La déclaration unilatérale d’indépendance votée le 27 octobre par le parlement catalan, ainsi que l’arrivée à Bruxelles du président de la Generalitat, Carles Puigdemont « invité » par Theo Francken, posent plusieurs questions pour la gauche de rupture.

Légalité vs légitimité

La première question est celle de la légalité ou de l’illégalité brandie par la droite, la presse dominante et même une certaine partie de la gauche.

La légalité se fonde sur le droit et donc sur les lois votées par les parlements, souvent impulsées par les gouvernements et, en dernier recours, que la police et la justice sont chargées de faire respecter. Autrement dit, le respect de la légalité à tout prix c’est le respect du statu quo, c’est le respect de l’ordre établi et de la logique de classe, c’est le respect de cette démocratie représentative en état de décomposition partout en Europe. Cette légalité, c’est celle de ces parlements qui cèdent à la pression des lobbies, qui votent des traités commerciaux mettant en concurrence travailleurs et travailleuses du Nord et du Sud de la planète, qui approuvent des lois réduisant chaque jour un peu plus nos libertés et celles des personnes migrantes ; qui laissent « légalement » ces mêmes personnes migrantes mourir par milliers chaque années dans la Méditerranée… Mais dans l’État espagnol, la légalité c’est aussi celle d’un régime issu de la transition post-franquiste de 1978. Avec un roi (Felipe VI), dont le père (Juan Carlos 1er) avait été nommé successeur par le dictateur Franco quelques années avant sa mort afin de « préserver l’unité de l’Espagne ».

Face à la légalité, une gauche de rupture digne de ce nom, une gauche qui pense, devrait opposer la légitimité. La légitimité d’un peuple qui réclame un droit, celui à l’autodétermination. Celle d’une population qui réclame le droit de s’exprimer sur son avenir et de le reprendre en main. Le référendum du 1er octobre n’étais pas légal selon la constitution espagnole mais il était légitime car porté par une population mobilisée et prête à défendre son droit à s’exprimer, notamment en s’organisant à la base à travers les CDR (Comités de Défense du Référendum).

La politique c’est l’imprévisibilité !

La chape de plomb idéologique de ces 30 dernières années a amené toute une génération à croire que l’état des choses tel que nous le connaissons aujourd’hui est immuable. Les pays, les frontières, l’Union européenne, les lois… comme si toutes ces choses n’étaient pas des constructions humaines forgées par les rapports de forces des décennies ou des siècles passés, et qui un jour peuvent se défaire. On détricote bien nos acquis sociaux à tour de bras !

Les médias et la classe dominante nous présentent la politique comme une simple (ou plutôt compliquée, trop compliquée pour « le citoyen lambda ») question de tuyauterie institutionnelle. Tout a déjà été fait, pensé, réglé… circulez y a rien à voir ! Au contraire, la philosophe politique Hannah Arendt (1906-1975) disait que dans la vie politique, chaque participant.e est susceptible d’apporter quelque chose de neuf ; que l’action politique est un commencement nouveau qui vise des fins vastes dont l’issue est imprévisible. Sans cela il n’y aurait pas d’histoire des idées ni d’histoire de la philosophie… ni même de vie politique démocratique.

Hannah Arendt faisait aussi la différence entre « connaître », c’est à dire comprendre ce que signifie une chose ; et « penser », entendu comme la capacité de juger. Elle voyait dans l’absence de capacité de penser ce qu’elle a appelé la « banalité du mal », la substitution d’une mécanique idéologique à la capacité qu’a chacun de juger, pouvant mener au totalitarisme. Demain, la « légalité » voudrait que les dirigeant.e.s indépendantistes catalan.e.s soient emprisonné.e.s pour avoir défié la loi (deux leaders indépendantistes sont d’ailleurs déjà en prison). Nous préférons faire fonctionner notre capacité de juger et nous placer du côté de la légitimité populaire.

Nous ne sommes pas dupes pour autant, nous savons que toutes les forces indépendantistes ne se situent pas à gauche de l’échiquier politique et que l’indépendance ne résoudra pas les problèmes sociaux des catalan.e.s si le nouveau pouvoir ne faisait que remplacer une classe dominante espagnole par une classe dominante catalane. C’est pourquoi il faut élargir la brèche en soutenant le plus possible les secteurs de la gauche anticapitaliste catalane, dont les organisations se sont clairement positionnées en faveur du droit à l’autodétermination (la CUP – Candidature d’Unité populaire – et Anticapitalistes notamment).

Une crise de régime sans précédent

La déclaration unilatérale d’indépendance de la Catalogne fragilise l’édifice espagnol et son système politique. Mais elle permet aussi de mettre en lumière les orientations d’une certaine « gauche ». La social-démocratie tout d’abord, avec le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol – sic!) qui soutien la droite réactionnaire du PP (Parti populaire) et la droite néolibérale de Ciudadanos. Lors du vote du 27/10, les député.e.s du PSC (le nom du PSOE en Catalogne est Parti socialiste de Catalogne) ont quitté l’hémicycle avec le PP et Ciutadans (Ciudadanos en Catalogne), pour ne pas prendre part au vote. Ils font front ensemble en défense de la monarchie et du statu quo.

La nouvelle gauche dite populiste, ensuite. Pablo Iglesias (Podemos) mais aussi la maire de Barcelone Ada Colau (Barcelona en Comú), se sont empressées de se positionner contre l’application de l’article 155 suspendant l’autonomie de la région… et contre la déclaration unilatérale d’indépendance. En fait, le populisme de gauche qui prétend vouloir bousculer l’échiquier politique démontre ici son réformisme : bousculer l’échiquier oui, mais uniquement si c’est pour que leurs formations arrivent au pouvoir… et surtout que tout reste sous contrôle. [1]

Par effet domino, cette crise de la monarchie espagnole fragilise aussi une Union européenne déjà fortement en mal… de légitimité. La déclaration d’indépendance de la Catalogne, au-delà de sa légitimité populaire, ouvre un nouveau cycle d’« imprévisibilités », c’est-à-dire un nouveau cycle dans lequel les révolutionnaires et les anticapitalistes ont à intervenir et à faire entendre une orientation politique de rupture avec des monarchies d’un autre temps et avec le système d’exploitation capitaliste.

Malgré les différences que nous pouvons avoir avec la stratégie (ou l’absence de stratégie) des leaders indépendantistes catalan.e.s, nous ne pouvons rester sans voix face à la répression du bloc réactionnaire monarchiste espagnol et à la complicité de l’Union européenne. Cette crise nous donne une fois de plus l’opportunité de mettre à nu les incohérences de cette UE qui s’empresse de dénoncer les manquements à la démocratie aux quatre coins de la planète, mais choisi délibérément de se taire dans le cas du référendum catalan réprimé à coups de matraques. Elle doit aussi être l’opportunité pour nous de mettre en avant un autre modèle pour une Europe des peuples, libres de choisir à quelle échelle ils veulent s’organiser démocratiquement.

N’en déplaise à Theo Francken, les revendications catalanes pour le droit à l’autodétermination ne sont pas une forme de repli sur soi. Elles sont animées majoritairement par le même esprit progressiste que les manifestations de milliers de personnes pour l’accueil des migrant.e.s à Barcelone, que les mobilisations pour un logement digne pour tou.te.s, que la lutte contre la pauvreté énergétique, que la défense de l’eau comme bien public, etc. [2] Toutes ces revendications, y compris celles pour le droit à l’autodétermination, méritent notre solidarité internationaliste, combative et de classe.

Notes

[1] Lire à ce propos A. Laitano, « La révolution citoyenne… et son chef », La Gauche, automne 2017.

[2] « Défendons la République catalane et ouvrons le processus constituant », déclaration d’Anticapitalistes (section catalane de la IVe Internationale).