fait national et ce défaut d’analyse du devenir-monde du capital continuent à nous jouer des mauvais tours et sont susceptibles de nous en jouer encore de pires à l’avenir. Car nous aurions tort de croire que le processus de transnationalisation néolibérale, dans lequel les rapports capitalistes de production sont engagés depuis quelques décennies, va faire disparaître le fait national, même s’il affaiblit incontestablement la puissance des États-nations en déplaçant au-dessous d’eux (au niveau d’instances supra-nationales et de systèmes continentaux d’États) mais aussi au-dessous d’eux (au niveau d’instances infranationales : des régions, des aires métropolitaines) le cadre régulateur de la reproduction du capital.

* En effet, outre que les instances nationales continuent à être investies d’un certain nombre de fonctions au sein de cette régulation, l’État-nation est de plus en plus l’objet d’une mission providentielle de la part de toutes les classes, fractions, couches sociales (depuis la bourgeoisie jusqu’au prolétariat) qui sont menacées ou se sentent menacées, dans leur situation et intérêts, par le processus de transnationalisation. Et cela ouvre un espace politique à différents mouvements d’extrême droite, à filiation et orientation fasciste ou non, qui tentent de coaliser ces différentes forces sociales en des blocs nationalistes cherchant à transformer les États-nations en remparts contre la transnationalisation.

* À ce premier défi s’en ajoute immédiatement un autre. C’est que, même affaibli et menacé, l’État-nation continue à constituer le seul espace de délibération collective (sous forme de la démocratie représentative, avec les libertés publiques afférentes) et le seul espace de souveraineté (d’exercice légitime du pouvoir). Ce qui souligne la nécessité et l’urgence de repenser la place que peut et doit occuper cet espace au regard d’un processus de transformation révolutionnaire éventuel.

B) L’individualité

Si les luttes de classe n’ont pas généré l’effet émancipateur que le marxisme en attendait, il en est une deuxième raison (parmi d’autres encore sans doute). C’est que l’affirmation des classes, de toutes les classes, comme forces sociales autonomes, par conséquent l’intensité des luttes de classe, sont sans cesse minées et dévoyées par l’affirmation inverse des individus : par la concurrence que se mènent les individus au sein d’une même classe ; par les possibilités de déplacement des individus d’une classe à l’autre (ou d’une couche à l’autre au sein d’une même classe), autrement dit par la mobilité sociale (intra ou intergénérationnelle) ; plus largement : par l’affirmation de la prévalence des intérêts singuliers (ceux des individus) sur les intérêts particuliers (ceux de classes), par le privilège accordé à l’individuel (la vie privé, le quant-à-soi) sur le collectif, etc.

1. Comme angle mort. On peut ici répéter sinon les mêmes formules que pour la nation, du moins des formules analogue. Ce constat ne constitue une (mauvaise) surprise pour le marxisme que parce que ce dernier, emboîtant le pas à Marx lui-même, a méconnu et mésestimé, pour une part au moins, la réalité et la puissance du fait individuel. Évidemment, face à ce constat, il n’est pas question pour moi (pour nous) de défendre ici une quelconque thèse individualiste : une thèse fétichisant l’individu (son autonomie), i.e. méconnaissant sa nature de produit social-historique en la transformant en une réalité naturelle voire surnaturelle.

* L’erreur fondamentale aura été pour le marxisme de méconnaître ce que Marx lui-même avait pourtant déjà pointé sinon souligné : que les mêmes rapports capitalistes de production, qui génèrent la division de la société en classes sociales et les luttes entre elles, n’engendrent pas moins l’autonomie individuelle, plus exactement un mixte entre indépendance personnelle (l’indépendance de l’individu à l’égard de toute dépendance personnelle ou communautaire) et dépendance impersonnelle (dépendance de l’individu à l’égard d’un ensemble de structures sociales réifiées et fétichisées : le marché, le droit, la société civile, l’État, etc.) Et que cette autonomie individuelle est en mesure de nuire à la solidarité qui assure la cohésion des classes sociales.

* Cette méconnaissance renvoie directement à l’insuffisance notable d’élaboration par le marxisme d’une théorie du devenir-capital du monde, précédemment mentionnée. Ce qui a fait défaut, c’est l’analyse du processus par lequel la reproduction du capital tend à engendrer une individualité spécifique, appropriée aux rapports capitalistes de production et, plus largement, aux médiations par lesquelles ces derniers se subordonnent la praxis sociale entière. Une individualité que, pour ma part, je définis comme assujettie, transformée en sujet au double sens de ce terme :

  • d’une part, sommée de se comporter en une personne autonome, capable de penser, de décider et d’agir par elle-même ;
  • tout en étant tenue, d’autre part, de répondre à l’ensemble des nécessités (exigences) que lui imposent et des possibilités (opportunités) que lui ouvrent les rapports capitalistes de production et leur reproduction.

2. Comme défi. Cette méconnaissance du fait individuel et de son contenu capitaliste spécifique (l’individualité assujettie) et ce défaut d’analyse du devenir-capital du monde (de l’appropriation capitaliste de la réalité sociale) continuent à nous jouer des mauvais tours et sont susceptibles de nous en jouer encore de pire à l’avenir.

* En effet, l’approfondissement dans les formations capitalistes centrales de cette appropriation capitaliste de la réalité sociale a fait évoluer l’individualité assujetti vers une forme de plus en plus… assujettie aux exigences et opportunités des rapports capitalistes de production : celle de l’individu entrepreneur de lui-même, sommé de considérer sa subjectivité (ses désirs, ses facultés physiques, émotionnelles, intellectuelles, esthétiques, etc.) comme un capital humain à valoriser sur différents marchés (marchés du travail, marché des loisirs, marché des relations interpersonnelles, marché matrimonial, etc.). On ne peut pas comprendre l’emprise du néolibéralisme (comme discours mais aussi comme pratiques : comme politiques façonnant les conditions d’existence quotidiennes des individus) comme plus largement l’emprise des formes contemporaines de la socialisation (par exemple l’attrait exercé par les nouvelles technologies de l’information et de la communication : le téléphone portable, Internet, les soi-disant réseaux sociaux, etc.) sans l’émergence et la diffusion de cette nouvelle figure anthropologique.

* Et, bien évidemment, cette émergence et cette diffusion nous lancent également un défi, à nous qui plaçons nos espoirs d’émancipation dans des mobilisations collectives. D’une part, parce qu’elles constituent manifestement un obstacle à de telles mobilisations, puisqu’elles reposent sur la conviction qu’il n’est pour chacun et chacune de sauveur suprême que lui ou elle-même et qu’elles le ou la détournent de toute action visant à se solidariser (sinon ponctuellement et superficiellement) à tous les autres. D’autre part et inversement, parce que, pour parvenir à mobiliser malgré tout de telles individualités, il faut au minimum pouvoir faire place à l’exigence d’autonomie individuelle et adapter (renouveler) en conséquence nos formes habituelles de mobilisation et d’organisation mais aussi les formes de réalisation de soi, de communication avec les autres et de participation à la production d’un monde désaliéné que peuvent mettre en œuvre nos organisations.

C) La crise écologique

Inutile de rappeler et de souligner combien le procès de reproduction du capital débouche depuis quelques décennies sur une crise écologique globale dont les principaux symptômes sont l’épuisement des ressources naturelles (minérales, végétales et animales), la dégradation des milieux et éléments naturels (sol, eau et air), le réchauffement climatique et les perturbations météorologiques consécutives, etc. C’est la survie de l’humanité voire de toute la biosphère qui sont ainsi menacées.

1. Comme angle mort. Sans doute, cette crise écologique a-t-elle été pressentie par Marx en quelques fulgurantes intuitions. Par exemple lorsqu’il fait remarquer que :

«  chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité » (Le Capital, Éditions Sociales, tome II, page 181).

Mais ces quelques fulgurances ne sauraient faire oublier et contrebalancer l’inspiration profondément prométhéenne de la pensée de Marx, qui lui fait glorifier la croissance des forces productives comme l’une des deux missions historiques du capitalisme avec la socialisation de la société – en tant que prémisses de l’édification de la société communiste. Ce faisant, il stérilise lui-même pour partie l’idée qu’il avance pourtant avec force d’une contradiction irréductible entre cette croissance des forces productives et les rapports de production dans le cadre desquels elle a lieu.

  • Car cette contradiction n’est pas seulement d’ordre quantitatif comme l’a souligné Marx : les rapports capitalistes de production viennent freiner et limiter cette croissance, voire la compromettre régulièrement lors des crises structurelles qui affectent périodiquement leur reproduction.
  • Cette contradiction est encore et surtout d’ordre qualitatif : ces rapports de production viennent infléchir et pervertir les forces productives croissantes en les transformant finalement en autant de forces destructrices qui compromettent leur propre base et conditions naturelles.

2. Comme défi. Prendre la mesure de la crise écologique globale dans laquelle nous sommes entrés et qui s’approfondit de jour en jour fait partie des impératifs et des urgences de tous ceux et celles dont l’horizon politique reste le dépassement du capitalisme et la transition socialiste vers le communisme. Cela implique au moins la double tâche suivante :

* En premier lieu, de manière à radicaliser les mobilisations écologistes, il nous faut démontrer l’impossibilité d’un « capitalisme vert » (Tanuro) : l’impossibilité pour le capitalisme de résoudre la crise écologique globale dont il est le responsable. Pour deux raisons essentielles :

  • L’exigence de reproduction élargie du capital (ce qui rend le capitalisme productiviste par essence) est incompatible avec les limites infranchissables que l’écosphère terrestre impose à la reproduction des sociétés humaines.
  • La division marchande du travail social qu’imposent les rapports capitalistes de production (notamment la propriété privée des moyens de production) rend impossible toute maîtrise globale du travail social, condition nécessaire (mais non suffisante) au contrôle de son impact écologique.

* En deuxième lieu, il nous faut réexaminer et redéfinir en fonction des impératifs de la solution de la crise écologique les principes cardinaux de la transition socialiste au communisme. En particulier :

  • La propriété sociale des moyens de production doit inclure une patrimonialisation de l’ensemble des ressources naturelles de la planète Terre : ces ressources (en matières, énergies et informations) doivent être considérées comme le patrimoine inaliénable de l’humanité entière, présente et à venir, sur lesquels les groupements humains ne disposent au mieux que d’un droit d’usage, à la condition de rendre compte de l’exercice qu’ils font de ce droit et d’attester qu’il n’est pas contraire avec la préservation et l’enrichissement dudit patrimoine.
  • La planification démocratique de la production sociale doit s’effectuer sous la contrainte non seulement d’une économie de travail vivant (d’usage des forces de travail humaine) mais encore d’une économie de travail mort (notamment de ressources naturelles) comme plus largement d’une économie en terme d’empreinte naturelle des activités humaines.
  • L’autogestion des unités de production doit se soucier de l’impact des procès de travail non seulement sur les travailleurs mais encore sur les populations environnantes ainsi que sur les consommateurs de leurs produits, les uns et les autres devant de ce fait être associés à la gestion de ces procès.

Conclusion

En conclusion, je dois réviser mon jugement initial et, finalement, remercier Daniel Tanuro de m’avoir soumis un tel cahier des charges. Car il m’aura permis de montrer, du moins je l’espère, que l’œuvre de Marx demeure pour nous ce qu’elle était déjà pour lui. Non pas un monument achevé à admirer et vénérer, qu’il s’agirait simplement de préserver des outrages du temps et des atteintes iconoclastes. Mais au contraire un vaste chantier sur lequel on trouvera quantité de matériaux et de matériels à utiliser, à parfaire ou au contraire à réformer, des ouvrages en plan à achever, d’autres à entreprendre en fonction d’impératifs nouveaux, etc. En un mot de quoi nous occuper au moins jusqu’au tricentenaire de sa naissance.