Le 8 mars 2019 a été une grande réussite en Belgique. Un mouvement autonome féministe s’est enclenchée autour d’un appel à une grève des femmes*(1)Nous parlons des femmes* car nous somme convaincues de la nécessité de nous visibiliser en tant que telles face au système hétéropatriarcal. Mais, en même temps, nos identités dépassent les catégories binaires qui nous sont imposées et la multiplicité de nos identités doit pouvoir être respectée dans l’espace de mixité politique choisie. Afin de rappeler cet usage particulier du mot “femmes”, nous y ajoutons donc cette astérisque., une grève totale du travail rémunéré ou non, productif comme reproductif, une grève étudiante et de la consommation, lancé par le Collecti.e.f 8 maars dans lequel plus d’une centaine de femme* sont déjà investies. Nous revenons ici sur cette belle mobilisation, qui a marqué les esprits à la fois par le nombre de femmes* impliquées et par la combativité qui s’est dégagée de cette journée, avec deux protagonistes de ce processus, Malika et Oksana, également militantes de la Gauche anticapitaliste. Cet entretien a été réalisé il y a quelques semaines.

Alors, pour commencer, quel est votre bilan général de ce 8 mars 2019 en Belgique ?

Malika : C’était très réussi. L’année passée au début de nos réunions on s’attendait pas à ce que ça soit autant suivi et que ça soit appuyé par les syndicats. L’enthousiasme et l’énergie ont été in crescendo, surtout les dernières semaines et la grève a eu une répercussion nationale.

Oksana : Ça dépend des critères aussi bien sûr : réussite sur le nombre de participantes ou sur la nature du mouvement, sa dynamique. Dès la première AG en octobre, on a pu voir une participation d’une bonne centaine de femmes*, c’était déjà une première surprise. Autre point fort aussi : nous avons su nous réunir à un rythme soutenu, avec des assemblées tous les mois et entre celles-ci des groupes de travail spécifiques. Il y a eu des moments de basculement aussi : en janvier, avec un week-end entier pour débattre plus longuement dans le mouvement, et surtout le soutien des syndicats qui est le produit du soutien de femmes de terrain investies dans leur délégation ou leurs instances syndicales depuis longtemps. Le mouvement a émergé au bon moment, il a fait le lien, le pont et le tremplin pour de nombreuses personnes impliquées depuis longtemps dans ces luttes. On a donc réussi à créer un véritable mouvement, c’est un saut qualitatif. Et au niveau quantitatif, ça a été un succès en nombre qui s’est fort joué dans la dernière ligne droite avec le soutien des syndicats et grâce aussi à toute la campagne de communication menée par le Collecti.e.f 8 maars, où on s’est confrontées à l’importance d’être présentes dans les grands médias. Ca a aussi été un processus de formation permanente d’être dans ce mouvement et de le représenter dans les médias, avec des jeunes femmes qu’on ne voit jamais représentées dans les médias. Quand une des militantes du Collecti.ef qui se met en avant comme femme noire LGBT est intervenue sur la chaine radiophonique nationale(2)https://www.rtbf.be/info/dossier/la-prem1ere-soir-prem1ere/detail_greve-des-femmes-les-syndicats-ont-des-annees-de-retard-ruth-paluku-atoka-collectif-8-mars?id=10161698 face au dirigeant du syndicat libéral qui a refusé de soutenir la grève, elle a pu mettre en avant certaines réalités non prises en considération dans les grèves classiques (discriminations racistes, étudiantes, femmes travaillant à temps partiel ou sans emploi). Le jour-même de la grève, on a vu plusieurs mères prendre la parole lors des micros ouverts sur le podium pour parler de leur galère avec cette question : « comment je fais pour m’en sortir ? ». Pour la question du nombre de participantes à la grève, il faut bien se rendre compte que ça ne va pas être possible de comptabiliser les arrêts de travail reproductif, de soin, … la question du nombre a ses limites quand on intègre toute la question du travail rendu invisible, des grèves étudiantes, des grèves de l’ensemble des tâches domestiques, de la consommation des produits sexistes, du sexe et des sourires forcés. Pour se rendre visible, il était possible d’afficher des messages sur son balcon, à son lieu de travail, sur sa messagerie (téléphone/mail/réseaux sociaux),… mais il est aussi important d’investir les places publiques. A Bruxelles, la place devant la gare centrale a été occupée pendant toute la journée et il y a eu un départ en manifestation à 17h qui a rassemblé entre 10.000 et 15.000 personnes. Ça fait presque vingt ans qu’il est difficile de mobiliser plus de 500 personnes pour le 8 mars, c’est donc une grande réussite. Sans parler des activités dans les autres villes comme Liège, Gand et Anvers.

Quels ont été les obstacles et difficultés à surmonter dans le processus et qu’est-ce qui n’a pas bien ou aurait pu mieux fonctionner ?

Malika : Une des difficultés c’est que le mouvement est né un peu sans direction structurée et sans plan précis, avec des femmes* provenant de tous horizons, ce qui fait aussi la richesse du mouvement. Le défi était immense : comment recréer un mouvement féministe populaire de rue ? Un certain nombre de participantes provenaient elles-mêmes d’associations et ONG. Le rapport aux institutions a été difficile. La discussion avec les organisations institutionnelles féministes était compliquée. Une des raisons de cela était le scepticisme de ces organisations qui ne croyaient pas en la possibilité de récréer un mouvement de ce genre. Certaines n’ont à aucun moment soutenu le mouvement et doivent certainement se questionner en interne au vu de l’impact de la grève. Je pense qu’une brèche a été ouverte dans le monde associatif. L’importance de travailler en assemblée ouverte avec un appel large, de travailler sur des revendications globales reliées à tous les groupes de femmes a eu pour moi une importance capitale. Par exemple, je travaille à l’hôpital Saint-Pierre, et les travailleuses y ont lu et repris une série de revendications, comme la lutte contre les temps-partiel qui les concerne.

Oksana : Une autre difficulté est aussi celle qui émerge quand on part des énergies, des profils différents qui sont là et qu’on veut construire par la base : comment élaborer une orientation politique en préservant la dynamique globale ? Que mettre en place comme dispositif dans les assemblées générales pour mettre en lien les vécus et les transformer en revendications ? Quelles thématiques émergent, quels sous-groupes on organise, comment on rassemble le tout ensuite, etc. ? Nous nous formons par la pratique, en faisant concrètement tout cela. Par exemple, en travaillant dans la commission inclusivité et la commission revendications, ça permet de constater que les limites sont floues et que les deux sont en fait liées : nous avons besoin de revendications qui concernent tout le monde, y compris les personnes qui n’ont pas les ressources en temps ou autre pour participer aux assemblées du C8M. C’est aussi dépasser les jugements moraux sur les questions de « qui est légitime, qui est représentatif » our les politiser. Quand on fait partie d’une organisation politique, ce n’est pas intéressant de venir dans le mouvement pour essayer d’y plaquer des revendications toutes faites. Pour parvenir à des revendications globales qui prennent en compte toutes les dimensions de cette lutte, il est par contre utile de déjà avoir une orientation politique globale, contre l’exploitation et les oppressions quelles qu’elles soient. Dans notre cas, c’est comprendre aussi que tout le mouvement ne peut pas se focaliser exclusivement sur la question de l’inégalité salariale, même si elle est importante. A la Gauche anticapitaliste, nous avons directement vu le potentiel mobilisateur de cette initiative d’appel à la grève, pour faire renaître un mouvement féministe autonome. Le mot d’ordre de grève est devenu le point de cristallisation et de dynamisation du mouvement. En même temps, c’est très important de ne pas se focaliser que sur la seule date du 8 mars. Au fur et à mesure que la date s’est rapprochée, de plus en plus de militantes ont défendu l’idée qu’il ne fallait pas s’arrêter au 8 mars 2019. Le mouvement a « pris » et on peut espérer qu’il y aura d’autres mobilisations d’ici-là.

Malika : J’ai retrouvé une voisine que je croise tous les jours sur le chemin de l’école. Je l’ai vue à l’hôpital, elle m’a dit « ma nièce est née, je ne savais pas que vous travailliez ici comme pédiatre ». Elle a ajouté « et vous étiez à la grève des femmes ! », puis a expliqué qu’elles s’étaient réunies à quinze voisines d’Anderlecht pour faire du bruit. Ce sont toutes des femmes des quartiers populaires, musulmanes, qui portent un foulard. Ça m’a profondément touchée.

Oksana : Plusieurs femmes à qui j’ai parlé du 8 mars m’ont dit « eh bien ce jour-là je n’irai pas au rassemblement mais j’irai quand même me reposer au hammam et je dirai à mes enfants et mon mari de se débrouiller sans moi». Tous ces actes de s’autoriser à prendre soin de soi ont pu se reposer sur l’existence d’un mouvement social. Le rapport de forces bouge donc grâce au mouvement féministe, dans l’espace public, les lieux de travail mais aussi dans les espaces intimes. On n’aborde pas uniquement la question des conditions de travail salarié, on parle de tout le travail de soin qui permet aux êtres humains d’exister, de tenir debout physiquement et mentalement. Le capital a besoin de tout ce travail gratuit pour fonctionner, pour maintenir la force de travail de tou.te.s. C’est ce dont parlent notamment Cinzia Arruzza et Tithi Battacharya. Nous voulons une société qui met au centre de ses préoccupation le soin, les relations, la vie, l’art, l’éducation, la créativité et non le profit.

Malika : Une difficulté au départ est liée à la diversité politique dans le mouvement aussi. Pour toute une série de questions : par exemple, se dit-on féministe ou pas ? Lors de la troisième assemblée, le 16 décembre, il y a eu le débat sur l’antifascisme aussi, en plein pendant la marche d’extrême-droite. Il y avait des questionnements au début, la prise de conscience s’est faite progressivement, et plus en profondeur que simplement sur quelques revendications. On est arrivées à la conclusion que le collecti.e.f est aussi anticapitaliste. Le lien s’est fait aussi avec le mouvement climat, avec un groupe qui a participé aux marches et est intervenu pour parler d’éco-féminisme. En quelque sorte, le mouvement s’est dépassé et a dépassé ses objectifs initiaux.

La participation de femmes d’Europe du Sud, d’Amérique Latine, etc. a-t-elle eu une influence dans le processus ? Quelle place a joué l’internationalisme ?

Oksana : la radicalité provient aussi du vécu. L’expérience des argentines, ou dans un tout autre cas, des iraniennes, les a amenées à faire face à des Etats très autoritaires et répressifs. Elles ne tergiversent pas sur une série de questions : elles savent qu’on a besoin de radicalité, d’éviter la demi-mesure de compromis.

Malika : l’influence se fait à un autre niveau évidemment : les filles qui ont lancé l’idée du collecti.e.f 8 maars étaient toutes inspirées par les mouvements de masse qui avaient déjà commencé dans d’autres pays. Elles se sont dit : « et pourquoi pas en Belgique ? ». Ensuite, des femmes de différentes origines, d’Argentine, d’Italie, d’Espagne ou d’Iran se sont rapidement impliquées. Leur expérience pratique, leurs méthodes nous ont aussi apporté beaucoup, dans l’organisation et l’action. Les italiennes ont influencé aussi les visuels. Au niveau des revendications aussi, par exemple quand une camarade iranienne parlait en disant : « ni Etat ni religion sur nos corps », eh bien plus personne ne contestait ce slogan.

Oksana : le travail de la commission inclusivité était important pour faire le lien entre nos revendications et la prise en considération de nos identités, nos vies et nos réalités. Il s’agit de gérer la tension potentielle entre un slogan comme « la religion hors de nos corps » et la lutte contre l’islamophobie, par exemple. Pour ça, on doit pouvoir comprendre le contexte politique et social dans lequel les revendications sont portées. On est obligées d’affiner notre analyse des rapports de force politique en Belgique. Même si le système capitaliste est mondialisé et que l’oppression des femmes n’a pas de frontières, on ne peut pas plaquer des revendications d’un contexte à l’autre. Pour l’exemple de potentielle tension que j’ai donné, jusque maintenant, le point d’accord et de convergence se situe dans l’opposition à tout contrôle extérieur ou imposition sur le corps des femmes, notamment quand il est institutionnalisé.

Malika : la discussion sur le foulard a mené à la conclusion sur la liberté de porter ce que l’on veut du moment qu’on se se bien avec. La question trans a également suscité des discussions. Le mouvement féministe grandit partout et ça provoque des scissions sur ce genre de thèmes. Ce genre de discussion peut encore revenir.

Comment se forme le processus de décision dans le Collecti.e.f 8 maars ? Il y a des commissions thématiques, mais y a-t-il une centralisation pour des décisions importantes ou urgentes ?

Malika : C’est assez difficile à décrire. La base c’est que les décisions doivent, dans la mesure du possible, être débattues et prises en assemblée générale. Mais celles-ci n’ont lieu qu’une fois par mois. D’autres décisions se prennent par des commissions ou des groupes qui prennent des initiatives. Il n’y a pas à proprement parler d’exécutif du Collecti.e.f, en théorie.

Oksana : La question est aussi de savoir à quel point il est utile de tirer ou pousser un mouvement, ou à quel point il faut laisser le mouvement suivre son rythme, même s’il paraît parfois lent. Par exemple, pour les femmes* qui ont participé à l’atelier corps et sexualités le matin du 8 mars et qui désiraient faire une action par rapport à la mobilisation des anti-choix le 31 sur Bruxelles, il n’était pas possible d’attendre un mois pour la prochaine assemblée générale. Se pose alors la question : « où se prend la décision ? Quel secteur du collecti.e.f est habilité à la prendre ? A quel point les groupes de travail peuvent engager l’ensemble du collecti.ef ? », ce sont des questions qui ne sont pas encore tranchées. Si on veut maintenir un mouvement qui dépasse le noyau moteur de vingt personnes, il est nécessaire que tout le monde se sente concerné. Si on ne comprend pas comment les décisions sont prises en ayant l’impression qu’elles nous échappent, on risque de perdre du monde en chemin.

Malika : C’est la grande difficulté actuelle du processus de décision. Il y a de plus en plus de décisions à prendre. Il sera important de se pencher sur ces questions.

Quels sont pour vous les défis et dangers à venir pour le mouvement, les tâches des militantes et en particulier des féministes anticapitalistes pour construire ce mouvement ?

Malika : Un défi important c’est de s’insérer plus à fond dans la dynamique internationale, de renforcer nos liens avec ce qui se passe dans d’autres pays. Au niveau international, elles vont avancer dans la structuration avec des assemblées internationales du mouvement par exemple, sur les points communs des différents pays, etc. C’est aussi l’une des propositions du Manifeste « Féminisme pour les 99% ».

Un autre défi pour le mouvement c’est de maintenir et consolider l’aspect « inter-sectionnel », se l’approprier collectivement, avec aussi un travail spécifique des différents sous-groupes. L’enjeu c’est de reconstruire un mouvement autonome des femmes au quotidien. On a aussi intérêt à rester dans un programme de revendications globales et générales et à éviter de s’entre-déchirer. Nous devons maintenir un débat interne vivant et respectueux, sans non plus prétendre être toutes tout le temps d’accord sur tout. La perspective doit rester féministe, antiraciste et anticapitaliste. Nous devons aussi dépasser notre stade de mouvement encore trop blanc et bruxellois.

Oksana : effectivement, il y a l’importance d’un élargissement de la composition du mouvement, mais aussi de son implantation géographique, sa « décentralisation », pour reprendre les termes des copines italiennes. Il y a encore une confusion entre la Coordination nationale, les activités sur Bruxelles, le collecti.e.f 8 maars bruxellois et national. Cela risque de desservir la construction du Collecti.e.f ailleurs, si nous ne faisons pas attention à cette distinction. Comment peut-on renforcer et visibiliser ce qui peut se passer à Gand, à Liège, etc., par exemple ? Comment des personnes hors de Bruxelles peuvent-elles se saisir de l’appel à une grève des femmes*, comment communiquent-elles sur cette question, etc. Le Collecti.e.f s’est rendu disponible pour aider à la mobilisation hors de Bruxelles et nous avons pu constater le « développement inégal et combiné du mouvement ». Les rythmes sont forts différents selon les régions mais aussi selon qu’on se trouve dans une grande ville ou dans de plus petites communes. Ça demande aussi, quand on mobilise, de poser la question aux femmes : «  quelle est votre réalité ? En quoi les grèves de femmes dans l’histoire vous parlent-elles de vos vies ? ». L’important est donc d’ancrer le mouvement dans des réalités concrètes, au-delà de la proclamation de concepts comme l’« inter-sectionnalité » parfois vidé de sa substance.

La convergence des luttes, au-delà du slogan, ça veut dire quoi concrètement ? En quoi c’est pertinent comme mot d’ordre pour vous ?

Malika : Notre rôle en tant que féministes de gauche, c’est de participer aux différentes luttes. Par exemple, d’aller discuter avec des gilets jaunes et de construire et rendre visibles les liens entre les différentes expériences. Au niveau pratique, dans la mesure des forces disponibles, nous devons donc être présentes et faire le lien entre les différentes luttes pour visibiliser que la lutte est contre ce système capitaliste et patriarcal.

Oksana : tout ça n’est pas spontané ni évident. Surtout que nous sommes avec des mouvements qui pensent à se construire eux-mêmes sans chercher prioritairement à faire des ponts, ou en se disant « la convergence viendra ensuite naturellement ». Le Collecti.e.f 8 maars fait exception, le mouvement féministe en général fait plus de liens, nous sommes habituées à l’invisibilisation et à devoir défendre notre légitimité et l’intérêt de notre lutte. Ce n’était pas gagné du tout que le mouvement ouvrier commence à soutenir une grève le 8 mars. Lors de la grève du 13 février c’était encore assez peu discuté, en partie avec l’argument que nous n’étions pas assez nombreuses pour peser. D’où l’importance d’avoir des gens qui soutiennent notre optimisme volontariste, face à l’incertitude du résultat de la mobilisation. Ça a été décisif que des femmes* y croient dès le départ pour appuyer le mouvement. Cela a enclenché une dynamique large. Quelques personnes peuvent faire la différence.

Oksana : Et puis on ne réinvente pas l’eau chaude. Des tas de gens, de nombreuses femmes ont travaillé toutes ces questions ces dernières décennies. En Belgique, si l’on prend le secteur associatif de base, pas nécessairement les grosses institutions, il y a beaucoup de questions, de savoirs et de revendications qui sont là, qui ont été développés. Un défi majeur sera aussi de trouver des revendications qui font le lien entre les intérêts immédiats, les besoins de court terme, et la nécessité d’un changement de société. Quel programme transitoire pour le mouvement féministe, entre discours abstraits sur la révolution et changements minimalistes à la surface ? Le besoin de pouvoir se soigner, donner à manger à tes enfants, il faut des mesures concrètes par rapport à ça. Mais ça ne peut être suffisant de demander des lois. La construction d’un pouvoir collectif des femmes capable de défendre leurs intérêts est fondamentale.

Malika : il est donc intéressant de faire redescendre l’expertise institutionnalisée des associations vers la base. C’est l’exemple du travail qui est fait avec les femmes Gilets jaunes en France.

Face à la marche anti-avortement à Bruxelles : pourquoi c’est important de se mobiliser encore aujourd’hui ?

Malika : Ça l’est parce que même si un travail réel a été fourni par les organisations institutionnelles, le droit à l’avortement est en danger dans de nombreux pays du monde, ou carrément inexistant. La montée des droites conservatrices, sexistes, religieuses fondamentalistes, est inquiétante. La tendance au recul est très claire malgré des mouvements massifs, comme en Pologne ou au Brésil, avec Bolsonaro. Le droit a été conquis en Belgique mais il n’est pas réellement décriminalisé, c’est une arnaque. Et dans le même temps on vote une loi pour le droit à la reconnaissance du fœtus dès 20 semaines et presque personne n’en a parlé quand ça a été voté. Il faut arrêter de croire que nos droits sont acquis.

Oksana : Cette mobilisation est en lien avec la résistance aux forces de droite et d’extrême-droite. Par ailleurs, la question de l’avortement reste une question de classe : aux Pays-Bas, en France, les délais dans lesquels on peut avorter sont plus longs que chez nous pour pouvoir avorter. Donc il faut voyager pour un avortement après 12 semaines. Idem pour les femmes migrantes qui selon les réactionnaires feraient « trop d’enfants » et à qui on peut poser un stérilet à la va-vite, sans leur expliquer les détails. C’est violent. L’absence d’accès à l’aide médicale urgente aussi, en ce qui concerne les droits reproductifs. Il faut avoir le pouvoir de s’affirmer face à l’institution médicale.

Malika : Plus largement, il s’agit de défendre un accès réellement libre et gratuit à la santé reproductive, à des soins de qualité pour toutes, quel que soit le statut. Aujourd’hui tu as besoin d’argent et de papiers pour avoir accès à tout ça.

Un petit mot de conclusion sur l’orientation du mouvement féministe ?

Malika : Nous sommes entrées dans une étape où s’ouvre la possibilité de faire revivre un mouvement féministe de rue et très participatif . Nous devons nous saisir de cette occasion historique, où le féminisme va jouer un rôle pour articuler la convergence des luttes.

Oksana : Dans ce sens, les contacts avec par exemple les militantes syndicales, très combatives et mobilisées sont très précieux pour le futur. De même avec la Ligue des nettoyeuses, qui porte des revendications de base du mouvement. Et en même temps, ça ne sert à rien de s’essouffler face au poids et au conservatisme des bureaucraties. Pour cela, on doit consolider un noyau plus large qui puisse pousser les grandes organisations à soutenir et rejoindre effectivement le mouvement, à l’image de ce qu’on a fait cette année. Notre présence en nombre et visible aux prochaines grandes mobilisations syndicales ne peut que favoriser cette dynamique. A toutes les femmes*, trans et personnes non-binaires, nous disons : unissons-nous, rejoignez le mouvement ! En fonction des moyens et possibilités de chacune, physiquement ou virtuellement, on a toutes quelque chose à apporter au mouvement.

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