Entretien publié dans La Gauche d’automne :

Militant syndical dans les services publics, notamment au SPF Finances, Peter Veltmans est également membre de la Direction nationale du SAP – Antikapitalisten (la Gauche anticapitaliste en Flandre). Il écrit actuellement un livre sur la Révolution russe(1)Vechten op de Vulkaan – De Russische Revoluties tussen Mirakel en Tragedie, à paraître.. Nous l’avons interviewé sur l’intérêt de rédiger un tel ouvrage dans la période actuelle.

Pourquoi un militant syndicaliste anversois écrit-il un livre sur la Révolution russe ?

L’implosion de l’Union soviétique remonte déjà à un quart de siècle. De nouvelles générations ne se reconnaissent donc plus d’elles-mêmes dans la révolution d’Octobre. En même temps, les plus vieilles « générations d’Octobre » (pour citer Daniel Bensaïd) n’ont pas, à mes yeux, encore fait un bilan complet. Les questions fondamentales sont évidemment bien connues (la question de la dégénérescence de la révolution notamment) mais on reste dans des dialogues de sourds autour de modèles spécifiques d’analyse. C’est pourquoi il peut être rafraîchissant de mettre en doute nos propres certitudes. Il faut espérer que, de la sorte, nous pourrons aussi mieux nous adresser aux jeunes générations.

La société belge de 2017 est fort différente de la société russe de 1917. En quoi revenir sur cet événement peut nous aider dans les luttes actuelles ?

Il est exact que la situation russe de 1917 est très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Le déroulement de la révolution russe consiste en fait en une succession d’échanges constants entre la force explosive spontanée des masses et la force d’appui dirigeante d’une organisation révolutionnaire. Dans mon livre, je décris l’interaction entre le « volcan spontané » et le travail de la « vieille taupe ». En fait, une interaction de ce genre est nécessaire aujourd’hui aussi.

1917 coïncide avec le développement du capitalisme en impérialisme, qui a produit la Première Guerre mondiale. Mais ce développement a aussi renforcé la formation d’une couche privilégiée au sein du mouvement ouvrier. Cette couche faisait passer ses intérêts particuliers avant les intérêts d’ensemble de la classe ouvrière. C’est ce facteur en fin de compte qui a entraîné la plupart des organisations ouvrières dans l’horreur de la guerre. Au début, seule une toute petite minorité s’y est opposée. La révolution russe fut sa récompense !

Aujourd’hui nous sommes confrontés à une sorte « d’impérialisme 2.0 » : la dite « globalisation ». On constate, aujourd’hui aussi, que les masses (en Angleterre, en France, en Inde, aux États-Unis mais aussi en Belgique) montrent ou ont montré récemment une volonté de passer spontanément à la résistance. Et aujourd’hui également on constate que les dirigeants officiels des grandes organisations ouvrières hésitent pour le moins à diriger cette résistance vers une victoire. La défense de leur propre position dans le système passe avant la lutte pour une alternative.

Peut-être qu’un regard nouveau sur la révolution russe pourrait nous aider à sortir de cette impasse. Je pense en particulier à la tactique consciente du front unique et à la relation parti-mouvement : ce sont des questions qui sont discutées (ou devraient l’être) aujourd’hui parmi les syndicalistes.

La révolution d’Octobre a ses partisans et ses ennemis. Est-il possible d’en produire une analyse critique qui en pointe les avancées et les défaillances, y compris les défaillances apparues dans ses premières années avant la contre-révolution stalinienne ?

J’espère évidemment que c’est possible ! Mais pour cela nous devons oser être créatifs. Je pense franchement que la situation en 1921 était incroyablement difficile – l’industrie et le prolétariat étaient détruits, l’agriculture ramenée à un niveau de subsistance, la révolution mondiale reportée. Toutes les figures dirigeantes du parti bolchevik savaient que les révolutions ont leurs hauts et leurs bas. Après une montée vient inévitablement un recul ; recul qui peut engendrer un Thermidor, c’est-à-dire une contre-révolution. La direction bolchevik voulait absolument l’éviter. Elle pensait que ce ne serait possible que si le parti restait uni. De là la décision prise au 10e congrès du parti d’interdire les tendances et les fractions – au moins temporairement. Dans les faits, par cette décision, la direction a voulu étouffer le débat vivant – la démocratie ! – et geler le caractère spontané de la révolution. Je parle dans mon livre d’un « Brumaire préventif ». Mais du coup, le recul devenait inévitable. Le Thermidor n’a pas été évité mais facilité au contraire, avec y compris la remise en cause de conquêtes révolutionnaires des travailleurs, des femmes et des nationalités opprimées. Cette leçon sur l’importance de la démocratie dans les révolutions, comme dans les mouvements de masse, nous devons absolument la transmettre aux nouvelles générations.

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