Nous publions ci-dessous trois textes relatifs à la situation à Cuba et à la solidarité internationaliste à mettre en oeuvre avec la population, aujourd’hui cible de l’offensive du régime Trump et aux prises avec un régime bureaucratique et oligarchique. Dans cette situation, un véritable internationalisme doit condamner sans réserve les manoeuvres impérialistes états-uniennes sans pour autant fermer les yeux sur les responsabilités de la clique bureaucratique au pouvoir. Le premier texte revient sur l’assaut états-unien sur Cuba et l’inscrit dans le cadre du projet trumpiste qui vise à asservir toute l’Amérique latine. Le second article expose les stratégies états-uniennes de recolonisation de Cuba en cours, qui tentent d’inscrire l’île dans un vaste réseau d’extractivisme caribéen, non sans occulter les responsabilités de l’oligarchie militaire et bureaucratique actuellement au pouvoir sur l’île. Le troisième et dernier analyse les réponses libérales apportées par le régime à la crise sociale et économique qui se prolonge, qui proposent seulement de transformer l’entreprise d’État en société commerciale à participation majoritaire de l’État.

Le sadisme barbare du régime Trump, qui s’attaque à Cuba par la famine pour provoquer un changement de régime, apparaît clairement lorsque l’on examine les circonstances et le contexte.

Les controverses internes à la gauche au sujet du caractère du gouvernement et de l’État cubains sont complètement hors de propos face à la brutalité dont font preuve les États-Unis. L’État et le gouvernement impérialistes américains, ce sont eux qui doivent être traduits en justice.

C’est cet État et ce régime Trump qui se vantent d’avoir fait exploser plus de cinquante bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique oriental, sous le prétexte mensonger qu’ils « transportaient de la drogue », tuant près de deux cents personnes, dont des victimes de bombardements « à double frappe » — dans la plupart des cas, probablement des bateaux de pêche — sans la moindre preuve, et encore moins de procédure judiciaire.

Ce même régime a maintenant mis en accusation l’ancien président et ministre de la Défense cubain Raúl Castro pour avoir fait abattre il y a trois décennies trois avions de l’organisation d’exilés cubains « Brothers to the Rescue ».

Cela n’a rien à voir avec la justice ou une quelconque menace pour la sécurité nationale, mais relève du pouvoir impérialiste brut, tel qu’il s’exerce dans le cadre de la « doctrine Monroe » sous une présidence américaine en perdition, combiné au zèle fanatique de Marco Rubio, possédé possédé qu’il est par son complexe du sauveur et son obsession de « sauver Cuba du communisme ».

Cette arrogance s’est pleinement manifestée avec l’enlèvement de l’ancien dirigeant vénézuélien Maduro. Trump s’attendait à reproduire cet exploit en Iran — sans tenir compte d’un détail : Téhéran avait la capacité de riposter. (Il faut reconnaître que celles et ceux d’entre nous qui savaient que les absurdités de Trump en matière de droits de douane et de réductions d’impôts porteraient préjudice à l’économie américaine ont sous-estimé son potentiel à faire s’effondrer l’économie mondiale tout entière.)

Dévastation généralisée

Plus largement, l’assaut américain contre Cuba est un avertissement délibéré à l’intention de tout mouvement ou gouvernement progressiste actuel ou futur en Amérique latine. Aujourd’hui, la vie des enfants cubains, des femmes enceintes et de toutes les personnes qui auraient besoin de soins de santé, et qui meurent faute d’électricité et de fournitures médicales, constitue un sacrifice humain sur l’autel de la rapacité et de l’idéologie impérialistes.

Il fut un temps où le Cuba postrévolutionnaire représentait une sorte de défi radical à l’hégémonie américaine, ou tout au moins représentait ce qui était appelé la « menace de l’exemple » de Cuba, avec ses avancées en matière d’éducation et de santé publique. En toute honnêteté, une telle « menace » a pris fin il y a longtemps avec la défaite des révolutions d’Amérique centrale dans les années 1980, puis la désintégration de l’Union soviétique en 1991.

Les trente-cinq années qui ont suivi, à commencer par la « période spéciale » d’austérité et de privations du début des années 1990, ont été marquées par une lutte pour préserver l’indépendance et la viabilité économique de Cuba dans un contexte de menace constante, ainsi que par des vagues d’émigration. C’est dans ces circonstances que s’est produit la destruction des avions pilotés par des exilés en 1996.

Ces vols de « Brothers to the Rescue », quelle que soit l’aide humanitaire qu’ils auraient pu apporter aux bateaux de réfugiés au début des années 1990, constituaient également des provocations délibérées contre la souveraineté de Cuba. Ils entretenaient des liens opaques avec la CIA et le FBI, dont certains ont été révélés par des agents du gouvernement cubain qui avaient infiltré le groupe.

En 1996, en pénétrant dans l’espace aérien cubain et en larguant des tracts au-dessus de La Havane, ils s’étaient lancés dans une opération à haut risque qui s’est terminé tragiquement.

Cela justifiait-il que l’armée de l’air cubaine abatte de petits avions civils ? À mon avis, clairement non — quelles que soient leurs intentions malveillantes ou provocatrices, ces vols ne constituaient pas une menace imminente pour la sécurité ni sur le plan militaire.

Cuba pouvait certainement les intercepter sans recourir à de telles méthodes. L’impact politique en fut désastreux, entraînant des sanctions anti-cubaines encore plus sévères, adoptées par un accord « bipartisan » entre l’administration Clinton et la direction républicaine du Congrès

Cette destruction en vol aurait-elle justifié une enquête indépendante ? Peut-être — dans un monde différent, doté d’un organisme habilité à la mener. Dans le monde réel, le gouvernement et le système judiciaire des États-Unis ne remplissent pas cette fonction et ne sont pas habilités à poursuivre Cuba ou ses responsables pour cette affaire ou toute autre. C’est l’impérialisme américain qui devrait être mis en cause.

Il y a des exilé.es cubain.es, et pas seulement des extrémistes de droite, qui pensent que Trump et Rubio vont « libérer » l’île. Ils devraient regarder ce qui se passe au Venezuela, où le régime policier post-chaviste de Maduro reste en place, sous une nouvelle direction à la solde de Washington, et où persistent des conditions de vie désastreuses.

L’intention de s’en prendre à Cuba s’inscrit dans le cadre du projet qui vise à asservir toute l’Amérique latine à la domination et à l’emprise des multinationales, en particulier des grandes entreprises américaines, au mépris de la démocratie. C’est là une voie rapide qui mène à la ruine de l’hémisphère, et cela accroît considérablement les enjeux.

David Finkel

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de DeepLpro. Source : Solidarity, 28 mai 2026


Débat. « La voie vers la recolonisation de Cuba »

L’offensive de Washington contre Cuba – sanctions, blocus énergétique, poursuites contre Raúl Castro – s’inscrit dans une logique de mainmise : l’objectif semble être la conservation d’une partie de l’élite qui contrôle l’île, intégrée à un réseau d’investissements états-uniens, tandis que la société cubaine n’a ni voix ni droit de regard sur cette dérive recolonisatrice.

124 ans après la fondation de la République de Cuba [le 20 mai 1902[, dans un cadre de souveraineté partielle, les États-Unis imposent à nouveau leurs conditions à l’histoire de l’île. Ce qui a été annoncé ces dernières semaines – célébré à Miami comme une libération et dénoncé à La Havane comme une agression – s’apparente aux premières tractations d’une fusion entrepreneuriale.

Le consortium militaire Grupo de Administración Empresarial SA (Gaesa) –holding créé dans les années 90 sous le contrôle de l’armée et s’étendant aujourd’hui au tourisme, aux importations, aux télécommunications et aux zones franches – est, dans la pratique, le noyau économique de l’État cubain(1)Voir aussi l’article du Monde du 5 juin 2026 qui présente ainsi Gaesa : « Opaque et tentaculaire, Gaesa a étendu ses activités au tourisme, après avoir mis la main sur l’énergie, les télécommunications, les ports, les mines ou encore les banques. » (Réd. A l’Encontre). C’est pourquoi les sanctions les plus récentes de Washington l’ont pris pour cible. Celles-ci visent également 11 fonctionnaires du gouvernement cubain et la famille du président Miguel Díaz-Canel, auxquelles s’ajoute la mise en accusation de Raúl Castro par le parquet fédéral du sud de la Floride, accusé du crash, il y a 30 ans, de deux avions de l’organisation Hermanos al Rescate. Il s’agit là de chefs d’accusation dont l’instrumentalisation politique est évidente, avec un effet coercitif très réel sur La Havane, surtout après l’arrestation de Nicolás Maduro dans sa propre résidence présidentielle même.

Cependant, cette série de mesures ne vise pas tant l’anéantissement de cette élite – qui n’est ni petite ni facilement remplaçable – que l’absorption ou l’intégration d’au moins une partie de celle-ci dans un système d’investissements et de crédits provenant des États-Unis, avec une forte présence du capital cubano-américain. C’est ce que suggèrent les discussions secrètes et inachevées entre les deux gouvernements. Lors de celles-ci, la partie cubaine a manifesté son intérêt pour des investissements directs, à capitaux 100% privés, dans les ports, les mines, le tourisme, l’énergie et le secteur bancaire. La pression punitive et la négociation sont, en ce sens, les deux faces d’un même processus.

L’offensive contre les secteurs contrôlés par Gaesa, conjuguée à la paralysie énergétique du pays, a entraîné un détachement progressif des entreprises associées au conglomérat. Après la société minière canadienne Sherritt, les chaînes hôtelières Iberostar (Espagne), Meliá (Espagne) et Blue Diamond Resorts (Canada) ont annoncé leur départ, tout comme les transnationales Visa et Mastercard, ce qui paralyse plus de la moitié de l’empire touristique de Gaviota, l’un des branches de Gaesa. Le tourisme, principale source de revenus de l’économie cubaine, qui en 2025 avait déjà chuté de 55%, pourrait reculer de plus de 70% d’ici la fin de cette année (RTVE, 6 juin 2026).

La neutralisation du tourisme et des transferts de fonds achève de boucler le blocus pétrolier contre une économie de plus en plus dépendante et improductive. Les États-Unis exercent, de facto, depuis cinq mois, un contrôle énergétique sur Cuba. À la suite du décret du 29 janvier 2026, Washington a réussi à empêcher l’entrée régulière de pétrole sur l’île en provenance du Mexique ou de la Russie. Parallèlement, les États-Unis ont mis en place une sorte de canal énergétique parallèle (journal de Miami Diario Las Americas, 11 juin) : l’autorisation de certaines exportations de pétrole et de gaz vers Cuba exclusivement pour des entreprises et des particuliers, au titre de la « SCP License Exception », qui exclut expressément toute transaction impliquant le gouvernement cubain ou ses institutions. En d’autres termes, le gouvernement de Donald Trump a conçu une stratégie qui contourne l’État cubain et alimente directement le secteur privé. Dans la pratique, les États-Unis pourraient ainsi devenir à la fois le principal obstacle et le principal fournisseur du peu d’énergie qui parvient à la population cubaine épuisée. Ils sont également, de fait, le principal fournisseur de médicaments et de denrées alimentaires, et dépassent largement les livraisons d’aide humanitaire provenant de Chine, de Russie, d’Espagne, du Mexique, du Brésil, de Colombie ou d’Uruguay.

Raúl Castro a 95 ans et, depuis que la succession s’est achevée en plaçant Miguel Díaz-Canel à la présidence [depuis avril 2018 comme président du Conseil d’Etat et depuis octobre 2019 comme président de la république], il n’occupe plus de fonctions officielles au sein de l’État, du gouvernement ou du parti. Son successeur est un homme politique né après la Révolution de 1959 qui a fait ses débuts au pouvoir parallèlement à la nouvelle Constitution de 2019. Cependant, cette succession n’a jamais été pleinement crédible, ni à l’intérieur ni à l’extérieur de l’île.

Cette tension est liée à l’idéologie conservatrice du pouvoir cubain. La succession a eu lieu, mais le pouvoir décisionnel est resté concentré entre les mains d’une nouvelle élite militaire, entrepreneuriale et bureaucratique issue de deux institutions contrôlées pendant des décennies par Raúl Castro : le Parti communiste et les Forces armées révolutionnaires (FAR). Cette reproduction de l’élite a été renforcée par le discours de continuité du successeur lui-même – « nous sommes la continuité », répétait fièrement Díaz-Canel.

L’idéologie officielle cubaine a non seulement préservé intact le récit de la validité de la Révolution, mais l’a également conforté à l’excès ces dernières années. Au-dessus d’une réalité qui s’effondre, un tissu symbolique a été tissé pour tenter de faire revivre Fidel Castro et de présenter son frère Raúl comme un homme politique différent de ce qu’il était lorsqu’il était au pouvoir. Ses tentatives de réforme entre 2011 et 2013 et sa normalisation diplomatique avec Barack Obama entre 2014 et 2016 ont été éclipsées par ce discours de continuité.

Alors que la chute irréversible de tous les indicateurs économiques et sociaux à partir de 2018 pesait sur le gouvernement de Díaz-Canel, celui-ci se montrait de plus en plus répressif et intolérant envers les manifestations populaires, la dissidence artistique et intellectuelle, le militantisme des femmes, les communautés LGBTI+ ou les personnes d’ascendance africaine, ainsi que les voix prônant une certaine ouverture au sein du pouvoir, dans un revirement conservateur qui a coïncidé avec l’émergence du trumpisme aux États-Unis.

La mise en accusation pénale de Raúl Castro intervient dans le contexte de l’effondrement de l’île, de son blocus énergétique, de sa dépendance de fait vis-à-vis des États-Unis et du renouveau de l’interventionnisme hémisphérique à Washington, à partir de la réactualisation de la doctrine Monroe (ou Donroe, comme on l’appelle en référence à Donald Trump). Après l’arrestation de Maduro et son procès à New York, le démantèlement du bloc bolivarien ne laissait plus que Cuba debout, qui ne disposait d’aucun projet de transition.

La paralysie de l’île, reconnue par le gouvernement de Díaz-Canel lui-même, a ouvert la voie à une négociation entre Washington et La Havane. Les représentants des deux gouvernements se sont réunis au moins trois fois entre février et mai 2026. Avec les sanctions contre Gaesa et la procédure engagée contre Raúl Castro, on atteint le point de pression maximale, avant la conclusion de l’accord ou une escalade majeure et irrémédiable dans les Caraïbes.

Le pari des États-Unis n’est autre que d’inscrire Cuba dans un vaste réseau d’extractivisme caribéen. Trump(2)Selon un article de The Conversation du 16 avril 2018 : « En septembre 2016, alors que Trump était candidat républicain à la présidence, le magazine Newsweek a révélé qu’en 1998, Trump Hotels and Casino Resorts avait engagé un cabinet de conseil pour étudier des opportunités commerciales sur l’île. Agissant, selon certaines sources, avec l’accord de Trump, des représentants de Seven Arrows Investment and Development Corp. se sont rendus à Cuba, alors dirigée par Fidel Castro. » (Réd. A l’Encontre) le dit clairement en encourageant la vente des actifs de la société minière canadienne Sherritt – qui exploite du nickel et du cobalt à Cuba depuis les années 1990 – à Gillon Capital, un fonds d’investissement lié à Ray Washburne, ancien fonctionnaire de sa propre administration. Si l’opération se concrétise et que Sherritt passe sous contrôle majoritaire américain, l’entreprise pourrait demander à l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) une autorisation spéciale pour opérer sur l’île, ce qui est envisageable s’agissant de minerais stratégiques tels que le nickel et le cobalt. Le blocus ne serait pas abrogé : il cesserait simplement de s’appliquer aux nouveaux propriétaires. Ce qui a été pendant des décennies un instrument de pression politique deviendrait, de fait, un levier d’accès préférentiel pour le capital américain.

Du côté cubain, la présence du petit-fils de Raúl Castro, Raúl Guillermo Rodríguez Castro, plus connu sous le nom de « El Cangrejo », lors de plusieurs tentatives de dialogue entre les gouvernements américain et cubain ces derniers mois, met clairement en évidence la tendance dynastique du régime. Pendant des années, le gouvernement de l’île a nié l’existence d’un clan familial et a insisté sur le poids de ses institutions. Mais le rôle central de Rodríguez Castro dans tout ce processus semble confirmer le pouvoir familial. Il faudra voir si ces négociations constituent une manœuvre de diversion, permettant au gouvernement de l’île de gagner du temps sans faire de concessions décisives, ou le point de départ d’un véritable compromis, dont l’issue pourrait être le rapprochement administratif qui se profile dans les négociations.

Pour l’instant, rien ne semble pouvoir freiner une recolonisation américaine de Cuba, après les longues périodes de dépendance historique de l’île vis-à-vis de l’Union soviétique et du bloc bolivarien. La seule chose qui pourrait contenir les tendances oligarchiques actuelles serait ce qu’aucun des acteurs impliqués n’envisage comme issue : une véritable transformation citoyenne de la République, un rétablissement de la souveraineté originelle du peuple cubain ou une transition pacifique vers un système démocratique. Une telle transition nécessiterait une participation active d’une société désarticulée par six décennies de mise sous tutelle de la vie sociale, épuisée par une crise interminable et sans confiance en l’avenir.

Rafael Rojas


Cuba. Les mirages de la réforme

Les propositions de juin 2026 constituent la tentative de réforme économique la plus ambitieuse depuis les années 1990. Cent soixante-seize mesures de réforme et vingt-trois axes thématiques qui résultent avant tout de l’épuisement extrême du modèle productif et redistributif antérieur, prétendument socialiste.

La pénurie chronique de produits de première nécessité dans les magasins d’État, l’inflation et l’érosion du pacte social constituent la force motrice qui sous-tend ces transformations.

Le cœur de ces propositions – transformer l’entreprise d’État en société commerciale à participation majoritaire de l’État – suscite des inquiétudes justifiées et remet en question l’étendue de la propriété sociale sur les moyens de production fondamentaux.

Le socialisme ne se mesure pas au pourcentage de participation de l’État, mais au contenu des rapports de production.

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Le point 17 de ces mesures est révélateur: il n’établit ni l’autogestion, ni la cogestion ouvrière, ni de contrôles démocratiques du travail sur le capital et la bureaucratie, se limitant à un changement de forme juridique qui ouvre la porte au capital privé sans contrepoids populaire en général, et de la classe ouvrière en particulier.

Dans ce cas, le danger ne réside pas dans la présence en soi d’un associé capitaliste minoritaire, mais dans l’absence de mécanismes de participation permettant aux travailleurs et aux travailleuses de contester la logique de rentabilité financière et la concentration des bénéfices, lorsque celles-ci entrent en conflit avec la fonction sociale distributive des processus économiques.

La viabilité de ce que l’on appelle la «propriété socialiste de tout le peuple» contraste avec le point 33, qui vise à autoriser l’achat d’actions et de biens immobiliers d’entreprises d’État par des personnes morales et physiques, nationales et étrangères, ce qui, bien que cela ne détermine pas la nature de la gestion, la conditionne de manière significative.

Ces mesures permettent l’accumulation de capital par des entreprises privées, l’embauche à grande échelle et l’acquisition de droits réels sur les actifs, les biens… Elles renforcent les bases matérielles permettant à une nouvelle classe émergente d’acquérir une influence accrue. Il convient de noter que cette classe n’est pas per se un bloc monolithique voué de manière infaillible à prendre le pouvoir politique.

La bourgeoisie naissante est profondément hétérogène: y coexistent de petits propriétaires vulnérables, des groupes dépendants des contrats publics et des fractions liées au capital étranger. De plus, elle subit l’étouffement du blocus, qui la subordonne au capital mondial et la rend plus fragile qu’autonome.

Le conflit réel qui accompagne cette annonce de réformes s’inscrit dans un triangle tendu où la bureaucratie d’État, les nouveaux acteurs privés et les besoins populaires s’affrontent sans projet hégémonique clair.

L’histoire montre que le pouvoir économique tend à se traduire en pouvoir politique, mais à Cuba, cette traduction pourrait se heurter à des freins, ce qui suggère de ne pas s’attendre à un simple «glissement» linéaire des acteurs et des modes de gestion politique.

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Dans l’axe 3 du document, un modèle de planification financière s’appuyant sur les signaux du marché est proposé. Il s’agit là d’un autre sujet de controverse de longue date.

Le marché est un espace politique qui, doté d’un cadre institutionnel adéquat et d’un contrôle démocratique, pourrait servir des objectifs sociaux, à condition qu’il s’agisse d’un projet stratégique et que cette possibilité soit mise en œuvre. Pour cela, il ne faut pas renoncer à la fonction régulatrice de l’État.

Le point 38, qui transforme la mission de l’État en contrat entre offreurs et demandeurs, soulève un paradoxe: l’État cesse d’être l’autorité de régulation pour devenir un acheteur parmi d’autres, mais si cet État conserve le monopole de certains secteurs, cette «subordination» peut s’avérer moins absolue qu’il n’y paraît.

La véritable complexité réside dans le fait que ni le marché ni la planification ne sont des entités pures; leur articulation constituera un champ de bataille technico-politique. À quels secteurs profitera l’issue de ce conflit?

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L’Axe 16 étend la dollarisation partielle; l’Axe 11 ouvre le système bancaire au capital privé. Considérés dans leur ensemble, ces axes pourraient entraîner l’érosion de la souveraineté monétaire. Dans ce contexte, il faut reconnaître que la dollarisation constitue une adaptation à un fait accompli: l’économie fonctionnait déjà avec des devises sur le marché informel, et le peso se dévalorisait de manière incontrôlée.

La perte de capacité en matière de politique monétaire est grave, mais l’alternative – maintenir la fiction d’une monnaie forte sans fondement productif – avait déjà démontré son échec.

La cession du contrôle bancaire peut s’avérer risquée, mais le véritable cœur de la souveraineté ne réside pas dans le taux de change, mais dans la capacité à générer une production matérielle. Sans cela, toute politique monétaire n’est qu’un château de cartes.

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L’axe 9 supprime les aides universelles pour les remplacer par des aides directes aux personnes. C’est peut-être là le point le plus délicat, car il comporte le risque d’aggraver les exclusions.

Dans le même temps, il convient également de prendre en compte le fait que le carnet de rationnement (Libreta) ne garantissait plus une protection universelle effective; il s’agissait, dans la pratique, d’une aide inégale et insuffisante.

Il est certain que le passage à un système ciblé expose les plus vulnérables. Le succès ou l’échec de ce changement de concept dépendra du «Fonds de protection sociale» promis (point 71), dont l’opacité actuelle constitue, à mon sens, la plus grande irresponsabilité de la réforme. [Ce Fonds est censé protéger les personnes en situation de vulnérabilité; il devrait être financé graduellement par des économies liées à la cessation des subsides pour les produits de base. Le mécanisme de redistribution et l’origine au même titre que la masse des fonds rassemblés sont de fait des plus incertains.]

Je pense que la prise en compte de la variable «pauvreté» permettrait d’opérer un tournant significatif dans la compréhension du problème et de ses solutions potentielles. Deux questions découlent de ce postulat: les changements structurels en cours vont-ils, parallèlement, entraîner la consolidation de poches de pauvreté? Quelles propositions existent pour atténuer cette possibilité?

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Un sujet sensible est celui de l’usufruit pour 99 ans, ou pour une durée indéterminée (ce qui va à l’encontre de ce qui était stipulé jusqu’à présent, à savoir une durée de seulement 10 ans, ce qui n’incite pas à exploiter la terre), ce qui transforme la terre en propriété de facto, tout en entrant en contradiction avec le point 58.a., où il est prévu de maintenir le principe de la propriété foncière appartenant à «l’ensemble du peuple».

Si la critique de la concentration foncière et de l’ouverture au capital étranger est pertinente (ce qui inclut la mise en adjudication des zones protégées), surtout dans un contexte de siège extérieur, la réforme agraire de 1959 ne pouvait plus se maintenir avec le même modèle de fermes d’État inefficaces. Quant à la petite production paysanne, livrée à elle-même, elle était minée par le manque d’intrants.

La nouvelle entité juridique ne constitue pas nécessairement un retour au latifundisme, mais elle exige une réglementation antimonopolistique et un contrôle populaire qui ne figurent pas dans les décrets. Cette absence constitue sa plus grande contradiction.

Le paysan peut devenir un acteur économique marchand (entrepreneur ou ouvrier agricole), mais il pourrait également trouver dans la coopérative transformée – c’est-à-dire véritablement coopérative – un moyen d’améliorer sa productivité.

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La démocratie participative est le chaînon manquant de cette réforme. Le centralisme bureaucratique et le paternalisme ne sont pas une nouveauté propre à ces mesures, mais un continuum structurel qui remonte à la période soviétique.

La réforme n’introduit pas de limitation à la participation populaire. Elle en hérite et l’aggrave en privatisant les décisions sans contre-pouvoirs. Comme je l’ai souligné précédemment, l’autogestion, les assemblées ouvrières contraignantes et la planification participative ne figurent pas dans la proposition.

Ce n’est qu’au point 36 qu’il est prévu de garantir la protection des droits du travail et des droits sociaux sans permettre «l’exploitation aveugle». S’agit-il d’une acceptation de facto des relations d’exploitation au travail? Est-ce inévitable?

C’est là que réside le véritable drame du processus de réforme en cours: on bouleverse l’échiquier économique sans autonomiser les travailleurs et les travailleuses (dans toute l’hétérogénéité qui les caractérise en tant que classe), qui restent de simples spectateurs d’un jeu où la bureaucratie et le capital se disputent leur part.

Sans démocratie, toute réforme – qu’elle soit étatiste ou mercantile – est une recette d’inégalité. Les potentialités du socialisme s’éteignent en raison de l’incapacité à construire des institutions démocratiques capables de réguler l’hybridation en cours.

Où va Cuba? Loin d’une restauration capitaliste totale ou d’une modernisation contrôlée de la gestion bureaucratique, le scénario que dessinent ces mesures est celui d’un champ de forces dépourvu de projet hégémonique défini.

Les piliers du socialisme historique – propriété sociale, planification, protection universelle, salaire égal pour un travail égal – s’érodent, mais ne sont pas remplacés par un capitalisme fonctionnel, mais par un hybride dysfonctionnel où coexistent le «rentisme» bureaucratique, les nouveaux acteurs privés (fragmentés et faibles), l’économie informelle, les revendications populaires insatisfaites et une pression extérieure brutale.

La question n’est pas de savoir si le socialisme survivra, mais sous quelle forme et au prix de quelles luttes. Car la réalité, pour l’instant, s’enfonce dans un marécage systémique où tous – gouvernement et nouveaux acteurs – négocient face à la même crise.

L’alternative ne réside pas dans un retour à l’immobilisme, mais dans l’intégration d’éléments d’un socialisme démocratisant qui ne confonde pas propriété d’État et socialisation. À tout le moins, un modèle qui inclue dans son mélange des formules permettant aux travailleurs et aux travailleuses de prendre des décisions et d’exercer un contrepoids tant à la bureaucratie qu’au capital.

Mais cette voie n’est même pas encore esquissée. Elle se jouera dans la pratique quotidienne, dans les failles d’une économie duale et dollarisée, où les certitudes se sont évanouies.

Dans ce contexte, il est indispensable de revenir à une vieille question qui accompagne les expériences socialistes depuis le début du XXe siècle. L’alternative se limite-t-elle uniquement à la gestion privée du capital et à la gestion bureaucratique?

Pourquoi n’a-t-on pas intégré au modèle des entreprises gérées démocratiquement un droit de vote des salarié·e·s sur les investissements et les bénéfices, par exemple, au lieu de se limiter au droit de vote propre aux sociétés par actions [donc le droit des actionnaires]? Pourquoi ne pas développer, à égalité avec le capital privé, un réseau de banques coopératives et de fonds municipaux pour réinvestir dans chaque territoire? Quelle place les coopératives productrices d’énergie pourraient-elles occuper afin de résoudre les problèmes communautaires? Pourquoi ne pas créer des fonds d’investissement pour canaliser les transferts de fonds vers des projets productifs soumis à un contrôle démocratique?

L’objectif déclaré de cet ajustement vise à redistribuer le pouvoir économique vers la base, à renforcer la production sans renoncer au contrôle social ni supprimer la propriété privée, en proposant une voie alternative à l’accumulation privée de capital.

À mon sens, le mirage de la réforme en cours, promue depuis les années 1990, consiste à croire que l’alternative à la crise cubaine se situe entre le socialisme bureaucratique et l’accumulation privée de capital. Dans le contexte actuel, une alternative consisterait à intégrer, dans des conditions d’égalité (politiques et juridiques), des formes démocratiques, coopératives et communautaires de gestion des processus productifs. (Article publié sur le site La Joven Cuba le 30 juin 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

Ariel Dacal Díaz, écrivain et éducateur populaire. Titulaire d’un doctorat en sciences historiques de l’Université de La Havane.

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