Comme chaque année, le 8 mars constitue le point d’orgue des luttes féministes, en Belgique et dans le monde. Dans le contexte d’un 8 mars 2026 qui tombe un dimanche, et d’une relative passivité du mouvement féministe face à la réactionnaire Arizona, comment faire de cette date un pivot de la mobilisation contre le gouvernement fédéral ? Comment (re)faire du féminisme une composante essentielle des forces progressistes ? Et surtout comment dégager des voies vers de véritables victoires ? 

La grève féministe comme pivot

Si la grève féministe reste au coeur de la stratégie que nous défendons, c’est parce qu’au contraire des manifestations, elle met en évidence la place centrale des femmes* dans l’économie capitaliste, dans des secteurs essentiels, comme l’enseignement, la santé, l’associatif, la petite enfance, etc.. Mais la grève ne se contente pas de visibiliser, elle renforce également les liens entre les travailleuses : à travers les piquets de grève, elles se rencontrent, discutent de leurs revendications, élaborent les prochaines actions. Bref, elles récupèrent du temps pour faire de la politique et reprendre leurs affaires en main.

Nous regrettons les appels abstraits à une grève le dimanche 8 mars. En effet, bien que le travail le dimanche s’étende de plus en plus (et notamment à cause des  offensives de la droite) cela reste une journée où l’essentiel des femmes* ne travaillent pas, empêchant de fait un véritable mouvement de grève du travail salarié. Bien sûr, nous savons que toute la force d’une grève féministe repose sur l’articulation entre travail productif et reproductif, au sein de l’entreprise comme du foyer, mais précisément : amputer la grève du 8 mars d’un impact  réel sur l’économie revient à rompre cette convergence et à renvoyer les femmes* au seul travail domestique. Ainsi, appeler à une grève seulement le 8 mars 2026, en faisant abstraction du fait qu’il tombe un dimanche, revient à vider la grève de sa potentialité offensive et nous dessert dans la construction d’un rapport de force.

Nous déplorons vivement que malgré les appels et pressions des féministes de gauche, les syndicats n’aient pas déposé de préavis de grève le 9 mars. Un tel préavis aurait permis à toutes les femmes* avec emploi de se mettre en grève un jour de travail, comme ça avait été le cas en 2020, lorsque le 8 mars tombait déjà un dimanche. Par ailleurs, le choix d’une grande “manifestation” nationale (et non une grève avec piquets !) le 12 mars ne peut qu’être regretté d’un point de vue féministe, tant il semble témoigner du peu de crédit que les directions syndicales attribue aux luttes du 8 mars. Faire du 9 mars un pivot des actions syndicales de ce début d’année aurait permis d’élargir la mobilisation aux forces féministes et de travailler à une convergence concrète des colères contre les droites.

C’est pourquoi nous soutenons pleinement toutes les initiatives des travailleuses cherchant à se mettre en grève et/ou organiser des actions le lundi 9 mars. L’an passé, alors que le 8 mars tombait un samedi, empêchant également une véritable grève du travail productif, plusieurs actions avaient eu lieu le vendredi 7 mars : blocages des étudiantes de l’ULB et de La Cambre, rassemblement des travailleuses des plannings, maisons médicales et CPAS, des mamans solo ou des femmes* sans papiers. Cette année encore, nous rejoindrons les actions des femmes* le 9 mars, pour les soutenir et visibiliser leurs revendications.

Pour un 8 mars sans illusion sur la police, et solidaire avec toutes les personnes migrantes

À l’occasion du 8 mars, le Collecti.e.f 8 maars national publie son traditionnel appel à la grève féministe. Nous en saluons l’essentiel des revendications immédiates, qui constituent dans l’ensemble un bon programme de mesures féministes d’urgence face à la catastrophe en cours. Nous maintenons cependant une divergence de fond, sur le rôle de la police dans la gestion des violences sexistes et sexuelles. La police est une institution historiquement construite pour maintenir l’ordre de classe et est, au mieux, inefficace pour répondre aux besoins des personnes victimes de violences. Au contraire, et c’est là le noeud du problème, donner davantage de moyens à la police, c’est renforcer le bras armé d’un État engagé dans une dangereuse pente autoritaire, et ceci au détriment, par exemple, de l’investissement dans le secteur associatif de prévention de la violence.

Que dire, enfin, de l’absence de revendication sur les questions migratoires, alors que l’offensive contre les personnes migrantes (dont, rappelons-le, la moitié sont des femmes), constituent la dimension la plus brutale du programme de l’Arizona, entre le durcissement de l’accueil, la construction de nouveaux centres fermés, l’avant-projet de loi sur les visites domiciliaires, etc. ? Pour gagner, le mouvement féministe doit être capable de développer un projet politique émancipateur pour tou·te·s et ne pas faire l’impasse sur la dimension raciste du capitalisme patriarcal.

Rompre avec la posture de plaidoyer

Au-delà de la justesse des revendications, la question clef est de construire le rapport de force permettant d’imposer ces mesures. Une véritable stratégie est la condition pour donner corps à un cahier de revendications et mobiliser autour de celui-ci. En l’état, l’appel du C8M national donne l’impression d’espérer constituer une base de négociation avec le gouvernement Arizona. Une seule personne peut-elle pourtant encore croire que le gouvernement fédéral puisse être un interlocuteur pour le mouvement féministe, lui qui organise, comme le texte lui-même le montre lucidement, une casse sociale d’une ampleur inédite depuis des décennies, et dont les femmes* sont parmi les premières victimes ? Il semble pourtant clair aujourd’hui que l’antiféminisme de l’Arizona n’est pas un accident de parcours, mais bien un élément constitutif du projet idéologique de cette droite radicalisée.

La brutalité de cette droite au pouvoir doit obliger le mouvement féministe à rompre avec l’illusion que le gouvernement puisse se faire le relai de nos revendications. Si nous voulons que des revendications constituent une force de mobilisation crédible, nous devons les articuler à une stratégie pour imposer ces revendications et définir des perspectives concrètes en même temps que les manières de l’atteindre. Nous pensons qu’aujourd’hui encore, et malgré des défaites successives, la grève féministe peut encore constituer le coeur d’un mouvement féministe en quête de véritables victoires.

Au-delà du 8 mars, continuer la lutte contre l’Arizona

Le gouvernement fédéral est aujourd’hui l’avant-poste de la réaction brutale des droites radicalisées dans le monde. Son projet antisocial s’en prend violemment à touste·s les opprimé·es et les exploité·es, et au vivant. Logiquement, l’Arizona est sous la pression de l’un des plus importants mouvements de lutte de ces dernières années. Sous l’égide des syndicats, de nombreuses mobilisations et grèves ont déjà eu lieu depuis un an. Nous pensons que le mouvement féministe doit contribuer à ce mouvement, en mettant en avant ses propres revendications et en renforçant la lutte contre cet ennemi principal.

Cela signifie que les perspectives du mouvement féministe ne peuvent s’arrêter au 8 mars. Dans l’immédiat, les actions des 8 et 9 doivent servir de tremplin pour la grande manifestation du 12, mais surtout au-delà. À l’heure actuelle, les syndicats n’ont toujours donné aucune suite à la mobilisation, ni aucune perspective stratégique concrète. Les directions syndicales continuent d’invoquer la défense d’une concertation sociale pourtant définitivement enterrée dès la formation de l’Arizona. Or, pour gagner, nous avons besoin d’un véritable plan d’actions, qui articule des mobilisations sectorielles et interprofessionnelles, régionales et nationales, avec pour objectif de construire le rapport de force dans la rue, et non pas autour de la table de négociation. C’est le seul moyen de mettre l’Arizona hors d’état de nuire. 

La stratégie syndicale actuelle, qui se contente d’empiler les journées d’actions sans perspectives claires, finit par nourrir le découragement et la fatigue parmi les personnes en lutte contre les gouvernements de droite. La relative démobilisation des actions de ce début d’année est illustrative de ce phénomène : alors que l’appel de novembre, qui constituait une accélération de la combativité et une meilleur coordination des grèves, avait été largement suivi par les travailleur·euses, le retour à des actions désorganisées produit un affaiblissement du mouvement contre le gouvernement fédéral.

Les prochaines semaines seront cruciales pour éviter cette démoralisation du mouvement contre l’Arizona. Nous pensons que le mouvement féministe, avec d’autres, peut contribuer à la relance d’une dynamique combattive : en faisant des 8-9 mars des journées de luttes et en défendant la nécessité de dégager tous les gouvernements de droites. Voilà pourquoi nous nous mobiliserons dans la rue cette année.


Photo : bloc des Féministes anticapitalistes lors de la manifestation du 8 mars 2025. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0