A l’occasion de la victoire de Zohran Mamdani aux élections pour la mairie de New York ce mardi 4 novembre, nous publions ci-dessous un communiqué de nos camarades de Solidarity, rédigé à la veille du scrutin et qui discute des succès de la campagne Mamdani, sans éluder les nombreux défis qui attendent encore la gauche dans le pays.
La victoire spectaculaire de Zohran Mamdani lors des primaires démocrates [juin 2025] pour la mairie de New York et son succès probable aux élections générales du 4 novembre mettent en lumière des aspects critiques de l’agitation politique qui règne dans la ville et, plus largement, aux États-Unis.
La campagne électorale et politique de Mamdani aborde la crise du coût de la vie qui rend New York peu ou pas vivable pour une grande partie de sa population populaire, en particulier en raison des coûts du logement et des transports, de l’absence de services de garde d’enfants dignes et sûrs, et des zones où il est difficile de se procurer des biens alimentaires moins chers. Mamdani propose également une réplique au gangstérisme de l’administration Trump.
Si New York présente évidemment des caractéristiques particulières, la crise du logement n’est pas seulement propre à cette ville. Elle détruit la vie de nombreuses communautés urbaines et rurales aux États-Unis. À cela s’ajoute le terrorisme de l’administration Trump, qui envoie des hommes masqués [les membres de l’ICE-United States Immigration and Customs Enforcement] dans les communautés pour arrêter, emprisonner et expulser les personnes qui cherchent refuge et pour intimider quiconque ose prendre leur défense. [New York a le statut d’une «ville sanctuaire» garantissant formellement au moins l’accès aux soins médicaux, à la scolarisation des enfants sans crainte d’expulsion.]
La position de Mamdani auprès des communautés immigrées a poussé Trump à déclarer qu’il devrait être expulsé. Même s’il s’agit là de fanfaronnades creuses, c’est une incitation implicite à la violence en cette période particulièrement effrayante de la politique états-unienne. Et cela menace certainement les communautés musulmanes de la ville et de l’Etat.
Le génocide à Gaza, perpétré conjointement par l’État israélien et les États-Unis, ainsi que le nettoyage ethnique et l’annexionnisme israélien en Cisjordanie palestinienne sont des questions clés dans la campagne de Mamdani. Son soutien aux droits des Palestiniens l’a amené à se rendre dans des synagogues pour engager un dialogue constructif avec la communauté juive, car il se range aux côtés des Juifs qui soutiennent la libération des Palestiniens. Pourtant, lui et ses partisans sont vicieusement qualifiés par la droite d’«antisémites» et de «partisans du terrorisme». Solidarity soutient Mamdani et ses partisans dans leur opposition à l’islamophobie.
Mamdani lui-même est un «socialiste démocratique» convaincu et les sondages suggèrent que jusqu’à 40% des Américains voient d’un œil favorable le «socialisme», même s’il n’est pas clairement défini. La campagne propose essentiellement des réformes dans la tradition du New Deal [1933-1938], ce qui est un vrai scandale pour les élites au pouvoir à New York et aux États-Unis. Des éléments importants du programme de Mamdani sont conformes à des principes socialistes, mais la campagne ne remet pas en cause le cadre de l’économie capitaliste.
Mamdani a clairement choisi de se présenter au sein du Parti démocrate, plutôt que de suivre une voie indépendante. Solidarity ne partage pas ce point de vue. En fait, nous y voyons une contradiction avec les revendications de la campagne. Et nous constatons que l’establishment du Parti démocrate fait tout son possible pour éluder ces thèmes.

Le succès de Mamdani montre l’importance d’une campagne bien organisée et, dans ce cas précis, d’une organisation socialiste ainsi que d’un solide réseau communautaire qu’il a mis en place en tant que député à l’Assemblée de l’État de New York. Cela inclut, par exemple, sa grève de la faim [en novembre 2021] en faveur des propriétaires de licences de taxi [qui étaient fortement endettés].
La campagne a pu s’appuyer sur des militants communautaires, syndicaux et socialistes pour réussir. Une mobilisation encore plus importante sera nécessaire pour atteindre ses objectifs en matière de justice économique et sociale en cas de victoire.
Les camarades membres de Solidarity à New York ont vu comment la visibilité de la campagne, ses affiches et ses pancartes artisanales, ainsi que ses activités attirant des foules immenses en quelques heures, ont changé le visage de la politique municipale.
DSA (Democratic Socialists of America) de New York a mobilisé des milliers de ses membres pour faire du porte-à-porte et du démarchage de quartier en faveur de Mamdani, qui est lui-même un membre engagé – c’est-à-dire plus que sur le papier – de DSA. Dans le même temps, Mamdani s’est toujours engagé à se présenter comme candidat au sein du Parti démocrate. Il est fort probable qu’il construise sa coalition gouvernementale avec des éléments de l’appareil du parti qui insisteront sans aucun doute pour supprimer la dimension radicale de son programme.
Solidarity ne soutient pas la tactique consistant à mener des campagnes électorales lors des primaires démocrates ou sur la ligne du parti démocrate. Il est toutefois impressionnant de constater que le message, les mécanismes et la logistique de cette campagne ont mobilisé et formé des dizaines de milliers de personnes, permettant d’obtenir le plus grand nombre de voix jamais obtenu à l’occasion des primaires démocrates à New York.
Malgré l’engagement de Mamdani envers le Parti démocrate, il ne s’agissait certainement pas d’une campagne menée par la direction du parti, qui est étroitement liée aux élites financières et immobilières les plus irritées par le message de Mamdani sur l’accès facilité, en termes financiers, au logement, aux transports et à divers services. La gouverneure de l’Etat de New York Kathy Hochul [en fonction depuis 2021] – qui se présente à sa réélection l’année prochaine et qui est plus sensible aux pressions – a tardivement apporté son soutien au candidat de son parti à la mairie, tandis que le malheureux leader de la minorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, et le leader de la minorité démocrate au Congrès, Hakeem Jeffries, restent soit silencieux comme Chuck Schumer ou affirme que Mamdani ne représente pas le futur du Parti démocrate.
Certains membres de l’establishment démocrate de l’État ont apporté leur soutien à Mamdani, y compris le centriste pro-israélien Richie Torres, mais le chef du parti dans l’État, Jay Jacobs, a refusé de le faire.
À moins de cinq semaines des élections, Eric Adams [maire de New York depuis janvier 2022 ; l’administration Trump est intervenue pour faire classer une accusation contre Adams pour corruption à condition d’une meilleure collaboration pour l’expulsion des migrants] s’est retiré de la course. Sans soutenir Andrew Cuomo [gouverneure de l’Etat de New York de 2011 à 2021], Adams a mis en garde les électeurs contre les «forces insidieuses» qui poussent à «des programmes qui divisent». Cuomo a eu l’occasion de débloquer sa tirelire [il a réuni des fonds importants grâce à un super PAC] et à tenter de remonter son retard pour dépasser Mamdani.
Bien que ce scénario soit encore improbable, une victoire de Mamdani se heurterait à la colère vengeresse des élites financières de la ville, à la menace du gang Trump et à la résistance de la gouverneure Kathy Hochul. Certaines des mesures dont New York a besoin doivent être approuvées à l’échelle de l’État, en particulier une surtaxe de 2% sur les revenus supérieurs à 1 million de dollars par an et une augmentation du taux d’imposition des sociétés à 11,5%.
Les défis auxquels sera confronté tout nouveau maire progressiste de New York sont redoutables. Certains d’entre eux sont décrits dans l’article de Howie Hawkins. dans Counterpunch du 8 juilllet 2025:
«Si Mamdani survit à l’élection générale, les mêmes forces entrepreneuriales résisteront et saperont sa mairie. Les grands capitalistes ont le pouvoir privé de détruire l’économie et la stabilité budgétaire de la ville de New York par une grève du capital ou une fuite des capitaux, comme ils le menacent déjà de le faire. Les dirigeants démocrates pro-entreprises, comme Kathy Hochul au poste de gouverneur et les dirigeants de l’assemblée législative de l’État, ont déjà clairement indiqué qu’ils bloqueraient ses propositions d’augmentation des impôts municipaux sur les revenus personnels supérieurs à un million de dollars par an et sur les grandes entreprises, revenus dont il a besoin pour financer ses réformes. Il aura besoin de l’accord de l’État de New York pour ces réformes fiscales. Le gouvernement fédéral rendra également la vie difficile au maire Mamdani. Il suffit de se rappeler le refus du président Gerald Ford d’accorder une aide fédérale à la ville lors de la crise financière de 1975, qui a donné lieu au célèbre titre du tabloïd New York Daily News: “Ford à la ville: allez vous faire voir”. Le président Trump l’a déjà dit: “S’il est élu, je serai président, et il devra faire ce qu’il faut, sinon ils n’auront pas d’argent.” Mamdani pourrait se retrouver à la tête de la ville, mais sans avoir le pouvoir. Cela pourrait aboutir à une situation similaire à celle que connaît le maire progressiste de Chicago, Brandon Johnson, depuis son élection en 2023.» [Trump a menacé de mettre en prison Brandon Johnson car il s’est opposé au déploiement de la Garde nationale à Chicago. De plus, les agents de l’ICE sont très actifs à Chicago.]
Une longue analyse d’Eric Blanc (JACOBIN, 2 septembre 2025), intitulée «Zohran Mamdani peut aider à reconstruire le mouvement syndical new-yorkais», souligne l’urgence et les possibilités sur ce terrain:
«Il est essentiel d’inverser le déclin du mouvement syndical pour atteindre l’objectif global de Mamdani, à savoir une ville de New York abordable. Dans un État qui affiche les inégalités de revenus les plus élevées du pays, des millions de salarié·e·s ont un besoin urgent d’une augmentation de salaire et d’une protection de l’emploi que seul un syndicat peut leur offrir. De plus, il faudra une augmentation considérable du pouvoir populaire pour forcer Albany [la capitale] et la gouverneure Kathy Hochul à financer les principaux projets politiques de Mamdani en matière de garde d’enfants, de transport et de logement. La renaissance des syndicats pourrait à la fois alimenter et se nourrir d’un mouvement ascendant plus large en faveur d’un New York abordable.»
Malgré le démantèlement par Trump du Conseil national des relations du travail [National Labor Relations Board-NLRB, agence indépendante du gouvernement fédéral, chargée de veiller au respect du droit syndical], il existe des outils grâce auxquels «Mamdani pourrait tirer parti de sa plateforme et de ses politiques publiques pour aider New York à redevenir un bastion du pouvoir des travailleurs». Il s’agit notamment des lois municipales (LPA) qui peuvent être utilisées «pour exiger que les employeurs qui reçoivent des fonds de la ville n’interfèrent pas lorsque leurs employés se syndiquent».
Autre exemple: après trois décennies néolibérales désastreuses au cours desquelles le pourcentage de grands travaux de construction réalisés par des syndicats à New York est passé de 80% à 22%, sous Mamdani «la ville pourrait créer au moins 15 000 emplois syndiqués en rénovant cinq cents écoles municipales pour en faire des «écoles vertes» et, à terme, «lancer d’autres projets d’infrastructure réalisés par des syndicats, par exemple en décarbonisant tous les bâtiments publics et en mettant en place des programmes solaires municipaux ou en construisant des protections contre les inondations liées aux tempêtes et l’élévation du niveau de la mer».
Eric Blanc évoque des possibilités similaires dans des secteurs allant des soins et de l’emploi à but non lucratif jusqu’à Amazon, en passant par les petits boulots, l’hôtellerie et la restauration. La question reste ouverte de savoir si les syndicats new-yorkais, contrôlés par la bureaucratie, sont capables d’organiser ces secteurs. Mamdani ne peut bien sûr pas faire renaître le mouvement syndical new-yorkais. Ce que son administration peut faire, c’est lever les obstacles qui empêchent les travailleurs de le relancer eux-mêmes.
Il sera particulièrement important de soutenir et de transformer le mouvement qui a fait avancer la campagne de Mamdani. C’est un contrepoids essentiel aux pressions auxquelles il s’affrontera et aux concessions qu’il sera contraint de faire (et qu’il fait déjà). Ce mouvement doit devenir une force qui organise des manifestations et des rassemblements de masse, mobilise les grèves des salarié·e·s et des étudiant·e·s, et s’étende à d’autres parties de l’État, alors que les travailleurs et travailleuses réclament leur «juste part» de toute augmentation des impôts sur les riches.
Solidarity s’oppose systématiquement à l’illusion selon laquelle le Parti démocrate peut être réformé pour devenir une force progressiste. C’est un parti du capital et de l’impérialisme des Etats-Unis, même s’il affiche un visage libéral. La victoire de Zohran Mamdani ne changera pas cette réalité. Il est beaucoup plus probable que les pressions du gouvernement et les exigences de l’establishment démocrate érodent la force de Mamdani et de son mouvement.
Nous sommes solidaires de ce mouvement et ferons tout notre possible pour l’inciter à suivre une voie indépendante, en opposition aux exigences de la classe dirigeante de New York et des États-Unis et de l’establishment démocrate.
En tant qu’organisation socialiste révolutionnaire, la stratégie de Solidarity pour le changement consiste notamment à préconiser une action politique indépendante en dehors et contre les partis capitalistes démocrate et républicain. Dans le cadre de l’élection du maire de New York, les membres de Solidarity ont des opinions divergentes sur la manière de voter. La majorité soutient le vote pour Mamdani, en solidarité avec le mouvement, contre la réaction islamophobe qui se mobilise contre lui, et en soutien critique à sa campagne pour la mairie.
Il y aura de nombreuses leçons importantes à tirer de cette campagne, et plus encore des luttes à venir. Nous participerons activement à ces luttes et aux discussions qui les accompagneront.
Article de Solidarity publié dans sa revue Against the Current, en octobre 2025. Traduction et publication : rédaction A l’Encontre
