Pour la troisième année consécutive, la Ligue des travailleuses domestiques sans papiers de la CSC Bruxelles organise une journée d’action et de grève à l’occasion de la Journée internationale du travail domestique. À cette occasion, Laure Horlait et Léa Maucourt ont rencontré Régine, travailleuse faisant partie de la Ligue, pour lui poser quelques questions.

Dans la continuité des précédentes actions, pendant lesquelles les travailleuses domestiques tenaient, en 2022, un Parlement des travailleuses domestiques et elles inauguraient, en 2023, un Tribunal du courage politique, elles s’installeront, ce vendredi 14 juin, au cœur des Marolles (Rue des Minimes, 121, 1000, Bruxelles), pour créer leur Gouvernement du courage politique. Cette journée de grève est l’occasion de revenir sur leur parcours de lutte, de continuer à faire entendre leurs voix et de rendre visible le travail effectué par toutes les travailleuses domestiques, avec ou sans papiers. Visibiliser ce travail assuré en très large majorité par des travailleuses issues de l’immigration permet de mettre en lumière un élément central de l’exploitation capitaliste, entretenue par l’appropriation du corps des femmes et des personnes racisées. 

Peux-tu te présenter ?

« Je m’appelle Régine, je fais partie de la Ligue des travailleuses domestiques avec ou sans papiers. Je suis dans la Ligue depuis 9 mois seulement. Je suis venue en Belgique à 56 ans pour étudier un master en sciences de la santé publique pendant deux ans puis rentrer en RDC. Au pays, je travaillais, j’ai fait des études de gestion en institution de santé. Mais, maintenant, j’en suis à ma huitième année ici. J’ai commencé ce master à l’ULB mais je n’ai pas totalisé le nombre de crédits requis. Je suis ensuite allée m’inscrire dans une école privée, ça m’a coûté les yeux de la tête. Chaque année, on introduit le dossier pour le titre de séjour et à ce moment-là l’Office des étrangers a dit: “ Niet, vous êtes venue avec un visa pour aller dans une école publique et vous ne pouvez pas aller dans une école privée”. L’Office m’a donné l’ordre de quitter le territoire. Heureusement, mon avocat a plaidé pour que je ne quitte pas et c’est la raison pour laquelle je traîne encore ici.»

Comment est-ce que tu t’investis au sein de la Ligue ?

« Chaque fois qu’il y a une réunion ou une manifestation, on m’appelle pour y participer et, très souvent, je suis disposée. Par exemple, le 8 mars pour la journée de la femme, j’étais à la marche. Pour les réunions pour la mise au point des actions, en majorité, je suis là. Et je serai là pour la grève du 14 juin prochain.»

Tu peux nous expliquer ce qu’il va se passer ce 14 juin ?

« On va faire un petit théâtre pendant lequel on va montrer comment on travaille, comment on nous exploite. Après on va former notre gouvernement, le gouvernement pour la Ligue, fictif, pour montrer que ce que nos gouvernements sont en train de faire n’est pas correct.»

Pourquoi faire grève ?

« Nous travaillons dans des conditions illégales. Moi, par exemple, j’ai travaillé pendant un moment pour 2€ de l’heure. J’étais obligée de travailler. Si tu es en Afrique, tu peux aller chez une amie, elle te donne facilement de l’argent et peut te supporter facilement même pendant des mois. Mais ici je n’ai pas le choix, j’ai une petite sœur, la cadette de la famille, qui est ici, le budget est là, tout est comptabilisé. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de travailler parfois pour 2€ de l’heure, pourvu que j’ai quelque chose. Moi je trouvais ça normal, je n’avais rien, il fallait que je travaille même pour peu d’argent. Mais la Ligue m’a ouvert les yeux et m’a dit que c’est de la pure exploitation, que le minimum c’est 10€.

Cette grève on l’effectue parce que la Ligue a trois objectifs : 

  • Devant un patron abuseur, il faut qu’on aille au tribunal. Parce que, jusque-là, quand un patron abuse, on ne peut même pas aller à la police. Face à la police, directement on t’emmène dans un centre fermé. Mais la Ligue veut que si nous nous trouvons devant un patron abuseur, il faut qu’on aille au tribunal. C’est le tribunal qui va juger ce problème. 
  • Aussi, nous voulons des formations chez Actiris. C’est pour consolider nos acquis. Par exemple, si vous êtes devant une vieille personne et que, supposons, elle est sur le lit et qu’il faut la placer sur la chaise, il y a des techniques pour le faire. Parfois nous le faisons comme nous savons ou bien comment nous le faisons en Afrique, mais ça peut nous coûter cher, ça peut nous briser la colonne. C’est la raison pour laquelle nous voulons être formées. 
  • En fait, tout ça, ça englobe le titre de séjour. Parce que nous sommes sans titre de séjour. Il faut qu’on ait le titre de séjour pour travailler légalement. On ne peut pas d’emblée mettre la régularisation dans les revendications, mais quand on dit qu’on veut un travail légal, ça suffit. Travailler légalement ça cache tout ça, et c’est pareil pour la formation. Ça sous-entend la régularisation d’une façon camouflée.»

Quelle est la réception de ces revendications par les partis politiques ?

« Les partis politiques ont un double jeu. On a été au Parlement, et le Parlement a demandé qu’on fasse une enquête pour savoir combien de gens qui n’ont pas de papiers habitent Bruxelles et voir les conditions dans lesquelles on travaille, c’est une avancée. Ça se fera après les élections. En principe ils font semblant de nous écouter, ils disent qu’ils vont faire quelque chose mais en réalité ils ne font rien. C’est la raison pour laquelle notre lutte continue. Même si nous n’avons pas gain de cause, il faut penser aux générations futures.»

Est-ce que la Ligue a des liens avec d’autres collectifs de femmes sans papiers ?

« Oui, moi je suis aussi membre du Comité des femmes sans papiers. Je crois que la lutte doit se jouer en collaboration avec toutes les organisations qui luttent pour les sans papiers. Il faut qu’on soit ensemble, nombreux, pour qu’on totalise un nombre élevé. S’il y a une marche, tout le monde est là. S’il y a grève, tout le monde est là. Si on est, par exemple, un millier, on va voir l’ampleur de la grève, les politiciens vont voir l’ampleur de la grève. Mais si on combat en pièces détachées, ce n’est pas bien.”

Et avec d’autres secteurs, par exemple les travailleuses des titres service ?

« Oui, les travailleurs des titres services, eux aussi, ne sont pas vraiment bien payés. Je crois qu’il y a des liens, ils veulent être bien payés malgré qu’ils travaillent légalement. Je crois que, pour la grève, ils seront là comme soutien. » 

Quelles difficultés rencontrez-vous dans votre lutte ?

« Les politiciens qui changent toujours leur langage pour être élus. Pourtant, quand on travaille au noir, on ne paie pas d’impôt, donc l’état gagne au fait qu’on soit reconnu, ça ajoute quelque chose aux recettes de l’état. Les changements de langage des politiciens, ça nous déçoit, mais ça ne nous arrête pas de lutter, nous continuons. »

Qu’est-ce que ça apporte de lutter ensemble avec la Ligue ?

« C’est la force, on est ensemble. C’est différent d’appartenir à un groupe.   Dernièrement, par exemple, j’ai travaillé pour une dame de mon pays, c’est une Belge mais qui travaille à Kinshasa, avec qui on a fait un contrat verbal. J’ai été travailler chaque jour pour m’occuper des enfants. Elle m’a d’abord dit: “tu commences le travail à 16h parce que, pendant la journée, les enfants vont à l’école. Quand ils rentrent, tu dois leur préparer à manger et tu dors là et tu quittes à 8h pour ne revenir qu’à 16h”. Moi je me suis dit c’est bien comme ça, entre 8h et 16h, je peux me trouver un autre job pour compléter. Puis, elle m’a dit que je devais garder la maison propre, nettoyer les chambres des enfants. J’ai constaté que ça me prenait beaucoup de temps et parfois, je terminais à 14h donc je n’avais que 2h, le temps de me reposer. Et puis, elle m’a demandé de passer la nuit au salon et j’ai dit non, je veux mon intimité. Une autre fois, quand elle est revenue, elle avait des soucis de santé, je suis restée avec elle une semaine. Et puis elle m’a dit Mama Régine, comme je suis ici, tu dois quitter pour l’instant et je vais t’appeler quand je vais rentrer. Quand j’ai fait mon dernier jour, je lui ai demandé mon argent. Elle m’a dit non, tu viens le 10 pour que je te paie. Le 10, je me présente, elle me dit encore que non. Je suis allée trouver la Ligue, j’ai expliqué, on m’a fait une note qu’on m’a dit d’aller déposer dans la boîte aux lettres de la dame. Donc c’est grâce à la Ligue qu’enfin cette dame m’a payée. Et elle ne m’a jamais rappelée. Si elle m’avait rappelée, je ne serais pas retournée travailler chez elle. Donc je me suis retrouvée avec ma petite valise et je me suis dit; où est-ce que je vais aller ? C’était aux environs de 15h, je ne pouvais plus rentrer chez des amis. J’ai appelé une connaissance de la Ligue qui m’a dit de venir. Elle m’a acceptée. Voilà les avantages de la ligue. J’acquiers des connaissances avec la Ligue.

Et quand nous sommes en réunion avec les autres membres, on oublie tout ce qu’on a comme problème. On danse, on fait de la gymnastique, on oublie, momentanément, évidemment, mais on est gaie. La Ligue, pour moi, c’est la famille.» 

Quelles perspectives pour la suite ?

« On continue à lutter. Nous semons. La récolte sera peut être dans 3 mois ou dans 10 ans, mais nous continuons. Et la régularisation, nous voulons que ça soit en masse comme en 2001 ou 2006.»

On peut espérer une prochaine grève l’année prochaine ?

« Si nous sommes encore là, s’ils ne nous ont pas expulsées. Parce qu’ ils durcissent les conditions. Mais nous sommes là, en train de lutter.»

Un dernier mot ?

« Venez nombreux nous soutenir. Pareil pour les occupations, venez nous soutenir.»

Les revendications de la Ligue :

  1. Une protection contre les abus : les travailleuses domestiques exigent une protection juridique qui leur permette de porter plainte en toute sécurité et dignité contre les employeurs abusifs, notamment par le biais d’une autorisation de séjour durant la procédure de la plainte.
  2. Un accès légal au travail : elles demandent également un accès légal au marché du travail afin de mettre fin à la précarité de leur situation et de pouvoir cotiser à la sécurité sociale.
  3. Un accès aux formations Actiris : les travailleuses domestiques réclament l’accès aux formations professionnelles dans les métiers en pénurie afin de valider leurs compétences.
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