Valéry, Madeleine, Clara et Aaron, membres de la direction nationale de la Gauche anticapitaliste
Une crise profonde aux multiples formes
Depuis la fin du mois de février 2026, les États-Unis et Israël se sont attaqués à l’Iran (et au Liban), au mépris total du droit international. Outre la barbarie qui s’exerce sur le peuple iranien et l’atteinte à son droit à l’autodétermination, cette nouvelle manifestation de l’impérialisme américain bouscule les secteurs de l’énergie et des matières premières à l’échelle globale, à travers le blocage du détroit d’Ormuz par le régime iranien, un point clé des échanges internationaux. Si les États-Unis ont depuis lors reculé face à l’Iran dans ce qui ressemble à une quasi-capitulation, le régime israélien, lui, demeure hors de contrôle, alimentant une instabilité profonde dont les effets se prolongent bien au-delà de l’épisode immédiat. Les accords arrachés restent fragiles, les tensions entre Washington et Téhéran comme entre Israël et le Hezbollah connaissent de nouvelles montées en régime, et une escalade militaire demeure à tout moment possible. C’est précisément pourquoi les leçons de cette crise s’imposent : ses conséquences sont durables, et la situation peut à nouveau largement déraper.
Le rôle central du détroit d’Ormuz dans les systèmes d’échanges internationaux se traduit en chiffres : 20 % du GNL (gaz naturel liquéfié) mondial, 34 % de pétrole brut et 33 % des engrais azotés transitent par un passage d’une largeur qui n’excède pas 3,7 km dans chaque sens. La moindre obstruction de ce goulot d’étranglement provoque des ruptures d’approvisionnement et une inflation des prix partout dans le monde, largement aggravée par la spéculation. En mars 2026, suite au retrait immédiat des compagnies d’assurances pour risques de guerre, les flux de cargos sont tombés à moins de 10 % de leur niveau habituel. La compétition s’est intensifiée sur les réserves énergétiques et matières premières restantes dans le monde, avec une envolée des prix accélérée par la spéculation des profiteurs de guerre. Ce blocage a des conséquences sur les transports, le chauffage, l’électricité, l’alimentation, l’agriculture, la santé, les médicaments, la logistique, la production industrielle et le coût de la vie dans son ensemble.
Moins évoquée mais tout aussi critique, la crise des fertilisants constitue une menace systémique sur la sécurité alimentaire mondiale. 33 % des engrais azotés mondiaux transitent par Ormuz, dont la fabrication dépend à 80-90 % du gaz naturel du Moyen-Orient. La fermeture du détroit a bloqué l’exportation de près de 49 % du commerce mondial d’urée et de 30 % de l’ammoniac, coïncidant de surcroît avec la période cruciale des semis printaniers dans l’hémisphère Nord. S’y ajoute la pénurie de soufre — dont la moitié des exportations maritimes mondiales transite par Ormuz — qui paralyse la production de phosphates, provoquant un effet domino : hausse des coûts de transport et de production, réduction des rendements agricoles, spirale d’inflation alimentaire mondiale.
La hausse des coûts de l’énergie, de l’alimentation et de la mobilité frappe d’abord les pays les plus pauvres et dépendants des flux mondiaux d’approvisionnement. Pour le Japon, la vulnérabilité est maximale avec une autosuffisance énergétique de seulement 11 %. Mais ce sont les pays de la périphérie capitaliste — les Philippines, le Cameroun et tant d’autres — qui paient le prix le plus lourd : renchérissement des denrées, ruptures d’approvisionnement, aggravation de la dette, pression sur les systèmes de santé. Dans le capitalisme mondialisé, les profits sont privatisés, les crises sont socialisées, et les peuples de la périphérie absorbent les chocs les plus violents.
L’actuelle crise énergétique liée au conflit au Moyen-Orient ne peut être considérée de façon isolée. Le capitalisme arrive à un point de rupture. Différents types de crise, toutes liées aux contradictions du système capitaliste, sont imbriquées sans qu’on puisse les résoudre dans le cadre ce système : les moments de crise se rapprochent et se cumulent — pandémie, invasion de l’Ukraine, crise d’Ormuz, dérèglements climatiques — et mettent en lumière un mode d’organisation de la production fondé sur l’exploitation illimitée des êtres vivants et des ressources énergétiques qui pulvérise les limites qui préservent le caractère habitable de la Terre. Les classes dominantes prennent massivement parti pour une fuite en avant où chaque « solution » temporaire mène à des tensions toujours plus graves. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, le pic mondial de la production de pétrole conventionnel a été dépassé en 2008. La teneur en métaux par tonne de roche extraite diminue également à grande vitesse, nécessitant des projets miniers toujours plus grands et consommant toujours plus d’énergie. On accélère ainsi la compétition sur les ressources restantes, générant toujours plus de destruction des écosystèmes, et renforçant les tensions géopolitiques et les guerres.
Le lien Iran-Ukraine et la question des impérialismes
Il existe un lien organique entre la guerre au Moyen-Orient et le front ukrainien. L’extension du conflit à l’Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont provoqué une envolée des prix des hydrocarbures qui a profité directement à Vladimir Poutine. Le Brent a atteint un pic autour de 126$ en avril 2026, avant de redescendre progressivement avec la réouverture partielle d’Ormuz vers les 70$ fin juin. Mais pendant les semaines de blocage, la manne pétrolière a alimenté la militarisation accélérée du régime russe et ses projets expansionnistes : chaque hausse durable du baril au-delà de 90 dollars desserre les contraintes imposées par les sanctions occidentales et offre à Moscou une marge de manœuvre stratégique accrue. La Russie en a profité pour consolider ses relations énergétiques avec l’Asie, se positionnant même comme seul fournisseur de GNL capable de combler partiellement le déficit créé par la fermeture d’Ormuz – ce qui pose de nombreux problèmes critiques pour une Europe qui prétend se sevrer des énergies fossiles russes. Les impérialismes ne s’annulent pas les uns les autres : ils se nourrissent mutuellement.
À la Gauche anticapitaliste, notre position est claire : nous soutenons les luttes populaires pour la défaite de la Russie en Ukraine et pour celle des États-Unis et de leurs alliés impérialistes en Iran. Des victoires face à ces puissances appuieraient partout la position des opprimé.e.s et exploité.e.s. Nous continuons de soutenir la résistance ukrainienne pour affaiblir l’extrême droite internationale, tout en exprimant notre solidarité totale avec la population iranienne qui lutte courageusement contre son propre gouvernement autoritaire et contre la guerre. Notre camp est celui des peuples agressés, des travailleurs, des opprimés, des mouvements démocratiques, des résistances populaires. Nous refusons tout campisme : ni Trump, ni Netanyahou, ni les mollahs, ni les monarchies pétrolières, ni Poutine.
La Belgique dans la tempête : vulnérabilités d’une économie capitaliste ouverte
La Belgique ne dispose que de peu de ressources propres sur son territoire, et subit encore les effets des crises liées à la pandémie et à l’agression russe sur l’Ukraine. Ces différents épisodes de ruptures d’approvisionnement révèlent l’extrême dépendance de la Belgique aux échanges internationaux, notamment via le port d’Anvers, deuxième plateforme portuaire européenne, qui pèse 7 % du PIB.
Le cluster chimique d’Anvers est doublement frappé par la crise d’Ormuz : d’une part par l’augmentation massive du coût du gaz et de l’électricité, d’autre part par la perturbation des flux d’intrants en provenance du Moyen-Orient. La fédération patronale Essenscia panique et menace de fermetures définitives de sites dans la compétition mondiale face aux USA où les énergies fossiles sont meilleur marché…oubliant que s’ils arrêtaient de gaver leurs actionnaires, les patrons de la pétrochimie auraient largement de quoi faire face au risque actuel. Pour l’agriculture wallonne, l’impact est également majeur : le secteur des grandes cultures céréalières repose sur un usage intensif et destructeur d’engrais azotés et phosphatés majoritairement importés. En Wallonie, Yara Tertre, l’un des principaux producteurs d’engrais azotés, voit sa production mise sous pression directe par la hausse du prix du gaz naturel. Dans tous les cas, une inflation des prix des aliments est prévisible…Et sera accentuée par les vagues de chaleur intense qui étouffent et assèchent l’Europe depuis des semaines.
Les réponses de l’Arizona : du court-termisme dans un bain de sang social
La Belgique n’est pas immunisée comme par magie…et le patronat du pays est prêt à faire payer la facture aux classes populaires.
La situation est d’autant plus préoccupante qu’en Belgique, près d’une personne sur cinq vit déjà en situation de précarité énergétique. Dans ce contexte, marqué en outre par des luttes sociales importantes autour des mesures brutales de l’Arizona, une nouvelle hausse durable des prix de l’énergie peut rapidement aggraver la condition de millions de personnes issues de la classe travailleuse.
Face à la crise énergétique et alimentaire générée par l’obstruction du détroit d’Ormuz, le gouvernement Arizona a pris des mesures de pansement symboliques, tout en générant un bain de sang social à travers ses politiques d’austérité. Le gouvernement a joué sa partition : De Wever en mauvais comptable budgétaire, Bouchez et son racolage éphémère sur « l’essence à 1 € », Vooruit et les Engagés défenseurs d’une aumône. Les 80 millions d’euros de soutien aux travailleurs et entreprises ne sont que des miettes face aux milliards de coupes budgétaires prévues par la coalition. Le gouvernement promet de plaider pour une taxe européenne sur les surprofits des groupes pétroliers, alors qu’il refuse de faire contribuer le capital et les grosses fortunes en Belgique. Qui peut les croire ?
En parallèle, l’Arizona souhaite nationaliser le parc nucléaire, une décision dangereuse et très chère. En achetant des vieux réacteurs dont Engie ne veut plus, le gouvernement De Wever fait peser la facture sur les épaules de la population pour des résultats désastreux : l’arrêt du démantèlement et la remise en marche de ces installations vétustes coûteront des milliards, sans garantie sérieuse de capacité de production énergétique (particulièrement en cas de sécheresse !), et en faisant peser sur la population des risques sécuritaires et environnementaux considérables. Quant aux projets de nouvelles centrales — SMR ou autres — ils comportent les mêmes défauts structurels : coûts faramineux et constamment révisés à la hausse, délais de construction incompatibles avec les urgences climatiques, et concurrence directe avec le déploiement des énergies renouvelables pour les mêmes capitaux et les mêmes capacités de réseau. Le nucléaire n’est pas l’énergie de l’avenir : il est dangereux, produit des déchets dont on ne parvient pas à se débarrasser, et surtout il ne permet pas de bifurquer vers un réseau électrique essentiellement basé sur des énergies renouvelables. Face à la nécessité d’une autonomie énergétique européenne, le nucléaire est une fausse piste.
Ce qui est révélateur, c’est que l’argent existe. Les milliards envisagés pour prolonger des réacteurs hors d’âge ou pour gonfler les budgets militaires démontrent que la volonté politique suffit à mobiliser des ressources considérables. Mais la sécurité d’existence de la population, ce n’est pas seulement la sécurité militaire ou énergétique au sens étroit : c’est d’abord garantir l’ensemble des besoins fondamentaux, y compris celui de vivre sur une planète et dans un environnement habitables. Ces milliards auraient toute leur place dans la rénovation des logements, les transports en commun, la transition vers les renouvelables, ou les systèmes de santé que la canicule vient de mettre à nouveau à genoux, avec 1747 décès en quelques jours au mois de juin. Chaque fois que la population est frappée par les conséquences du capitalisme, le gouvernement réactionnaire des De Wever, Clarinval, Prévot et co. n’a rien d’autre à offrir que des appels aux gestes individuels (« buvez de l’eau ») et à l’initiative privée : « laissez faire, laissez aller », jusqu’à la misère et à la mort s’il le faut. Aucune alerte ne les fait changer de cap, il s’asseyent sur les cris de la population comme sur les rapports scientifiques.
La crise dans le détroit d’Ormuz témoigne pourtant de la vulnérabilité du modèle énergétique mondial, en particulier pour la Belgique et l’Europe, et ne sera pas réglée par des mesurettes. Dans ce contexte de crises répétées, l’enjeu est double : défendre des réponses immédiates pour protéger les citoyens et les ménages les plus fragiles, tout en rappelant que seule une accélération de la transition énergétique permettra de réduire durablement notre exposition à ce type de chocs.
Des actions immédiates aux perspectives transitoires vers une société écosocialiste
Face à un modèle productiviste à bout de souffle emmenant le monde vers la misère et la barbarie, la Gauche anticapitaliste lutte en faveur d’une socialisation du secteur de l’énergie, c’est-à-dire la réappropriation collective de notre production énergétique, sous le contrôle démocratique de la population et des travailleurs·euses. La satisfaction de besoins aussi essentiels que se chauffer ou se déplacer ne peut être laissée dans les mains de capitalistes spéculateurs. Une telle socialisation permettrait une production autonome, écologique et démocratique, orientée vers la satisfaction des besoins. En cas de flambée des prix ou de pénuries, les secteurs de l’énergie, du stockage, du transport et de la distribution doivent pouvoir être réquisitionnés et placés sous contrôle public. S’il faut organiser la rareté, cela doit se faire contre les profits et selon des critères sociaux, écologiques et démocratiques.
Plutôt que de servir de prétexte pour renforcer notre dépendance aux énergies fossiles et/ou aux fausses alternatives comme le nucléaire, cette crise géopolitique peut et doit être l’occasion de sortir définitivement d’une économie basée sur les énergies fossiles et la surconsommation de marchandises. Tous les secteurs ne seront pas appelés à décroître : l’enseignement, la culture, la santé, la rénovation et construction de logements, les transports en commun sont autant de domaines où les besoins de la population sont amenés à s’amplifier. En revanche, la publicité et le luxe sont des secteurs nuisibles et inutiles qui doivent être démantelés dès que possible, tandis que certains secteurs (la pétrochimie, le transport individuel, les datacenters) doivent décroître drastiquement.
C’est à travers une réappropriation collective du secteur énergétique que nous pourrons d’une part produire moins et mieux, à travers notamment le renouvelable, et d’autre part répartir la consommation de façon démocratique, de façon à permettre à chacun·e de mener une vie digne. Il en est de même en ce qui concerne la production alimentaire, aujourd’hui dépendante de l’importation de fertilisants de synthèse. Les recherches de Gembloux Agro-Bio Tech confirment que l’autonomie stratégique alimentaire repose sur une réduction de la dépendance aux intrants chimiques : l’agroécologie et l’agriculture biologique sont des réponses directes et structurelles à cette dépendance, et des outils fondamentaux de notre souveraineté alimentaire. Il est nécessaire de socialiser le secteur de l’agriculture et de l’orienter vers une alimentation saine pour toutes et tous, grâce à des pratiques agroécologiques.
La Belgique seule ne peut répondre à tous ces enjeux. C’est pourquoi nous luttons également pour une autre Europe. L’autonomie énergétique dans un seul pays est une chimère. Dans ce monde en crise, l’Europe doit amorcer une bifurcation écologique, pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles qui la rendent vulnérable au chaos géopolitique. La voie à suivre est l’exact opposé du chemin pris par l’UE sous l’impulsion de la droite radicalisée et des extrêmes droites, qui démantèle le (pourtant très insuffisant) Green Deal et accepte la vassalisation face à Trump. Seule une autre Europe plus démocratique, une Europe des peuples, sera en mesure de construire une véritable autonomie énergétique, à travers notamment la mise en place d’un réseau électrique européen et le développement de transports en commun européens.
Face au chaos géopolitique et à la crise énergétique, nous continuerons à défendre la ligne suivante :
- La condamnation de l’agression israélo-américaine sur l’Iran, la Palestine, le Liban et la Syrie, et notre solidarité avec les peuples qui résistent — y compris la population iranienne qui lutte contre la guerre et contre son propre gouvernement autoritaire.
- Le refus que la Belgique ou l’Europe prennent part au conflit, et l’interdiction d’utiliser l’espace aérien belge ou les bases américaines en Belgique pour toute opération dans la région.
- La défense intégrale de l’index automatique des salaires et une hausse des salaires et allocations, pour répondre aux besoins fondamentaux, par la suppression de la loi de 1996.
- L’établissement d’un impôt substantiel, exceptionnel et progressif sur les fortunes des 10 % les plus riches en Belgique, et une forte hausse de l’impôt sur les profits et dividendes des grandes sociétés, avec réquisition des secteurs stratégiques dès que c’est nécessaire.
- Le démantèlement des activités néfastes et inutiles comme le secteur du luxe, la publicité et les datacenters, et la décroissance de l’industrie pétrochimique, le tout accompagné d’un plan de reconversion vers des emplois durables et bien payés pour les travailleur·euses de ces secteurs, aux frais du patronat.
- La socialisation des secteurs de l’énergie et de l’alimentation, sous contrôle des travailleuses et travailleurs, et orientée vers les besoins, ainsi que la généralisation des pratiques agroécologiques pour une alimentation de qualité pour toutes et tous.
- La mise en place d’un réseau électrique européen, appuyé sur le déploiement des énergies renouvelables afin de favoriser notre indépendance énergétique, dans le cadre d’une Europe solidaire rompant avec la logique du marché et de la dépendance aux fascismes fossiles.
Image: Carte du détroit d’Ormuz avec les frontières maritimes (2004). Repris de Wikimedia Commons.
