A l’encontre des résultats du scrutin de juin 2024, la Région bruxelloise s’apprête à être gouvernée par une coalition menée par la droite. Le conclave initié par le MR, qui réunit le PS, les Engagés, Groen, Vooruit, Anders (ex-Open VLD) et le CD&V a abouti à un accord de coalition qui place la région dans le sillage des politiques réactionnaires de l’Arizona. Après plus de 600 jours d’une crise due entre autres au jusqu’au-boutisme d’une droite radicalisée déterminée à imposer une politique austéritaire brutale à la capitale malgré sa minorité au parlement, les libéraux ont eu gain de cause. L’heure n’est pas à la passivité mais à la mobilisation face à la vague de coupes budgétaires qui vient.
Dès le début de la crise, nous avions alerté sur les dangers pour les classes populaires de l’austérité à bas bruit d’un gouvernement en affaires courantes. Cette victoire des droites s’explique aussi en partie par les difficultés des gauches et du mouvement social à se mobiliser pour imposer une véritable rupture avec l’austérité en région bruxelloise. Des initiatives salutaires ont bien eu lieu : l’appel du 1er mai à un gouvernement progressiste (qui a mené au printemps 2025 à des négociations pour une coalition PS-PTB-Ecolo-Groen-Ahidar-Vooruit-PVDA, vite sabordées par Vooruit), une carte blanche qui appelait à une mobilisation populaire pour porter un projet de rupture avec l’austérité, le rassemblement syndical du secteur social-santé bruxellois du 23 janvier dernier qui a connu un franc succès et fait figure de rare exception dans cette période, tant par sa forme que par son contenu. Nous avons soutenu, autour de ces initiatives, une approche visant à faire de Bruxelles une zone anti-Arizona, appuyée par un mouvement social actif et pluriel (syndicats, associatif, collectifs) qui prenne en mains la question du pouvoir et celle du programme d’urgence social et écologique à imposer par la lutte. L’absence de dynamique d’ampleur dans ce sens est due à plusieurs facteurs : la peur irriguant tout le tissu associatif face aux premières coupes budgétaires et à celles qui menaçaient d’advenir ; la confiance des directions syndicales envers la « concertation » avec les « amis politiques » (PS, Verts, voire Engagés pour certain.e.s) ; l’absence de débat stratégique dans la gauche radicale, à commencer par la discrétion du PTB sur ces enjeux.
Mais la politique à horreur du vide : là où la classe travailleuse organisée et les partis de (centre-)gauche ont laissé la place, celle-ci a été prise par des initiatives comme Respect Brussels et We Are Brussels. Ces initiatives présentées comme « citoyennes » et fortement appuyées par les médias et éditorialistes en vue ont contribué à la confusion ambiante et à la dépolitisation de la crise : en affirmant que « n’importe quel gouvernement », même dirigé par une droite radicalisée, était préférable aux affaires courantes, en intégrant des secteurs du patronat (dont rien moins que la fédération patronale bruxelloise BECI, ou encore le patron de Dandoy) et de la droite (le frère du président des Engagés, Daniel Verougstraete, étant porte-parole de l’une d’entre elles), en prétendant que dans le contexte budgétaire un improbable « intérêt général » entre les classes était atteignable (avec le soutien d’intellectuels libéraux comme David Van Reybrouck ou de patrons de l’associatif comme Céline Nieuwenhuyze de la FDSS), elles ont fourni sur un plateau d’argent l’occasion pour la droite MR et pour le PS de se rabibocher autour d’un programme « Arizona avec édulcorants ».
Un programme d’offensive contre la classe travailleuse, le service public et le tissu associatif
La Déclaration de politique régionale de la coalition Dilliès reste évasive sur de nombreux points, et notamment sur le budget. Or, c’est la question clé : sur le plan budgétaire, l’accord prévoit un retour à l’équilibre d’ici 2029, ce qui signifie trouver 1 milliard d’euros, une somme colossale pour une Région dont les recettes s’élèvent à 9,3 milliards. Le gouvernement Dilliès veut faire porter 80% des efforts sur une réduction des dépenses, dont un tiers va attaquer l’emploi public. Cela se fera d’abord par des fusions de structures, la continuation d’un moratoire sur les recrutements et le non-remplacement des départs à la pension. Mais ce n’est pas tout : la rémunération des employés des services régionaux va également être mise sous pression via des attaques sur les barèmes et primes, notamment à la STIB. L’associatif n’est pas sorti d’affaire : des dizaines de millions d’économies sont prévues dans les subsides « facultatifs » et les subventions, dont dépendent nombre d’associations, et le dispositif des emplois ACS reste dans le viseur du gouvernement. La nouvelle coalition va également s’aligner sur la politique anti-chômeurs du gouvernement fédéral en accélérant et en durcissant le suivi des travailleur.se.s sans emploi. A côté de ça, des « zones franches » sont créées sur le site Audi à Forest et au Port de Bruxelles, avec réduction fiscales pour les patrons et autres facilités. « N’importe quel gouvernement » ? Vraiment ?
Sur le logement, le gouvernement organise une politique taillée pour les ménages les plus aisés : doublement de la prime Be Home, qui réduit le précompte immobilier (alors que seul·es 20% des Bruxellois·es sont propriétaires de leur logement), augmentation du plafond pour l’abattement sur les droits d’enregistrement (soit le montant maximum d’un bien pour bénéficier d’une réduction sur les droits d’enregistrement) pour l’achat d’un bien qui passe de 600.000 à 800.000 euros (qui peut aujourd’hui s’acheter un bien d’une telle valeur ?). A côté de ça, on promet 1000 logements sociaux, soit 2% des besoins réels et la question de construire sur les friches, une revendication des promoteurs immobiliers qui instrumentalisent la crise du logement, est laissée pour plus tard à trois exceptions près. L’objectif est bien de « déverrouiller le marché immobilier », pour garder les ménages aisés dans la capitale et en éloigner les pauvres.
En parallèle, le gouvernement prévoit une baisse de 1% sur les centimes additionnels régionaux sur l’impôt sur les personnes physiques. Alors que la répartition de l’IPP est structurellement injuste pour la région bruxelloise (l’IPP est liée au domicile, ce qui signifie qu’avec le phénomène de la navette, de nombreuses personnes travaillent à Bruxelles et exploitent les infrastructures de la région mais paient leurs impôt en Wallonie ou en Flandre), le nouveau gouvernement réduit encore les recettes de la région. Alors qu’une hausse progressive de ces centimes additionnels auraient permis d’augmenter les recettes en ciblant les plus hauts revenus et en épargnant les plus précaires, le gouvernement fait le choix d’une baisse de 1% pour tout le monde, ce qui bénéficiera logiquement aux plus riches, puisque la réduction sera mathématiquement plus élevée pour les hauts revenus.
En bref, sur le plan socio-économique et du logement, le nouveau gouvernement met le cap bien à droite, avec une politique favorable aux classes possédantes, qui réduit les ressources de la région. Ce sont les travailleur.se.s du secteur public qui seront le plus lourdement frappés en premier, mais il n’y a aucune garantie, vu l’ampleur de l’objectif budgétaire de ce gouvernement – plus radical que les objectifs néolibéraux fixés par l’UE ! – qu’ils n’attaqueront pas plus fort encore l’associatif par la suite, en ayant bien divisé les travailleurs de ces deux pôles essentiels des services collectifs.
Un gouvernement anti-écologique
Concernant la mobilité, le gouvernement gèle pour 10 ans le projet de cette aberration financière, sociale et écologique qu’est le métro 3, qui aurait pourtant dû être arrêté…Mais il continue son projet de travaux dans le quartier populaire autour de la Gare du midi ! Le Palais du midi, qui accueillait auparavant des dizaines d’associations, une école, des petits commerces et restaurants, sera bien démoli pour poursuivre des travaux d’un métro qui ne verra pas le jour. Les travaux continueront ainsi à détruire la vie de ce quartier populaire meurtri et toujours en lutte aujourd’hui pour la réouverture du Palais.
Toujours sur ce thème de la mobilité, le plan Good Move et la LEZ (zone de faible émission) qui ont été conçus de façon aveugle à la classe sociale, sont amendés par le gouvernement Dilliès par la réduction des amendes pour la LEZ et un permis de polluer à 350 euros par an d’une part, et la focalisation des aménagements de circulation dans les zones autour des écoles. Le problème de cette politique de mobilité est qu’elle ne prend par exemple pas en compte certains ménages précaires motorisés par obligation (la majorité des Bruxellois.e.s n’ont pas de voiture) qui n’ont pas les moyens de s’acheter des voitures récentes, ni le problème des gros SUV électriques chers et à l’impact délétères – dangereux pour les enfants, émetteurs de polluants au freinage et au mauvais bilan écologique dû à leur poids. L’objectif de réduire la pollution de l’air qui tue à Bruxelles est légitime, en particulier pour les enfants et les personnes à risque, et demande une politique intégrée de mobilité qui réponde aux inégalités sociales et intègre de solides investissements dans les dispositifs permettant les alternatives à la voiture : transports en commun (dans et vers Bruxelles), vélo et marche à pied essentiellement. Dans un gouvernement de coupes budgétaires tel que celui de Dilliès, Laaouej et Van den Brandt, on roule à contresens.
Ajoutons au bilan « écologique », les futures limitations du contrôle démocratique sur les grands projets immobiliers ou d’infrastructures, l’absence de tout plan massif d’isolation du bâti, laissé à l’initiative privée des propriétaires ayant la capacité d’emprunter…Et une hausse du tarif de l’eau alors que la précarité hydrique s’étend dans la région-capitale. Au niveau des grands projets inutiles et destructeurs, le gouvernement Dilliès continue avec le projet NEO au Heysel et celui du nouveau stade de football pour l’Union Saint-Gilloise.
Santé et sécurité : de belles intentions contre un virage à droite bien concret
L’accord de gouvernement affiche de belles intentions sur l’aspect social-santé, comme le renforcement de la prévention, le soutien aux maisons médicales, aux dispositifs de proximité ou encore aux politiques d’accès au logement comme Housing First, et la lutte contre le non-recours aux droits. Mais cela reste déclaratif, dans un contexte de coupes budgétaires massives. Par exemple, aucun renforcement concret des capacités d’accueil en santé mentale n’est garanti, alors même que les besoins explosent.
Sur les questions de sécurité, le gouvernement bruxellois s’aligne sur la politique répressive de Quintin, ministre de l’Intérieur MR dans la coalition fédérale. Les violences liées au narcotrafic touchent particulièrement les quartiers populaires mais le gouvernement cherche avant tout à « nettoyer les gares du Nord et du Midi » (dixit Georges-Louis Bouchez), portes d’entrée de Bruxelles pour les navetteurs et certains touristes, ce qui promet une violence policière aggravée. A côté de ça, ce sont les caméras de surveillance qui vont encore étendre leur emprise sur le territoire bruxellois, notamment comme seule réponse au problème de la gestion des déchets, là aussi avec une action ciblant particulièrement les quartiers populaires. Conjuguées à la fusion des polices et à la politique antisociale brutale du gouvernement De Wever, qui jette des dizaines de milliers de personnes dans la misère, en particulier à Bruxelles, les conditions sont là pour une explosion de la pauvreté et de la violence dans l’espace public.
Refuser la passivité, préparer la mobilisation
Devant cette nouvelle victoire de la droite, il est d’abord crucial de refuser la résignation ou le piège du « moindre mal » et des « amis politiques ». Le plus grand danger pour notre camp social serait de faire le gros dos en attendant les élections régionales de 2029. La situation bruxelloise démontre qu’une simple victoire électorale de la gauche et du centre-gauche n’est pas suffisante pour changer de cap. Laisser les coudées franches à cette coalition dirigée par la droite, pour mettre en œuvre leur thérapie de choc aurait juste pour effet d’affaiblir notre classe et de la désarmer. Bruxelles se retrouve avec un Arizona édulcoré. Il n’existe pas d’austérité indolore, même avec le sourire du PS ou de Groen : nous savons que ce sont les classes populaires, déjà exsangues à Bruxelles, qui feront les frais de cette nouvelle cure austéritaire et de cette surenchère sécuritaire.
Malgré les limites du plan d’action syndical, la mobilisation contre le gouvernement fédéral depuis plus d’un an a été massive et continue. La nécessaire vigilance et remobilisation face au nouveau gouvernement bruxellois doit s’articuler avec la colère contre l’Arizona, et ses déclinaisons flamande et francophone. Les mouvements sociaux ont devant eux la tâche de travailler à une alternative politique, à une alternative de société, pour ne plus se laisser balader. Le temps presse : l’asphyxie d’une vaste partie de la classe travailleuse, la violence policière et répressive, les dangers militaires, la crise écologique s’accentuent. Nous aurons besoin de la plus large unité des gauches et du mouvement social. En dernière analyse, notre seule chance d’obtenir les transformations sociales indispensables en matière de logement, de mobilité, de sécurité, de soin, passe par nos luttes conscientes de leur objectif et prêtes à aller au bout.
Gauche anticapitaliste, le 15 févier 2025
Photo : rassemblement du secteur social-santé du 23 janvier, devant le parlement bruxellois. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0

