« Chaque génération doit, dans une relative obscurité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir. » — Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre (1961)

Einstein définissait la folie comme le fait de répéter la même expérience avec les mêmes outils et dans les mêmes conditions tout en s’attendant à des résultats différents. Aujourd’hui, je crois que le Maroc connaît une forme de folie politique au sens einsteinien du terme. Les élections du 23 septembre ont recyclé ces inamovibles candidats aux visages trop familiers. Ces inusables ceux dont le public marocain est lassé ont réitéré sans vergogneles mêmes promesses qui ne sont jamais tenues dans une mise en scène mal ficelée. Faut-il encore préciser que c’est le ministère de l’Intérieur qui supervise l’ensemble du processus électoral — du découpage des circonscriptions à l’organisation du scrutin lui-même ?

 Malgré ces circonstances, les porte-parole du pouvoir, anciens comme nouveaux, persistent à vouloir nous convaincre de la nécessité de participer à ce rendez-vous électoral pour construire un nouveau Maroc avec le même vieux système. On fait comme si la multiplication de listes électorales pouvait créer un véritable pluralisme : 28 partis, 1 850 listes, 7 288 candidats – soit plus de 18 candidats par siège – alors que l’offre politique reste fondamentalement pauvre et pratiquement inchangée.

Les élections sous un régime autoritaire

Contrairement à ce que diverses formes de désinformation voudraient nous faire croire, nous ne votons pas dans une démocratie imparfaite qui aurait simplement besoin d’être « améliorée ». Nous votons dans le cadre d’un système despotique absolu où les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont de fait concentrés entre les mains du roi et de ses conseillers — ce que l’on pourrait désigner par  « le véritable gouvernement de l’ombre » : non élu, n’ayant de comptes à rendre à personne et absent de tout programme électoral. Le Parlement ne légifère que dans les limites qui lui sont imposées. Le gouvernement met en œuvre des décisions prises ailleurs. Le pouvoir judiciaire ne jouit que de l’indépendance qui lui est accordée.

 Dans ce contexte, les partis politiques ne se font pas concurrence pour servir les citoyens ; ils rivalisent plutôt pour obtenir une meilleure position au sein du système en se présentant comme les plus aptes à mettre en œuvre les politiques néolibérales qui sapent les droits sociaux et économiques, les plus habiles à « gérer » la colère populaire, et les plus dévoués à conseiller le régime sur la manière d’empêcher le prochain soulèvement. Le parti vainqueur n’est pas celui qui remporte les suffrages, mais celui qui convainc ses supérieurs qu’il est capable d’amortir le choc et de retarder l’explosion. Rien n’illustre mieux cette situation que les déclarations que les chefs de gouvernement font systématiquement lors de leur entrée en fonction : leur mission essentielle consiste à exécuter à la lettre le programme royal.

Les partis : biologiquement vieillissants, programmatiquement stériles

Ce sont des partis pourris, au sens moral et politique propre du terme, compte tenu de l’implication de plusieurs de leurs dirigeants dans des scandales de corruption financière et administrative — et pourris au sens figuré également, c’est-à-dire que leur durée de vie est périmée, qu’elle a expiré. Ils ne sont même plus aptes à remplir le rôle pour lequel ils ont été créés : camoufler l’autoritarisme et conférer une légitimité à un système multipartite fictif qui, dans la pratique, fonctionne bien plus comme un modèle à parti unique, derrière la multiplicité des noms et des symboles.

Ces partis aux visages vieillissants, dont les directions s’accrochent depuis bien trop longtemps ainsi que la stérilité de leurs programmes suscitent une aversion voire un dégoût quasi « réflexe » chez les citoyens. Et ce qui vaut pour la majorité au pouvoir s’applique tout autant à une grande partie de l’opposition, qui se dispute davantage des sièges que des alternatives. Leurs programmes se ressemblent tous, promettant « l’État social », « la dignité » et « l’emploi » dans le même langage vague et éculé.

Ces programmes éludent complètement les questions stratégiques : quelle politique économique permettrait de sortir le pays des disparités régionales et sociales chroniques ? Quelle redistribution concrète des richesses est proposée, et par quels mécanismes sera-t-elle mise en œuvre ? Quel système fiscal équitable pourrait remplacer l’actuel, qui fait peser un lourd fardeau sur les salariés et les petits commerçants tout en favorisant les grands investisseurs, les bénéficiaires et les corrompus ? Qu’en est-il de la spirale de la dette qui engloutit une part importante du budget de l’État dans son remboursement ? Quelle est leur position sur les mégaprojets de prestige et les stades gigantesques qui engloutissent des milliards en vue de la Coupe du monde 2030, alors que les hôpitaux et les écoles souffrent de pénuries ? Quelle alternative proposent-ils pour sauver les systèmes éducatif et sanitaire ? Comment parvenir à la souveraineté alimentaire et hydrique face à des années de sécheresse récurrentes et à la volatilité des marchés mondiaux ? Et quelle est leur position face à la hausse des prix et à la concentration du pouvoir et de la richesse entre les mains d’une élite restreinte ?

Toutes ces questions sont absentes des programmes de ces partis, et lorsqu’elles apparaissent, elles sont traitées à coups de slogans vagues qui, en fin de compte, entérinent les politiques mêmes dont les Marocains ont fait les frais dans leur vie quotidienne. La campagne dégénère en querelles personnelles et en accusations mutuelles entre ceux qui se disputent leur part du gâteau.

Des gouvernements alliés au despotisme et à l’oligarchie au pouvoir

Nous ne sommes pas simplement confrontés à un gouvernement qui n’a pas tenu ses promesses. Nous sommes confrontés à une succession de gouvernements qui sont, de par leur structure même, des alliés organiques du despotisme et de l’oligarchie au pouvoir — plutôt qu’à un pouvoir exécutif issu de la volonté des électeurs et responsable devant eux. Lorsque le chef du gouvernement est un homme d’affaires classé, selon Forbes, parmi les personnes les plus riches du continent et propriétaire d’entreprises devenues la cible de vastes campagnes de boycott populaires, il ne s’agit pas d’un simple « conflit d’intérêts » passager qu’une loi pourrait résoudre. Nous assistons à une fusion structurelle du pouvoir politique et économique — entre le législateur et celui qui réalise des profits. Ces gouvernements ne gouvernent pas en tant que représentants du peuple ; ils administrent les affaires publiques en tant que représentants d’un cercle oligarchique restreint, organiquement lié aux véritables centres de décision, partageant les rentes avec ce cercle bien plus qu’ils ne partagent des services publics décents avec les citoyens. Ils s’associent également à nos anciens et nouveaux colonisateurs pour poursuivre le pillage du pays et de son peuple.

En 2021, le gouvernement actuel avait promis un million d’emplois. Cinq ans plus tard, le chômage des jeunes reste l’un des plus élevés de la région. Mais cet échec n’est pas une défaillance technique de la « gouvernance » : c’est le résultat logique d’un gouvernement dont la véritable mission n’est pas de servir la majorité, mais de gérer le capital politique et économique de l’élite même qui l’a produit, en garantissant la pérennité des rentes versées aux cercles proches du pouvoir, même au détriment de la santé, de l’éducation et du pouvoir d’achat de millions de Marocains.

C’est un gouvernement qui brandit la bannière de « l’État social » alors qu’en réalité, il ne fait qu’exécuter des choix majeurs décidés ailleurs — tandis que les citoyens subissent chaque jour la dégradation des services publics. Et lorsque la colère populaire a fini par exploser, ce n’est pas un rapport de l’ONU ou un indice international qui l’a déclenchée, mais la mort de femmes enceintes dans un hôpital d’Agadir.

Notre peuple ne mérite-t-il donc pas mieux que des gouvernements dont la mission première est de protéger le régime et son oligarchie plutôt que de servir les citoyens ? Compte tenu de leurs luttes et de leurs sacrifices, nos jeunes ne méritent-ils pas mieux que des gouvernements alliés à ceux qui tirent profit de la perpétuation du despotisme ?

Le soulèvement de la Génération Z 212 : une voie d’espoir

Les défenseurs du statu quo ont ressorti leur vieil arsenal contre toutes les voix qui les dérangent : « vandales », « nihilistes », « agents étrangers »… et la machine de propagande s’est empressée de ressasser le vieux refrain de « l’exceptionnalisme marocain ». Mais le mouvement Génération Z 212, qui a éclaté le 27 septembre 2025 — telle une seconde vague d’un processus révolutionnaire de colère dont l’étincelle s’est allumée pour la première fois en 2011, mais qui est désormais porté par les outils d’une nouvelle génération —, a prouvé que cette colère ne s’était jamais vraiment éteinte. Un mouvement qui s’est organisé via la plateforme Discord, dont le nombre d’adhérents a dépassé les 220 000 en quelques jours, et qui a brandi un slogan simple et profond : « La santé d’abord, on ne veut pas de la Coupe du monde. » Des milliers de personnes sont descendues dans les rues à Rabat, Casablanca, Agadir, Marrakech, Fès, ainsi que dans des villes plus petites et des régions marginalisées, pour réclamer des soins de santé, l’éducation, des emplois, la fin de la corruption et la démission du gouvernement.

Ce mouvement s’est heurté à la même approche privilégiant la sécurité : des arrestations et des poursuites judiciaires visant des dizaines de jeunes, ainsi que trois morts à Laqliaa, près d’Agadir, pendant les manifestations. Et lorsque les jeunes se sont adressés directement au roi, contournant complètement le gouvernement, leur geste constituait en soi un aveu tacite que le gouvernement et les partis ne convainquent plus personne.

Aujourd’hui, près d’un an plus tard, on demande à ces mêmes jeunes de retourner aux urnes comme si de rien n’était. Les statistiques sont sans appel : le pourcentage d’électeurs inscrits âgés de 18 à 24 ans est passé de 8 % à 4 %, tandis que celui des 25-44 ans a reculé de 19 % à 15 %. Il s’agit là d’un référendum silencieux sur la crédibilité de l’ensemble du paysage politique.

Mais nous avons besoin d’une réponse active, et non d’un vote protestataire ou d’un boycott passif. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une véritable conscience collective, surgissant de la base, menée par les jeunes eux-mêmes, en direction d’un changement radical qui nous libère non seulement du despotisme politique, mais aussi de la dépendance sous toutes ses formes coloniales et néocoloniales. Il nous faut aller vers une véritable souveraineté alimentaire, énergétique, financière et culturelle qui rompe avec des décennies d’économie néolibérale et ses mythes. D’abord le mythe de « l’avantage comparatif », qui nous a condamnés à exporter notre eau sous forme de fruits et de légumes tandis que notre agriculture de subsistance s’assèche. Ensuite le mythe de la « théorie du ruissellement », qui promettait que la richesse des riches finirait par se répandre jusqu’aux pauvres, alors qu’en réalité, rien n’a ruisselé si ce n’est la dette et les inégalités. Enfin les « théories » de la liberté économique, qui n’ont jamais été, au fond, rien d’autre qu’un prétexte pour permettre au capital de se concentrer et d’échapper à l’impôt — jamais d’aller vers la liberté du citoyen de vivre dans la dignité.

La mission de notre génération est aujourd’hui claire, malgré toute l’obscurité qui l’entoure : décider soit de mener à bien la tâche de la libération totale, soit de la trahir en se contentant d’une énième mise en scène électorale qui ne change rien à la structure du pouvoir.

Dans son livre *Tout changer : le capitalisme contre le climat*, Naomi Klein soutient que la crise environnementale catastrophique engendrée par le modèle capitaliste mondialisé de production, de distribution et de consommation est, en même temps, une occasion de tout changer. J’adhère à cette vision porteuse d’espoir et de motivation pour le Maroc : aujourd’hui, le changement radical n’est pas une option, mais un devoir que nous devons à la majorité de notre peuple et aux générations futures.

Aucun projet de société alternatif sérieux au Maroc ne peut se permettre d’ignorer les désastres causés par le despotisme politique, le libéralisme économique et leur convergence catastrophique. Les élections du 23 septembre — quels qu’en soient les résultats — ne résoudront rien de cette convergence, car elles se déroulent au sein même de la structure qui a engendré la crise au départ. Notre alternative doit tenir compte de notre réalité concrète, doit s’enraciner dans notre propre culture et nos traditions, et doit nous réconcilier avec notre identité. Nous devons rompre avec les solutions toutes faites, importées et imposées sans aménagement à notre réalité.

Nous devons rompre avec le mythe de la « modernité » et avec la vision orientaliste du développement et du changement radical dans nos pays. Au cœur de nos alternatives, nous devons établir la pleine souveraineté des communautés locales sur leurs ressources — leurs terres, leur eau, leur soleil et leurs minéraux —, gérées de manière démocratique, solidaire et complémentaire, par elles-mêmes et avec les autres. Nous devons construire un Maroc meilleur, dans lequel les citoyens contrôlent leurs propres institutions afin que celles-ci répondent aux besoins essentiels de la majorité en matière d’alimentation, d’éducation et de santé, dans le respect des écosystèmes et de leur capacité de renouvellement.

Voici un véritable horizon pour lequel ça vaut la peine de se battre… C’est quand même une autre perspective qu’ une urne électorale recyclée tous les cinq ans pour reproduire le même despotisme avec de nouveaux visages, non ?

Jawad Moustakbal

Jawad Moustakbal est le coordinateur national au Maroc du programme international d’excellence « Changement climatique : la politique de l’alimentation, de l’eau et de l’énergie » de la School of International Training (SIT) dans le Vermont, aux États-Unis. Il a travaillé comme chef de projet pour plusieurs entreprises, dont l’OCP, la société nationale marocaine des phosphates. Jawad est également militant pour la justice sociale et climatique ; il est membre du secrétariat national d’ATTAC/CADTM Maroc et membre du secrétariat commun du Comité international pour l’abolition des dettes illégitimes. Il est titulaire d’un diplôme d’ingénieur civil de l’EHTP de Casablanca.

Références

Moustakbal, J. (2017). Despotisme, néolibéralisme et changement climatique : la convergence catastrophique du Maroc. Middle East Eye, 31 juillet 2017.

Fanon, F. (1961). Les Damnés de la Terre.

Morocco World News (2026). Élections de 2026 au Maroc : ce que les électeurs doivent savoir avant le 23 septembre.

Morocco World News (2026). Le Maroc enregistre 1 850 listes de candidats pour les élections législatives du 23 septembre.

The New Arab (2026). Les élections de 2026 au Maroc expliquées : tout ce que vous devez savoir.

Wikipédia. Élections législatives marocaines de 2026.

Wikipédia. Manifestations de la génération Z au Maroc en 2025.

France 24 (2025). Le collectif de jeunes marocains « Génération Z 212 » appelle à des « sit-in pacifiques » pour réclamer des réformes.

Arab Center DC (2025). Le Maroc au bord du gouffre ? Sécheresse, mauvaise gouvernance et montée en puissance de la Génération Z 212.

Dropsite News (2025). Le Maroc procède au profilage et à l’emprisonnement des jeunes pour réprimer les manifestations de la Génération Z.

Atalayar (2026). Élections de 2026 au Maroc : quand l’abstention devient le message politique des urnes.

Fondation Heinrich Böll (2026). « Les gens voient qu’il y a de la richesse, mais qu’elle est mal répartie ».

Carnegie Endowment for International Peace (2026). Comprendre le soulèvement de la Génération Z au Maroc.

 Auteur

Attac/CADTM Maroc.


Article initialement publié le 24 septembre sur le site du CADTM