Le 12 septembre, le ministère de la justice de Turquie, sous la houlette du président Recep Tayyip Erdoğan et de son parti nationaliste, a lancé une opération de répression coordonnée contre des militant·es LGBTI+ dans le cadre de sa “décennie de la famille et de la population” lancée cette année.
Cette opération (nommée ironiquement “Ma famille est en sécurité”) a entraîné la détention d’au moins 117 personnes, dont 44 défenseureuses des droits des personnes LGBTI+. Au moins 83 personnes sont en détention provisoire en attente d’un procès. La majorité des personnes arrêtées sont des femmes transgenres, inculpées d’activités relatives au travail du sexe, les autres ayant été accusé·es de délits en lien avec la drogue, beaucoup ont également été inculpé·es d’obscénité. Il est à noter que les accusations d’obscénité sont un outil récurrent du pouvoir turc pour réprimer la communauté LGBTI+ et ses militant·es.
Certaines personnes ont été perquisitionnées et presque toutes ont vu leur matériel informatique (téléphones et ordinateurs) saisi.
Outre les arrestations de militant·es à titre individuel, la répression s’est aussi abattue sur les collectifs, la liberté d’association étant très contrôlée en Turquie. Un certain nombre d’arrestations ont également été justifiées au motif de non-respect de la loi sur les associations.
Parmi les organisations visées, 7 défendent les droits LGBTI+ et 2 autres travaillent avec des personnes vivant avec le VIH. Des procureur·es ont par ailleurs annoncé des mesures de dissolution, bien qu’elles n’aient pas encore été suivies d’effets concrets.
Au-delà de la répression, une énorme vague de censure s’est abattue, avec près de 419 comptes bloqués sur les réseaux sociaux. Elle s’abat également sur le droit de manifester, avec 125 manifestant·es arrêté·es, à Ankara, Istanbul et Izmir (iels ont depuis été relâché·es). Un journaliste qui a écrit un article pour le collectif Kaos GL sur les droits des personnes LGBTI+ en Géorgie a été arrêté au prétexte de tenir les pages des réseaux sociaux de l’association. D’autres acteurs (associations, militant·es, cercles universitaires, journalistes, …) ont vu des restrictions s’abattre sur leurs réseaux sociaux après avoir exprimé de la solidarité ou partagé des informations sur la situation.
Le 14 septembre, le ministère de la justice publiait une circulaire visant à étendre les lois sur la “moralité publique” aux activités encourageant “l’absence de genre” chez les jeunes.
Le 26 septembre, la police a également fait une descente dans une rue historique de la communauté des femmes transgenres. 12 femmes trans ont été appréhendées, toutes sauf une étant interrogées comme victime, la dernière comme “suspecte” et toutes ont été relâchées le lendemain.
Conditions de détention et procédure judiciaire
Les personnes arrêtées ont été dispersées à travers le pays dans 9 villes différentes. Dans les différentes prisons, des personnes détenues ont été soumises à des violations graves de leurs droits fondamentaux, que ce soit les cellules insalubres et surpeuplées (parfois forcées à dormir à même le sol), les fouilles humiliantes ou les discriminations sérophobes. Parfois sans accès à de l’eau potable ni à une alimentation adéquate ni à leur médication ni à des sous-vêtements propres. D’autres ont été soumises à l’obligation de révéler leur orientation sexuelle, de même qu’à des pressions pour signer des pétitions.
Certaines n’ont pas accès à des moyens de communication. Les détenu·es sont parfois séparé·es et n’ont pas le droit de se parler. Il est clair qu’étant donné la campagne de haine menée par les représentants de l’État, la sécurité des prisonnier·es n’est pas garantie.
De même, il est clair que le droit à un procès équitable n’est pas respecté, les avocat·es des accusé·es n’ayant pas accès aux éléments du dossier, certain·es ont même été empêché·es de représenter plus d’un·e suspect dans l’affaire au motif de “conflits d’intérêts.” Aucune des accusations ne s’appuie sur des faits précis et des “fuites” (probablement organisées par le ministère de la justice) parviennent aux médias pour leur transmettre des détails sensationnalistes.
Presque tou·tes les détenu·es (y compris celleux n’étant pas inculpé pour des faits de drogue) ont dû se soumettre à des examens sanguins, urinaires, etc., parfois sans ordre d’un·e juge, à la recherche de traces de drogue.
Les interrogatoires ont porté sur le fonctionnement, le financement et la composition des associations mais aussi si celles-ci “encourageaient” l’homosexualité ou les transidentités chez les jeunes, le procureur d’Istanbul allant jusqu’à dire que ces associations étaient un instrument pour affaiblir l’essence de la famille turque.
Des niveaux de répression inédits en Turquie
Cette répression repousse de loin les pratiques usuelles en Turquie : il se passe quelque chose de nouveau qui va au-delà de l’autoritarisme déjà bien installé dans le pays.
Il est important qu’en Belgique, nous ne parlions pas de risque, de dérive ou quelque autre euphémisme qui pécherait par excès de scrupules. Un nouveau cap est franchi ; l’état turc vise à liquider le mouvement LGBTI+ organisé en s’essuyant les pieds sur l’état de droit et soumet les militant·es à des pratiques assimilables à de la torture. Il réprime aussi quiconque essaie de se montrer un tant soit peu solidaire.
Nous devons dire clairement les choses et soutenir nos camarades face à la répression mais également dans leur lutte contre Erdoğan et son parti, l’AKP.
La prochaine attaque sera sans doute le passage d’une loi qui n’a pas encore été proposée devant le parlement. “Un projet de réforme divulgué en 2025 prévoyait jusqu’à trois ans de prison pour les comportements jugés « contraires au sexe biologique de naissance et à la morale publique », mais également pour le fait de les « encourager, louer ou promouvoir ». La participation à une cérémonie de fiançailles ou de mariage entre personnes du même sexe pouvait être punie de quatre ans de prison. Le projet durcissait aussi considérablement les conditions de transition de genre et prévoyait des peines pouvant aller jusqu’à sept ans de prison pour les professionnel·les de santé ne respectant pas les nouvelles restrictions et jusqu’à trois ans pour les personnes trans elles-mêmes.” Ce projet de loi a été repoussé par la lutte mais il a également été proposé en 2026 avant d’être à nouveau stoppé.
Il faut également prendre au sérieux l’annonce d’une “décennie de la famille” qui n’en est qu’à ses débuts : d’autres attaques suivront, notamment contre les droits des femmes et la santé sexuelle. Le mouvement organisé féministe sera sans nulle doute le prochain à subir une opération semblable à ce qui s’est passé en septembre.
Solidarité internationale face à l’axe d’extrême-droite
Il faut également cultiver et soutenir les initiatives de solidarité contre les discriminations LGBTI+phobes et sexistes dans toute la région : un premier pas a déjà été fait avec le mouvement iranien “Femmes, Vie, Liberté” à Bruxelles mais aussi en coordination avec la diaspora kurde de gauche.
Nous devons faire face à une internationale réactionnaire qui cherche à détruire les droits des personnes LGBTI+ : Trump, Poutine, Meloni, Erdoğan, Jinping, Netanyahu, etc. les personnes queers incarnent un bouc émissaire parfait pour une classe dominante qui préfère chasser des ennemi·es intérieur·es plutôt que de mettre en place des politiques répondant réellement aux besoins de leur population.
La lutte antifasciste ne pourra tenir debout qu’en étant solidaire de ses victimes à travers le globe et les différentes oppressions. L’extrême-droite attaque les LGBTI+, les luttes des femmes, les personnes racisées, les minorités nationales et les droits des travailleureuses : nous devons faire front ensemble sans céder à la tentation de la division que ne manqueront pas d’agiter nos ennemis.
En Belgique, la solidarité passe aussi par l’ouverture des frontières pour nos adelphes opprimé·es à travers le globe. Face à un gouvernement qui refuse les demandes d’asile de tous les hommes célibataires et donc, des camarades gays ou transgenres de Turquie, la seule stratégie cohérente est de contribuer à la chute de l’Arizona, sans oublier la responsabilité écrasante du dernier gouvernement qui a assumé de sortir le statut de réfugié·e de l’état de droit.
Nous soutenons également les efforts du collectif bruxellois Herhalde qui organise la solidarité avec les victimes de la répression en Turquie et les manifestations en Belgique pour faire entendre leurs voix.
Solidarité avec les queers du monde entier !
| Vous pouvez contribuer à la cagnotte de solidarité du collectif bruxellois Herhalde avec les victimes de la répression, notamment pour payer leurs frais de justice. https://gofund.me/044f534a1 |
Photo : rassemblement de solidarité avec la communauté queer de Turquie, à Bruxelles le 1er octobre 2026. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0
