Le dimanche 11 octobre avait lieu à Bruxelles une nouvelle édition de la marche climat organisée par la Coalition Climat. Nous y avons participé et, deux semaines plus tard, notre commission écologie tente d’en tirer des leçons et de proposer des perspectives pour les mouvements écologistes.
Ces dernières années, la tendance était à la baisse pour la marche climat annuelle, l’édition 2024 ayant même été annulée. Les foules qui ont déferlé dans les rues de Bruxelles ce dimanche ont donc apporté une bouffée d’oxygène et un signal encourageant. Les organisateurices ont annoncé 60 000 participant·es mais, au regard de l’expérience des militant·es présent·es sur place, nous pensons pouvoir affirmer que nous étions beaucoup plus nombreux·ses et que cette manifestation était d’une ampleur historique, dans le même ordre de grandeur que lors de la vague des mobilisations climat de 2018-2019.
Cette mobilisation de masse n’est pas réellement une surprise. Après les vagues de chaleur successives de cet été, le réchauffement climatique est passé d’un danger futur et abstrait à une menace très concrète, vécue dans leur chair par des milliers, voire des millions, de personnes en Belgique. Petit rappel : on a recensé plus de 3000 morts dûes à la canicule et, dans les Hautes Fagnes, ce sont 3000 hectares d’un parc naturel doté d’une riche biodiversité qui sont partis en fumée. Dans les quartiers populaires des grandes villes, on étouffait sous le béton et sur les lieux de travail, trop peu d’aménagements ont été mis en place. Dans les médias, on entendait soit le mépris des membres du gouvernement, soit des discussions stériles sur des solutions individuelles à mettre en place, les climatiseurs en tête. La souffrance de cet été est encore nette dans les mémoires de la population et cette marche climat a semblé être l’occasion d’exprimer sa colère.
En plus du nombre de participant·es, c’est également la composition et la combativité qui montrent une évolution. On y a retrouvé le caractère familial typique des marches climat, mais avec des couches de la population mobilisées au-delà des seul·es militant·es de la société civile, politiques et syndicaux qu’on avait l’habitude de voir lors des dernières éditions. La jeunesse y était présente en nombre, avec certaines pancartes dont les slogans étaient radicaux et liaient les enjeux politiques de destructions écologiques, de génocides, du patriarcat,…
Une situation contradictoire
Il y a donc un décalage entre le besoin de se mobiliser pour une partie de plus en plus grande de la population, et les débouchés politiques existants. Au-delà de cette manifestation, à l’heure actuelle, il n’existe pas réellement de structure au sein desquelles il est possible d’organiser la résistance face à l’écocide à une échelle de masse. C’est encore un sentiment de tétanisation et un manque d’orientation stratégique qui dominent. Que ce soit du côté des organisations politiques ou de la société civile traditionnelles, ou bien des mouvements qui ont vu le jour suite à la première vague climat de 2018-2019, force est de constater que pour l’instant, aucune organisation n’offre réellement de perspectives d’actions qui dépassent le stade de mobilisations ponctuelles et sans lendemain. Or c’est précisément ça qu’il s’agit de construire.
Face à la gravité et l’urgence que nous impose la crise écologique, nous ne pouvons pas nous contenter d’une marche par an. Le mouvement écologiste doit se doter de son propre cadre d’organisation, unitaire et actif tout au long de l’année. Il doit inclure toute personne souhaitant agir contre à l’écocide, pour pouvoir y discuter, élaborer des revendications, un programme de rupture écologique et une stratégie. Ce cadre doit également pouvoir se construire en collaboration avec d’autres organisations et mouvements sociaux comme, par exemple, les syndicats ou le monde associatif.
La démocratie du mouvement est également un enjeu clé. Si le mouvement doit prendre en main la réflexion autour de mesures politiques à mettre en œuvre, il doit le faire en maintenant son autonomie par rapport aux partis politiques. L’exemple de la précédente vague de mobilisations sur le climat est éloquent : à l’issue des élections qui ont suivi, on a vu le mouvement climat être complètement dévitalisé par l’entrée d’Ecolo / Groen dans les gouvernements des différents niveaux de pouvoir. En se subordonnant en partie à ces partis, le mouvement a ainsi perdu sa capacité de mobilisation et de pression et ses marges d’action propres, alors même que la rupture nécessaire n’a pas été réalisée.
La jeunesse se soulève, le mouvement écologiste doit l’accompagner
En Belgique, depuis de nombreux mois, les élèves et les étudiant·es se soulèvent contre les réformes des coalitions Azur qui les affectent directement en détruisant leurs conditions d’étude et en rendant ces dernières beaucoup moins accessibles. Cependant, beaucoup des revendications des jeunes dépassent largement ce cadre : ils et elles sont en colère car c’est leur avenir entier qui semble bouché. Du fait des mesures d’austérité qui augmentent la misère sociale, de l’absence de perspectives d’emploi stable et bien payé et d’une crise écologique sans précédent, la promesse capitaliste d’une vie confortable n’est plus tenue. Et sans surprise, les mesures appliquées par l’’Arizona et ses avatars régionaux et communautaires ne font qu’aggraver la situation.
Les soulèvements populaires menés par la Gen Z se multiplient également à travers le monde. Ces mobilisations sont massives et porteuses d’un potentiel de changement sociétal réel, surtout lorsqu’elles sont rejointes et soutenues par le reste la population. Malgré des contextes sociaux et politiques parfois très différents, elles ont en commun de refuser les attaques austéritaires d’un néolibéralisme de plus en plus agressif et de demander un avenir meilleur.
La crise écologique étant globale et urgente à résoudre, on en retrouve des échos dans toutes ces mobilisations, en Belgique comme en Serbie ou en Albanie. La transformation de nos modes d’organisation sociale pour les mettre en accord avec les limites planétaires doit donc être au cœur de nos combats actuels. En tant que militant·es écologistes, il est de notre devoir de soutenir les révoltes de jeunes, d’appuyer leurs revendications et d’être solidaire de leurs luttes – car ce sont aussi les nôtres. La question écologique doit être au cœur de ces soulèvements, et la seule manière de faire est de construire des convergences avec la jeunesse qui se mobilise, en refusant le piège de division que la classe dirigeante ne manquera pas de nous tendre.
L’extrême droite, ennemie mortelle
Pour pouvoir lutter contre l’écocide, nous devons aussi résister ensemble aux poussées antidémocratiques des gouvernements et formations politiques, l’extrême droite en tête. En Belgique, les assauts autoritaires sont menés en cherchant à criminaliser la contestation sociale via le projet de loi Quintin et en déployant un arsenal policier et judiciaire contre le mouvement Code Rouge. L’extrême droite se nourrit de la stigmatisation des minorités et prend pour cible les personnes migrantes et issues de l’immigration. Il est d’autant plus important pour les militant·es écologistes de soutenir les luttes des personnes sans-papiers qu’une des causes d’exil est la crise écologique qui touche de manière démesurée les pays dominés, alors que ces derniers portent une responsabilité historique dérisoire comparé aux pays impérialistes. Nous devons donc soutenir les luttes contre la loi sur les visites domiciliaires et pour l’ouverture des frontières.
Par ailleurs, à l’échelle mondiale, on observe une convergence d’intérêts entre les forces d’extrême droite nationaliste et l’industrie fossile. Partout où les agressions impérialistes sont à l’œuvre et où les peuples sont opprimés, des régimes s’appuyant sur les hydrocarbures sont à l’offensive : Trump et son allié Netanyahu, Poutine, les pétromonarchies du Golfe,… mais aussi les régimes vénézuéliens et iraniens, dont l’agression des États-Unis ne doit pas faire oublier le caractère répressif. Si on veut abattre le capitalisme fossile, il faudra faire face aux impérialismes d’extrême droite qui en sont l’expression politique la plus autoritaire et agressive et donc se solidariser des peuples en résistance face à ces puissances.
Les raisons de se mobiliser pour l’écologie ne manqueront pas. La crise énergétique que nous traversons actuellement n’est que l’autre face de la canicule de cet été, dont la cause est la dépendance de nos sociétés aux fossiles. Le contexte peut être favorable à l’élargissement d’un pôle de luttes de rupture. Un autre monde est possible mais pour l’arracher, nous ne pourrons compter que sur nous-mêmes, sur notre capacité à nous auto-organiser collectivement et à porter nos propres revendications écologiques et sociales. Il est temps de rendre un futur à l’humanité et au vivant.
Photo : marche climat le 11 octobre 2026 à Bruxelles. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0

