Mercredi 14 octobre, le groupe pharmaceutique britannique GSK a annoncé la suppression de 1 217 emplois sur ses deux sites de Wallonie, à Wavre et Rixensart, dans le Brabant wallon, et à Gembloux, dans la province de Namur. Ce plan social d’ampleur intervient alors que la santé économique de la branche belge est florissante, notamment grâce au soutien d’un demi-milliard d’euros d’argent public, et alors que le groupe industriel arrose généreusement ses actionnaires. Quelle est la stratégie de la direction de GSK ? Comment comprendre dès lors ce plan de licenciements, au regard de la situation économique de l’ensemble du secteur pharmaceutique en Europe et dans le monde ? Quelles sont désormais les perspectives de lutte pour les travailleurs du groupe ? Nous nous sommes longuement entretenus avec un travailleur de GSK pour explorer ces questions.
En raison de sa longueur, nous publions l’entretien en deux parties. La première revient sur le contexte général du secteur pharmaceutique et industriel, en Belgique et dans le reste du monde, et détaille la stratégie économique de la direction du groupe pharmaceutique derrière ce plan social. La seconde partie aborde les revendications des travailleur·euses et des équipes syndicales contre les licenciements massifs, mais aussi plus largement les perspectives de socialisation pour faire face à la marchandisation de la santé.
Gauche anticapitaliste : Quel est le plan de GSK au niveau international et quelles sont les conséquences pour la Belgique ?
Tout d’abord, merci de l’invitation à témoigner. Je pense que c’est important de parler de ce sujet car la pharmacie est l’un des secteurs clés de l’économie belge, tant en termes industriels qu’économiques. Il y a beaucoup de plus-value qui est dégagée de ce secteur. Par exemple, en Belgique et de manière générale en Europe, c’est un secteur qui est important dans les exportations. C’est également un secteur qui se base sur les sciences et qui répond à un besoin social important : la santé publique. Le but des médicaments, des vaccins, c’est que la population soit et reste en bonne santé. Le problème auquel on assiste, malheureusement, c’est que ces produits sont considérés comme une marchandise. Et donc on est face à une contradiction importante du système capitaliste. Ces produits sont considérés comme des marchandises et non comme des besoins sociaux.
Pour répondre à ta question, au niveau mondial, GSK fait aujourd’hui 30 milliards de chiffre d’affaires et veut arriver à 40 milliards en 2030. Soit plus ou moins 2 milliards par an. Pour faire 2 milliards d’économies sur base annuelle, l’entreprise fait un plan de restructuration global, en développant des traitements dans l’oncologie et la médecine spécialisée. Dans ce contexte, on fait face à la concurrence de la Chine, de l’Inde aussi qui font de très bons vaccins, de très bons médicaments, mais aussi des États-Unis. Aujourd’hui, toutes les boîtes veulent vendre aux États-Unis car c’est là que les produits peuvent se vendre le plus chers. Les gens visés, ce sont les personnes qui ont beaucoup d’argent, les vieux américains de 50 ans et plus. Et pour cela, il faut investir aux États-Unis. La Belgique est en concurrence directe avec la Pennsylvanie à Upper Merion où GSK a investi 800 millions, pour ouvrir l’accès au marché américain.
GA : D’après toi, pourquoi assiste-t-on à des licenciements collectifs chez GSK ?
Le pharma n’est pas le seul secteur industriel qui est à la peine. Le secteur automobile aussi, par exemple. Il y a énormément de licenciements, comme on l’a vu récemment avec la fermeture de l’usine Audi à Forest. Aujourd’hui, pour diverses raisons, l’industrie est en crise. L’une d’entre elles, c’est le fait que l’industrie européenne a profité des prix bas de l’énergie, notamment la chimie, un secteur fort énergivore qui a profité des prix bas de l’énergie avec le gaz russe. Aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, on a plus cet approvisionnement bon marché. Du coup il y a tout un tas de modèles industriels qui rencontrent des difficultés économiques. En plus, on est dans un système où le protectionnisme augmente, les différents pays protègent leur industrie nationale, et des marchés se ferment. C’est l’effet concret de la “démondialisation” dont on parle parfois : une fermeture des marchés et donc de la rentabilité des entreprises.
La situation est en fait similaire dans le secteur de la pharmacie, chimie et sciences de la vie. On voit qu’il y a beaucoup d’entreprises qui licencient en Belgique : il y a Syngenta dont les travailleurs en sont à leur 26e jour de grève aujourd’hui [l’entretien a été réalisé le jeudi 22 octobre, ndlr]; il y a Covestro dans le port d’Anvers aussi qui subit des restructurations; on peut penser à Zoetis aussi, où il y a eu aussi des plans de licenciement. En fait, de nombreuses sociétés dans le secteur font face aujourd’hui à des difficultés économiques, on n’est pas les seuls. On a été fort médiatisé parce que GSK est une grande entreprise : c’est la première entreprise en nombre de travailleuses et travailleurs au niveau wallon, et la première entreprise du secteur privé en ce qui concerne l’exportation dans le PIB wallon et belge. On a beaucoup parlé de GSK, mais il ne faut pas oublier aussi toutes les autres entreprises qui subissent des restructurations à cause plus ou moins des mêmes mécanismes.
Pour comprendre tous ces licenciements, il faut savoir qu’on est face aujourd’hui à une nouvelle période “économique” pour le secteur pharmaceutique. Il y a eu toute la période précédente, avant Covid, pendant laquelle les grandes multinationales pharmaceutiques ont bénéficié du fait qu’elles produisaient des médicaments ou des vaccins sur lesquels il y avait des brevets. Elles avaient donc une certaine exclusivité sur les marchés. Or, dans les cinq années qui arrivent, on sera confronté à ce qu’on appelle dans le secteur une patent cliff : une chute des brevets. Un tas de brevets vont tomber dans le domaine public. Par conséquent, il n’y aura plus cette exclusivité des marchés qui garantissait des profits monstres. Il y a des chiffres qui montrent que les laboratoires pharmaceutiques ont réalisé 1000 milliards d’euros de profits ces vingts dernières années, c’est énorme. C’est une des industries les plus rentables dues à cette exclusivité sur les brevets.
GA : Dans cette situation, quelle est la stratégie industrielle du groupe GSK ?
Face à cette chute des brevets, et donc ce danger pour les actionnaires d’avoir moins de dividendes, la volonté de beaucoup de boîtes pharmaceutiques qui produisent des vaccins, c’est d’aller vers des nouveaux produits, des nouvelles marchandises sur lesquelles il y aura des exclusivités et donc des profits. C’est pour ça qu’ils doivent accélérer le développement de nouveaux produits. Mais ça nécessite de l’argent. Il y a différentes phases dans la recherche dans la mise au point d’un vaccin ou d’un médicament. Et au plus on avance dans les phases, au plus ça coûte cher, puisqu’on enrôle un grand nombre de personnes. Et donc, accélérer le développement en recherche et développement, ça demande beaucoup d’argent. Pour trouver cet argent, l’industrie pharmaceutique ne veut pas faire appel à des capitalistes pour financer leurs nouvelles activités ou solliciter les actionnaires. A la place, ils suppriment des postes là où ils estiment que c’est moins rentable (même si fondamentalement ça reste rentable). Avec l’argent des licenciements, les industries veulent investir dans le développement de nouveaux produits grâce auxquels elles bénéficieront d’une exclusivité.
GA : Par exemple dans les produits liés à l’oncologie et la médecine spécialisée ?
Il y a en effet des produits qui fonctionnent mieux que les vaccins. C’est un débat aujourd’hui, mais on voit que depuis le Covid, il y a beaucoup de gens qui se vaccinent un peu moins, ou qui ne font pas de deuxième dose. Il y a différentes raisons. Ce ne sont pas forcément des antivax. Parfois c’est aussi le coût de la deuxième dose qui pose des difficultés. Toujours est-il est que les vaccins sont moins porteurs en termes de rentabilité économique.
Ce qui est porteur économiquement aujourd’hui, c’est en effet tout ce qui est oncologie et médecine personnalisée. En juillet, le CEO de GSK, le chef de multinationale, a fait une annonce pour développer sept produits. Parmi ceux-ci, il n’ y avait qu’un vaccin. Or, aujourd’hui, en Belgique, on ne fait que des vaccins. Parmi ces produits, six sont liés à la médecine personnalisée et l’oncologie.
Aujourd’hui, les multinationales du secteur de la santé investissent en particulier dans ce domaine parce que c’est là qu’il y a le plus de retours sur investissement. C’ est intéressant pour les industries la médecine spécialisée. Par exemple, deux personnes qui ont un cancer du foie “l’expriment” de manière un peu différente, et donc il faut adapter le traitement à chaque personne. Sauf que tu ne peux pas avoir 1000 entreprises qui développent chacune leur traitement pour une personne. Donc une fois que tu as développé un traitement, en fait, tu en as l’exclusivité puisque tu le destines à une personne ou un groupe restreint de personnes qui présentent les mêmes caractéristiques génétiques.
Ce qui est porteur économiquement aujourd’hui, c’est tout ce qui est oncologie et médecine personnalisée.
GA : Il y a donc plus de monopoles et de marges pour les industries ?
Exactement, et donc la possibilité de faire des marges démesurées. Avec parfois des histoires qui font scandale. Il y a eu cette histoire en Flandre avec ce petit enfant de quatre ans dont les parents devaient payer une somme démesurée pour son traitement. La société qui vendait le traitement adapté était la seule à le produire, et grâce à sa situation de monopole, elle pouvait le vendre à un prix exorbitant : 1,9 millions d’euros. Un truc complètement inabordable. Les parents avaient dû faire une cagnotte pour payer les soins de leur enfant. C’est ça le rêve de l’industrie : pouvoir vendre des produits hyper spécifiques et donc pouvoir faire des marges énormes. Donc ça, c’est la raison pour laquelle on assiste à des licenciements parce qu’aujourd’hui, il y a un changement dans la manière dont les sociétés pharma fonctionnent et font du profit.
Il y a également des problèmes un peu plus spécifiques qui valent la peine d’être mentionnés. Aujourd’hui, on est arrivé à un point où on a su combattre au niveau vaccinal les maladies qui impactent toute la population : la rougeole, la rubéole, les oreillons, la polio, etc. Tout cela a fonctionné en grande partie grâce à la recherche publique, d’ailleurs. Aujourd’hui, une fois qu’on a trouvé une solution et qu’il n’y a plus réellement d’exclusivité commerciale pour les maladies grand public, on va sur des maladies pour lesquelles c’est plus difficile de trouver des traitements. Des formes de cancer par exemple.
Il y a enfin ce qu’on appelle une crise dans la recherche et développement dans le secteur pharma, qui provient de l’absence de partages de connaissance entre les groupes industriels. Il faut s’imaginer que chaque multinationale a son secteur recherche et développement, avec des chercheuses et chercheurs qui font des essais et des erreurs, sans partage avec les concurrents, ce qui génère une dépense d’énergie de moyens collectifs humains qui est totalement ridicule. Il faudrait bien entendu partager toutes les connaissances pour avancer ensemble vers des solutions.
GA : C’est pour ça qu’il faudrait aller vers une socialisation du secteur de la recherche ?
Exactement, mais il faut aussi aller plus loin. Si on socialise seulement la recherche et le développement, on socialise ce qui représente un coût pour l’industrie. Ce qui est rentable, c’est la vente de vaccins et de médicaments. Tu réalises le profit quand tu vends ta marchandise. Pour les capitalistes, aujourd’hui, il y a beaucoup trop de risques dans la recherche car on n’est pas sûr de rentabiliser les capitaux investis. Donc, il y a une tendance à laisser celle-ci au secteur public ou aux petites biotech issues du secteur public. Et quand ce secteur public ou parapublic développe une molécule intéressante, on la rachète.
Il y a de moins en moins de recherches fondamentales réalisées dans les multinationales pharma. Celles-ci sont faites dans les universités. C’est le cas des vaccins pour le Covid. Ceux-ci ont été commercialisés par Pfizer, Astrazeneca et autres, mais la technique de l’ARN messager a été développée avec des fonds publics. Et ce sont ces entreprises qui ont récupéré les milliards. Le nouveau business model de ces sociétés, c’est de regarder ce qui est bien dans le secteur public, de le reprendre, de le développer et de le commercialiser pour engendrer des bénéfices.
Ce n’est donc pas seulement le secteur recherche et développement qu’il faudrait socialiser si on veut trouver une réponse aux besoins sociaux, mais bien l’ensemble de la chaîne. A l’époque du COVID, le PTB avait proposé de socialiser la recherche et le développement dans le secteur pharmaceutique. C’est une bonne chose, mais le risque, c’est de ne socialiser que ce qui représente un coût. Le problème quand tu ne nationalises que la recherche et le développement, c’est que tu t’empêches d’accéder aux profits qui sont faits dans le secteur de la commercialisation.
Ca n’est donc pas seulement le secteur recherche et développement qu’il faudrait socialiser si on veut trouver une réponse aux besoins sociaux, mais bien l’ensemble de la chaîne.
GA : Quel est l’impact de ces restructurations pour les travailleurs ?
On était 8200 travailleurs sur l’année 2025, ça fluctue, mais on va dire en moyenne 8200. Et là, 1217 personnes vont devoir partir. Au même moment, un tas de boîtes sont en train d’être restructurées. Le marché de l’emploi va être hyper tendu. C’est un drame pour les personnes qui perdent leur emploi parce que, d’une part, il y a beaucoup de gens qui se sont investis dans cette entreprise. C’est un drame au niveau sentimental, mais aussi au niveau du salaire. On sait bien que dans le secteur pharmaceutique et particulièrement chez GSK, il y a des bonnes conditions de salaire, avec une bonne commission paritaire. Si tu changes de commission paritaire, ton niveau de vie va bien sûr baisser. Des personnes vont devoir revendre leur maison. On peut imaginer tous les problèmes que ça peut poser dans le ménage. Le fait de devoir diminuer drastiquement son niveau de vie.
Et alors pour les personnes qui restent, on va avoir affaire à une augmentation de la flexibilité. En temps normal, tu as des pics d’activité et puis parfois c’est un peu plus calme. Maintenant, en augmentant la flexibilité, ils vont augmenter la productivité individuelle des gens. Maintenant, tu vas toujours devoir travailler à fond, avec des risques d’épuisement. Aussi, la chargé mentale va augmenter. On est dans un secteur qui est hyper normé, hyper régulé. Si tu travailles sur un tel vaccin, tu as un certain type de formation, mais si tu travailles sur 23 vaccins, tu vas devoir intégrer 23 fois plus de programmes de formation.
GA : Au-delà des impacts sur les travailleurs de GSK, quel est l’impact de ces restructurations sur l’accès à la santé pour la population ?
Il nous faut une souveraineté sur la santé publique. Il faut qu’on puisse répondre aux besoins de santé publique de notre population. Aujourd’hui, c’est inconcevable que 1217 personnes qui ont de l’expérience, des compétences, qui savent produire des médicaments et des vaccins soient mises à la porte, alors qu’elles seront peut-être nécessaires pour répondre à une crise sanitaire comme on en a connu avec le Covid
Tant que ce sont les actionnaires qui décident, c’est une catastrophe, car on ne pourra plus répondre aux besoins sociaux de notre population. Ce qui joue, ce n’est pas uniquement les emplois des travailleurs, mais notre résilience collective au niveau de la santé publique.
Pendant le Covid, l’État d’Israël a un des premiers pays à pouvoir largement vacciner sa population parce qu’ils ont payé très cher. Mais en fait, on ne devrait pas pouvoir raisonner comme ça. Il faut qu’on ait des capacités de production pour répondre aux besoins de la population.
Ce qui se joue, ce n’est pas uniquement les emplois des travailleurs, mais notre résilience collective au niveau de la santé publique.
Vacciner quelqu’un, c’est aussi moins cher qu’un médicament. Quand tu vaccines quelqu’un de manière préventive, la personne ne tombe pas malade. Pour beaucoup de maladies, en fait, faire de la recherche vaccinale, c’est faire de la prévention, sauf pour des cancers par exemple qui ont d’autres causes. C’est beaucoup moins cher pour la santé publique de vacciner que de guérir.
Photo : siège du groupe GSK à Londres. Licence Creative Commons

