La Conférence internationale antifasciste vient de se tenir à Porto Alegre. A cette occasion, nous publions ci-dessous l’adresse que nous avons envoyée au comité organisateur de l’évènement afin de leur faire part de nos réserves quant au silence sur le régime de Poutine dans le fascisme contemporain, ainsi qu’à la trop faible considération pour les régimes autoritaires non directement « fascistes » que le néolibéralisme déclinant impose (par exemple la Chine). Nous joignons à cette adresse la déclaration finale de la conférence de Porto Alegre, qui confirme nos critiques, ainsi que deux textes de bilan, respectivement rédigés par Ivan Drury Zarin pour Solidarity (section étatsunienne de la Quatrième Internationale) et Sergio Bellavita, militant politique et social italien, qui signalent le succès de l’évènement, mais qui pointent chacun les impasses de l’orientation parfois « campiste » de l’initiative. Ces textes se veulent une contribution au débat, pour la construction d’un antifascisme internationaliste, solidaire des peuples en lutte contre toutes les formes de fascisme.


Camarades,

La montée de l’extrême-droite, l’impunité des fauteurs de guerres d’agression impérialiste et la banalisation des crimes contre l’humanité suscitent l’inquiétude et la mobilisation des forces de gauche dans le monde entier.

Dans ce contexte, comme beaucoup d’autres organisations et individus, nous avons marqué notre intérêt pour les thèmes – antifascisme et antiimpérialisme – mis en avant dans la conférence internationale de Porto Alegre, dont vous avez pris l’initiative. Un échange international d’analyses et d’expériences est en effet nécessaire.

A cet égard, votre appel au renforcement de l’action antifasciste et anti-imperialiste soulève dans les milieux militants de gauche et internationalistes des questions que nous pensons nécessaire de vous communiquer.

Une première question découle du constat que les axes communs autour desquels s’organise la montée globale de l’extrême-droite sont incarnés régionalement par différents appareils politico-étatiques, et pas seulement par l’alliance criminelle entre Trump et le génocidaire Netanyahou, seul cas concret cité dans votre Appel.

Il est évident que l’impérialisme US incarne la menace neofasciste et impérialiste sur l’ensemble du continent américain, mais d’autres situations sont plus complexes. En Europe, l’extrême-droite (Fratelli d’Italia, Alternative für Deutschland, Rassemblement national francais, Fidesz hongrois, Fico en Slovaquie, Babis en Tchéquie, notamment) est appuyée conjointement par Trump et par le régime néofasciste de Vladimir Poutine. Celui-ci est solidement établi depuis 26 ans, ayant réduit au silence et réprimé les opposants démocratique (tandis que Trump reste contesté par des forces populaires, par des syndicalistes aussi bien que par les journées de mobilisation No King…).

Votre Appel ne mentionne pas cette réalité. Or, il est important de la nommer car il est clair, depuis le discours de JD Vance à Munich en 2025, que Trump et Poutine ont un projet qui peut de facto converger: le partage de l’Europe en zones d’influence dominées toutes deux par des régimes autoritaires, porteurs avec des variantes plus ou moins mineures — selon les spécificités historiques des formations sociales «nationales» – des idéologies réactionnaires que vous dénoncez dans votre appel.

Le peuple ukrainien est un pion dans un jeu cynique de rivalité et de complicité entre grandes puissances. Un Appel mondial comme le vôtre ne devrait pas l’ignorer car sa résistance – en particulier celle de ladite société civile – à la guerre impérialiste russe (et au néoliberalisme de Zelensky) est un élément clé du combat antifasciste et anti-imperialiste aujourd’hui. Pas plus que celle du peuple palestinien, cette résistance ne peut être passée sous silence. Un Appel peut être compris — du point de vue des tâches politiques – plus par ce qu’il ne dit pas que par ce qu’il se limite à affirmer. Nous pensons qu’il faut dire: En Ukraine comme en Palestine, l’occupation est un crime.

La deuxième question est plus générale. Nous pensons que la montée du fascisme serait mieux saisie dans le cadre d’une analyse non seulement politique et sociale, mais aussi économique. Il y a en effet une tendance du capitalisme néolibéral à imposer partout des formes étatiques et gouvernementales autoritaires, pour défendre les profits, assurer la dynamique d’accumulation du capital et la défense des profits, dans un contexte de compétition internationale accrue.

Cette tendance est plus large que le seul développement des organisations fascistes ou fascisantes. Ainsi, la Chine n’est pas « fasciste », mais l’absence de syndicats et l’efficacité capitaliste de son régime de contrôle policier intégral, comme ses options en termes d’armement, suscitent l’envie des capitalistes du monde entier. L’Arabie saoudite et les États du Golfe montrent d’autres régimes despotiques qui offrent leurs services en jouant sur les rivalités-complicités entre les trois grandes puissances.

Nous pensons que cette situation doit être analysée dans sa globalité, car la lutte pour les droits humains est indivisible. Cela plaide pour choisir explicitement et résolument la voie d’un internationalisme par en-bas. Un internationalisme qui nomme tous les principaux ennemis de tous les peuples. Un internationalisme solidaire de toutes les luttes pour les droits démocratiques et sociaux, contre toutes les exploitations et toutes les oppressions.

Le bureau de la Gauche anticapitaliste, le vendredi 27 mars 2026


DÉCLARATION DE PORTO ALEGRE : UNITÉ CONTRE LE FASCISME ET POUR LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES

Réunis à Porto Alegre — ville symbole des luttes internationales, riche d’importantes traditions et aspirations démocratiques — des milliers d’activistes provenant de plus de quarante pays des cinq continents célèbrent notre unité dans la diversité, cherchant à faire progresser l’organisation de la résistance et la lutte contre les différentes formes de fascisme, l’extrême droite et l’impérialisme dans sa phase la plus agressive.

Au cours de cette même semaine, la caravane Nuestra América vers Cuba a eu lieu ; plus d’un million de personnes sont descendues dans les rues en Argentine, luttant pour la mémoire et contre Milei ; des centaines de milliers ont participé à la mobilisation antifasciste au Royaume-Uni et, surtout, la grande et historique manifestation « No Kings » aux États-Unis, où des millions d’Américains se sont rassemblés dans des centaines de villes, déclarant une fois de plus Trump ennemi de l’humanité.

Le système capitaliste-impérialiste traverse une crise profonde et un déclin économique, social et moral marqué. La réponse des puissances impérialistes à ce déclin a été la promotion du fascisme partout, l’imposition de politiques néolibérales, des agressions militaires contre les nations les plus faibles et leur recolonisation.

Dans chaque pays, les menaces fascistes et néolibérales prennent des formes particulières, mais présentent des caractéristiques communes : l’élimination des libertés démocratiques ; la destruction des droits du travail ; l’augmentation du chômage structurel ; le démantèlement de la protection sociale ; la répression des organisations syndicales et populaires ; la privatisation des services publics ; des politiques d’« austérité » qui suppriment tout investissement social ; le négationnisme scientifique et climatique ; l’expropriation des paysans au profit de l’agro-industrie ; le déplacement forcé des populations autochtones pour promouvoir un extractivisme effréné ; des politiques migratoires ultra-restrictives ; et une forte augmentation des dépenses militaires.

L’extrême droite et les forces néofascistes mènent une vaste offensive, instrumentalisant le mécontentement face aux conséquences désastreuses du néolibéralisme afin d’accélérer ces politiques. À l’instar du fascisme classique, elles cherchent à orienter ce mécontentement contre les groupes opprimés et dépossédés : migrants, femmes, personnes LGBTQ+, bénéficiaires de programmes d’inclusion, personnes racisées et minorités nationales ou religieuses. Le nationalisme exacerbé, le racisme, la xénophobie, le sexisme, la haine anti-LGBTQI+, l’incitation à la haine et la banalisation de la cruauté accompagnent l’avancée de l’extrême droite à chaque étape, selon les particularités de chaque pays.

La volonté de concentrer la richesse entre les mains du capital et la recherche effrénée du profit maximal qui sous-tend les politiques de l’extrême droite se manifestent également par l’intensification des agressions impérialistes visant à monopoliser les ressources et à exploiter les populations.

L’impérialisme devient de plus en plus déchaîné, agressif et belliciste ; il piétine le droit international, la Charte des Nations unies et l’autodétermination des peuples ; il impose des sanctions, attaque et bombarde les nations qui ne se soumettent pas à ses diktats ; il enlève et assassine des chefs d’État.

Cela va de pair avec la perpétuation de situations coloniales qui, dans le cas de la Palestine, prennent la forme d’un génocide explicite à Gaza, orchestré par l’État sioniste d’Israël, soutenu inconditionnellement par les États-Unis, avec la complicité d’autres pays impérialistes. En outre, Israël a récemment envahi et bombardé de manière criminelle le Liban et affirme qu’il annexera le sud du pays.

Nous luttons contre tous les impérialismes et soutenons la lutte des peuples pour leur autodétermination, par tous les moyens nécessaires.

L’extrême droite, en plus de sa complicité avec le gouvernement génocidaire de Netanyahu, tisse des liens internationaux, organise des congrès, des think tanks, des déclarations conjointes, un soutien mutuel dans les processus électoraux, ainsi que des programmes de propagande et de désinformation. Elle bénéficie également du soutien direct (ou indirect) des grandes entreprises technologiques, déstabilisant les gouvernements qui résistent à l’impérialisme et amplifiant la propagande réactionnaire dans les espaces numériques.

Les forces qui combattent l’ascension de l’extrême droite sont diverses et présentent différentes analyses, stratégies, tactiques, programmes et politiques d’alliance. L’expérience nous enseigne que, tout en reconnaissant ces différences, il est essentiel d’articuler une lutte unitaire contre nos ennemis. Cette convergence doit inclure toutes les forces prêtes à défendre les classes travailleuses, les paysans, les migrants, les femmes, les personnes LGBTQ+, les personnes racisées, les minorités nationales ou religieuses opprimées et les peuples autochtones ; à défendre la nature contre le capitalisme écocide ; à combattre les agressions impérialistes et coloniales, quelle que soit leur origine ; à lutter pour la fin de l’OTAN ; et à soutenir la lutte des peuples et des gouvernements qui résistent. Il est urgent de partager les analyses, de renforcer les liens et de mener des actions concrètes.

Au-delà de la résistance au fascisme et à l’impérialisme, nous aspirons également à construire les bases pour avancer à partir de convergences sur des aspects centraux et unitaires. Pour combattre l’autoritarisme, il est nécessaire de restaurer, d’élargir et d’approfondir les droits démocratiques fondés sur la participation populaire, du niveau local au niveau national et dans les instances internationales. Nous affirmons la centralité du monde du travail et proposons de promouvoir des initiatives communes pour organiser la résistance mondiale contre les violences fascistes et la précarisation néolibérale. La défense d’un avenir durable exige de s’attaquer directement à l’écocide promu par le capitalisme et par les gouvernements d’extrême droite, qui traitent la nature comme une marchandise et démantèlent la protection environnementale au nom du profit. Nous soulignons l’importance de la réforme agraire comme voie nécessaire vers la souveraineté alimentaire.

Jamais la lutte contre l’impérialisme et le fascisme n’a été aussi urgente et nécessaire qu’aujourd’hui. Cette lutte doit être articulée à l’échelle internationale. La Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples s’engage à poursuivre la lutte sans relâche et à constituer un espace de construction d’unités face à l’ascension de l’extrême droite et aux agressions impérialistes. Face à la barbarie, nous levons la bannière de la solidarité internationale, de la lutte des peuples et d’un avenir socialiste, écologique, démocratique, féministe et antiraciste.

NOUS PROPOSONS :

Le Comité international, en coordination avec le comité local, sera chargé d’organiser la planification de la prochaine Conférence et de proposer des critères et des initiatives pour l’inclusion de nouvelles organisations.

Compte tenu de l’existence de nombreuses organisations et associations engagées dans la lutte contre le fascisme et l’impérialisme, nous proposons la création d’un espace de coordination internationale afin d’unifier cette lutte à l’échelle mondiale, ainsi que l’encouragement à l’organisation de conférences antifascistes et anti-impérialistes régionales et nationales, dans le but de tenir une 2e Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples.

Toutes les organisations participantes à cette Conférence, sauf indication contraire, sont automatiquement signataires de cette déclaration.

  • Soutenir la construction d’une conférence latino-américaine en Argentine, à une date et selon un format à proposer par la délégation et les organisations argentines, en dialogue avec le comité international.
  • Soutenir une conférence régionale en Amérique du Nord impliquant des organisations du Mexique, des États-Unis, du Canada, des Caraïbes et de l’Amérique centrale.
  • Soutenir la Flottille globale Sumud, qui cherche à nouveau à briser le blocus et à dénoncer le génocide à Gaza. La lutte du peuple palestinien — à Gaza et en Cisjordanie — est la cause de l’humanité. Nous soutenons la solidarité active, notamment à travers des initiatives telles que le BDS.
  • Solidarité avec Cuba face au blocus criminel imposé par les États-Unis et aux menaces contre sa souveraineté. Soutien à toutes les initiatives de solidarité, telles que les récentes flottilles vers l’île.
  • Condamnation de l’invasion du Venezuela et de l’enlèvement et de l’emprisonnement du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores, et soutien à la lutte pour leur libération.
  • Condamnation de l’attaque militaire contre l’Iran par les États-Unis et Israël. Respect de l’autodétermination du peuple iranien et fin des sanctions unilatérales.
  • Défense de l’indépendance, de l’autodétermination et de la souveraineté de tous les territoires sous occupation coloniale et impérialiste.
  • Dénoncer l’ingérence étrangère en Haïti et soutenir la lutte de son peuple.
  • Soutien à la lutte du Front Polisario pour l’indépendance du Sahara occidental, droit reconnu par l’ONU.
  • Soutien à la lutte du peuple portoricain pour l’autodétermination et l’indépendance.
  • Soutien à la rencontre anti-OTAN en Turquie en 2026.
  • Soutien à la contre-sommet du G7 en France et en Suisse en juin 2026.
  • Soutenir les initiatives contre le négationnisme climatique, telles que les mobilisations et rencontres écosocialistes en cours d’organisation.
  • Soutenir et contribuer à la construction du prochain Forum social mondial au Bénin, en août 2026.

VAINCRE LES FASCISMES ET L’IMPÉRIALISME EST UNE TÂCHE URGENTE DE NOTRE ÉPOQUE

Porto Alegre, 29 mars 2026.


Conférence de Porto Alegre (Brésil) – L’« Unité des peuples contre le fascisme » est un concept glissant dans la pratique : une réflexion sur le « campisme » parmi nous

Après une première journée bien remplie de réunions, de discussions et de tables rondes stimulantes, au cours desquelles des militant.e.s révolutionnaires de différents pays, engagé.e.s dans différentes luttes, ont partagé et confronté leurs idées, la table ronde de fin de journée a été un choc. Des intervenant.e.s ont appelé à faire taire les critiques à l’encontre du gouvernement Maduro au Venezuela, ont dénoncé l’Ukraine pour avoir massacré des Russes dans l’est du pays et, plus alarmant encore, ont qualifié les jeunes manifestant.e.s en Iran d’agents de Hollywood qui auraient subi un lavage de cerveau. Bien qu’il n’y ait pas eu de possibilité de répondre, d’autres intervenant.e.s sur le même podium avaient anticipé ces propos et les ont contrés par une critique antifasciste, anti-impérialiste et féministe cohérente.

Ce qui est apparu clairement, c’est la fracture profonde qui court sous le « l’unité des peuples contre le fascisme », titre de cette table ronde et thème central de la conférence antifasciste de Porto Alegre. Entend-on par là l’unité des peuples en lutte ? Y compris lorsqu’ils s’opposent aux mêmes États que ceux qui sont la cible de l’impérialisme américain ? Ou bien l’unité des peuples doit-elle être organisée par le biais des États-nations qui prétendent les représenter ?

Par une manœuvre « campiste », les « peuples » sont réduits aux formes bien ordonnées définies par les États-nations. Blanca Eekhout, députée et présidente de l’Institut Simon Bolivar au Venezuela, a illustré cette approche lorsqu’elle a déclaré, dans un message vidéo : « Il est impossible de lutter contre l’impérialisme et de le vaincre sans l’unité des peuples. Pas une unité qui répète les mensonges de la presse impérialiste, mais une unité réelle, profonde… C’est cette solidarité qui peut vaincre le fascisme. » Avec une telle « unité profonde », aucune dissidence ni critique ne peut s’inscrire dans le soutien aux États contre l’impérialisme. Il ne peut y avoir de grain dans la texture de notre coopération : l’unité profonde doit être une unité sans aspérité, une unité polie comme une pierre taillée et lissée.

Est-ce de l’antifascisme ? Est-ce de l’anti-impérialisme ? Le délégué cubain ne le pensait pas. Fernando Rojas, de la Casa de las Américas de La Havane, a également appelé à l’unité, mais au sens de « lignes d’intégration » entre les lieux et les mouvements, dans l’intérêt de « notre propre existence et de nos propres luttes ». Son bref discours, rédigé avant qu’il n’ait pu prendre connaissance de la situation au Venezuela, se lisait comme une critique des demandes de soutien inconditionnel. Rojas a déclaré : « La défense de Cuba doit être militante : ni aveugle, ni artificiellement douce, mais militante. Il existe des exemples concrets de solidarité, comme cette conférence. Nous sommes ici non seulement pour recevoir du soutien, mais aussi pour un échange critique. Nous consacrons du temps à ce travail. »

Nous sommes ici face à un problème d’ordre programmatique. L’unité [l’indentification] peuples-États implique que la répression d’État est légitime et indispensable à l’existence d’un corps unifié, ce qu’il est impossible d’accepter et qui exige de mettre notre incrédulité de côté. C’est également un problème philosophique. Si nous devons accepter des formules rigides à la place d’une recherche minutieuse, et la rhétorique et les slogans à la place de la pensée critique, alors nous serons désarmés face à la montée d’un nouveau fascisme. Le fascisme n’est pas intelligent, mais nous devons être intelligents pour le comprendre et le combattre.

Le lendemain matin et tout au long de la deuxième journée de la conférence, j’ai discuté avec plusieurs personnes de cette table ronde sur « l’unité ». Un camarade de Porto Rico a fait remarquer que cela mettait en évidence la nécessité d’une discussion et d’un débat, sans quoi les divergences qui se cachent derrière nos slogans en faveur de l’unité risqueraient d’affaiblir cette coalition dont nous avons désespérément besoin. J’ai décidé de me concentrer sur ce problème dans ce compte-rendu afin d’apporter une contribution à cette discussion, dans le but d’approfondir nos unités, de mieux nous comprendre, et aussi de travailler sur le problème de l’action. Je crains qu’une unité si large qu’elle inclut à la fois les États et les peuples qu’ils répriment ne soit pas une coalition capable d’une action stratégique commune contre le fascisme et l’impérialisme.

La défense « antifasciste » de Poutine

Il n’y eut qu’un seul intervenant au panel « L’unité des peuples » pour soutenir l’invasion de l’Ukraine par Poutine, et il y participait en tant qu’intervenant invité et non en tant que membre à part entière du panel ; néanmoins, l’insensibilité avec laquelle il a affirmé que c’est l’Ukraine qui massacre les Russes, et non l’inverse, a frappé par son culot.

Ce qu’il a dit n’est pas nouveau, c’est un argument de Poutine, et cela s’inscrit dans la logique générale de l’argumentation contre la guerre d’autodéfense menée par l’Ukraine. Et cela reflétait les sentiments d’un important courant de pensée politique au sein de la conférence antifasciste.

Plus tôt dans la soirée, Rafael Bernabe, ancien sénateur de Porto Rico, avait abordé ce problème. « Au nom de notre lutte contre l’impérialisme américain, nous ne pouvons pas nous permettre d’ignorer la répression, la brutalité et la complicité d’autres États », a-t-il déclaré. « Nous condamnons Israël pour le génocide en Palestine. Et nous condamnons également la Fédération de Russie pour son invasion militaire et son agression en Ukraine. Et nous condamnons la brutalité théocratique et autoritaire du gouvernement iranien contre son peuple. » Et il a ajouté : « Nous connaissons les arguments contre notre position : que Poutine réagissait à l’encerclement de la Russie. Mais cet encerclement est le produit de la rivalité entre puissances impérialistes, les visées impérialistes de la Russie sur l’Ukraine constituent un aspect de cette rivalité. Et certains disent que le gouvernement de Zelensky est un gouvernement capitaliste de droite. C’est pourquoi nous ne les soutenons pas, mais soutenons la lutte du peuple ukrainien pour sa souveraineté. Nous affirmons que les droits syndicaux, la liberté de réunion et d’association, le droit de grève, les droits et libertés des femmes : ce ne sont pas des valeurs occidentales. Ce sont des valeurs défendues par la classe ouvrière internationale. »

Sushovan Dhar, du Comité pour l’abolition de la dette illégitime (CADTM) Inde, a fait valoir qu’unir l’antifascisme international à des États répressifs et se ranger derrière eux est une fausse piste. Dhar a déclaré : « Alors que nous luttons contre l’impérialisme, nous devons veiller à ne pas créer de nouveaux impérialismes. La multipolarité est un contrepoids à l’ordre mondial actuel établi par les États-Unis, certes. Mais nous offre-t-elle une voie différente vers un avenir meilleur ? Non. Regardez les BRICS. » Il a ajouté : « Ce groupe est composé de pays dont les dirigeants ne respectent ni les droits des peuples ni les droits démocratiques, et dont les économies reposent sur l’extractivisme. Ces pays ne nous sortiront pas du piège impérialiste et capitaliste dans lequel nous sommes pris. »

Rafael Bernabe a déclaré qu’une unité sans critique renvoie également l’action politique et la prise de décision aux gouvernements des États dits progressistes, qui sont occupés à gérer les pressions de Trump dans l’intérêt de maintenir leurs propres économies capitalistes. Cela revient à subordonner la défense des pays directement attaqués aux caprices de leurs anciens alliés. Bernabe a déclaré : « La solidarité avec Cuba doit également concerner les gouvernements dits progressistes. En cédant à la pression de Trump, qui exige d’arrêter les livraisons de pétrole à Cuba, ils pensent gagner du temps et s’attirer les faveurs de Trump. Mais en laissant Trump contrôler leurs actions et attaquer Cuba, ils ne font que confirmer leur faiblesse face à l’agression de Trump. »

Lors d’une table ronde organisée le deuxième jour, Eric Toussaint a déclaré que l’ancien clivage « pour ou contre les États-Unis » avait moins de sens que jamais, compte tenu du bouleversement de l’organisation du pouvoir mondial. « Trump a déclaré vouloir convaincre Poutine de cesser de coopérer avec la Chine », a déclaré Toussaint. « Pour lui, les relations avec la Russie visent à réduire l’influence de la Chine. Trump a dit : “Laissez-moi faire ce que je veux avec l’Iran et Cuba, qui sont vos alliés, et je vous laisserai tranquilles pour l’Ukraine. »

Vasyl, un syndicaliste ukrainien, a déclaré : « L’Ukraine a été soumise au contrôle des grandes puissances parce qu’elle possède également de nombreuses ressources naturelles : du gaz, des minéraux, ainsi que des produits agricoles et des terres. La guerre menée par la Russie vise à dominer les terres et les ressources de l’Ukraine. Et aujourd’hui, nous voyons que Trump est lui aussi avide des ressources de ce pays. » La Constitution ukrainienne stipule que les ressources de la nation doivent être détenues et exploitées par le peuple. En réalité, a déclaré Vasyl, « ce n’est pas ainsi que cela se passe ». Les grands groupes contrôlent et tirent profit de l’exploitation des ressources du peuple ukrainien. Il est désormais nécessaire de défendre la souveraineté de l’Ukraine contre l’agression russe, car la conquête des terres ukrainiennes par la Russie interromprait et ferait reculer encore davantage les luttes de classe contre le pouvoir des grands groupes, qu’ils soient européens, américains ou ukrainiens.

Il est vrai que les impérialistes américains et européens ont leurs propres visées sur les richesses énergétiques et la souveraineté de l’Ukraine, mais cela ne signifie pas que les socialistes d’ailleurs doivent se désintéresser de la guerre d’autodétermination nationale ukrainienne. Au contraire, cela exige une solidarité avec la classe ouvrière ukrainienne, quelle que soit la forme que prend sa lutte, compte tenu des pressions impérialistes auxquelles elle est confrontée de toutes parts.

Sacrifier les femmes pour défendre l’Iran

Plus scandaleuse encore fut la présence à la table ronde de Hossein Khaliloo, du Centre de dialogue Iman Al Mahdi au Brésil, en tant qu’ambassadeur informel de la République islamique d’Iran. Khaliloo a déclaré que l’impérialisme américain avait pénétré en Iran « par l’économie, par la culture, par le cinéma, afin de s’immiscer dans l’esprit de la nouvelle génération ».

Faisant référence aux manifestations de masse de décembre et janvier, qui ont été réprimées dans le sang par les forces gouvernementales et les Gardiens de la Révolution, Khaliloo a accusé Hollywood de coloniser les esprits des jeunes Iranien.ne.s. Selon lui, après une exposition prolongée à la culture et au cinéma « impérialistes et sionistes », « la culture impérialiste se développe dans le pays ».

Bien sûr, la propagande culturelle de masse jaillit des usines culturelles américaines.
Mais l’argument selon lequel ces idées s’enracinent et corrompent l’esprit des jeunes est idéaliste. Les gens font usage des produits culturels par leur propre activité ; comme agents historiques, ils interprètent et remodèlent eux-mêmes les produits culturels . La culture ne façonne pas le monde de manière uniforme, descendante et conspirationniste. L’idée que les gens sont des marionnettes manipulées par un vaste appareil culturel trouve ses racines à la fois dans la politique autoritaire et dans le patriarcat, et conduit à des théories du complot antisémites. La vérité est plus complexe, car elle exige des forces anti-impérialistes et socialistes qu’elles s’attaquent aux contradictions fondamentales de la société, y compris à leur expression et à leur réitération sur le plan culturel. Si les idées ne contribuent pas à la compréhension ou à la résolution des contradictions, elles ne peuvent s’enraciner.

Le même intervenant qui a repris l’argument poutiniste sur l’Ukraine a également renchéri sur les propos de Khaliloo selon lesquels les soulèvements en Iran trouvent leur origine dans l’intervention étrangère.

Feignant d’être dérouté par le fait que quelqu’un puisse critiquer l’Iran pour avoir criminalisé, discipliné et, il y a quelques semaines à peine, massacré des femmes, il a déclaré que 60 % des étudiants en médecine iraniens sont des femmes. C’était, de toute évidence, son argument pour prouver que, quelle que soit l’idéologie du gouvernement, les femmes ne sont pas vraiment opprimées en Iran. Il est impossible que quelqu’un qui prend au sérieux les fondements patriarcaux du fascisme et du capitalisme puisse tenir de tels propos.

Bien qu’elle se soit exprimée avant eux, Patricia Pol, d’Attac en France, a présenté une critique féministe de cette mise au rebut des femmes au nom de l’anti-impérialisme. Pol a déclaré : « La dynamique sociale qui permet à Trump, Bolsonaro, Millei et Netanyahou de développer des politiques et des mesures fascistes est la misogynie. Nous ne pouvons pas lutter contre le fascisme sans lutter contre le patriarcat. » Elle a ajouté : « Nous avons besoin d’une guerre contre la guerre. D’une guerre contre le sexisme. Une guerre contre le fascisme. » Les mouvements sociaux féministes, a-t-elle dit, doivent se construire au sein des foyers et contre eux, dans les rues, sur les lieux de travail et au sein des mouvements, avec persévérance et indépendamment de la popularité des slogans féministes — en particulier lorsque la politique féministe est attaquée — afin de contrer l’offensive patriarcale. Cela implique de placer au centre les mouvements de libération des femmes dans les pays ciblés par l’impérialisme, en tant qu’éléments constitutifs de la lutte anti-impérialiste militante. »

Nous pouvons parler, mais pouvons-nous agir ?

Quelques mois avant le début de la conférence, j’ai contacté d’autres groupes socialistes aux États-Unis et au Canada et les ai encouragés à soutenir la conférence et à y envoyer des participant.e.s. Certains ont répondu avec hésitation, affirmant avoir entendu dire qu’elle était dirigée par des « campistes », des groupes qui soutiennent Poutine contre l’Ukraine et apportent un soutien politique à Maduro, et qu’ils ne souhaitaient donc pas y aller.

C’est pourquoi je n’ai pas été surpris d’entendre ces propos lors d’une des conférences principales, même si j’avoue que l’ampleur du soutien, notamment envers le gouvernement iranien, m’a choqué. Solidarity était au courant de ces dynamiques et a décidé d’y aller quand même, car nous savions également que de nombreux groupes s’y rendaient, en particulier ceux affiliés à la Quatrième Internationale, qui soutiennent les mouvements populaires contre leurs gouvernements, même lorsque ces derniers sont également en conflit avec les États-Unis.

Les critères d’inclusion trop larges de la conférence antifasciste n’ont pas empêché des discussions de qualité et des critiques incisives et sincères. Il a été encourageant de se retrouver parmi tant de penseurs critiques, curieux et militants. Mais se retrouver à la même table que des partis qui réfléchissent aux besoins pratiques des membres des BRICS, ou des gens qui soutiennent dogmatiquement n’importe quel gouvernement attaqué par les États-Unis, a ses limites en matière de stratégie et d’action. Et il y a des questions politiques et stratégiques difficiles auxquelles il faut répondre d’ici la fin de cette conférence. Outre les engagements en faveur de la construction d’un mouvement de masse féministe, antiraciste, pro-migrant.es, pro-LGBTQ+ et antifasciste, je voudrais que la conférence adopte une résolution appelant le Brésil et le Mexique à fournir du pétrole à Cuba. Je veux la solidarité avec la Palestine contre Israël et avec l’Ukraine contre la Russie. Je veux une déclaration qui rejette la guerre des États-Unis contre l’Iran, tout en tendant la main dans un élan de solidarité politique à la classe ouvrière et aux nationalités opprimées en Iran.

Cela semble peu probable. Alors, quelles actions stratégiques pouvons-nous mener ? Et quelles formes d’organisation pouvons-nous utiliser, si l’ensemble de cette assemblée ne peut pas agir efficacement de manière unie ? Il me semble qu’il faut davantage de discussions, axées sur l’action commune et les stratégies pour affronter efficacement les attaques impérialistes coordonnées contre notre monde. Mais pour parvenir à l’unité nécessaire afin d’aller au-delà de la discussion et de mener une action commune, nous devrons être clairs sur le fait que les États et leurs défenseurs ne peuvent pas faire partie de l’unité de nos peuples contre le fascisme.

Ivan Drury Zarin

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro. Source – Solidarity. Posted March 30, 2026


UN PAS EN AVANT ET DEUX PAS EN ARRIERE

C’est par une longue étreinte collective sur la scène de l’amphithéâtre Atos de l’université de Porto Alegre que s’achève la première conférence internationale antifasciste. Un pari gagné en termes de participation à ces quatre jours de débats : des délégations venues de plus de 40 pays et une forte présence de jeunes de la gauche brésilienne et argentine, de collectifs, de syndicalistes et d’organisations politiques et militantes, sans oublier la présence historique de camarades qui ont joué un rôle important dans la saison des mouvements qui avait pris son essor précisément à Porto Alegre.

La tentative de renouer les liens d’un espace et d’un mouvement politique international, dans un contexte aussi complexe et dramatique que celui que nous traversons, a été globalement couronnée de succès. L’antifascisme a permis d’aborder tous les enjeux actuels, du retour des guerres de grande ampleur au génocide palestinien, en passant par la résurgence brutale de l’impérialisme, la montée mondiale de l’extrême droite et, par conséquent, les atteintes aux droits civiques, aux droits des travailleurs, à l’égalité des genres et à la démocratie elle-même.

Cependant, une part importante des contributions a privilégié un usage excessif de la rhétorique et des slogans plutôt qu’une analyse rigoureuse et une approche autocritique du rôle joué par la gauche ces dernières décennies.

Heureusement, quelques contributions ont tenté d’ouvrir un débat sur le profond fossé qui sépare les mouvements populaires ayant permis les victoires électorales de la gauche et les politiques gouvernementales. La rupture de la gauche avec sa base est précisément l’un des facteurs expliquant la croissance fulgurante de l’extrême droite. Un processus qui, dénoncé, concerne toute l’Amérique du Sud. Hormis ces tentatives pour faire face à la dureté de l’époque tout en reconnaissant nos propres limites, personne n’a cherché à définir des termes comme antifascisme et anti-impérialisme.

Que signifie le fascisme aujourd’hui ? Quelles caractéristiques en définissent la portée ? Comment se construit l’antifascisme ?

Tout cela a été passé sous silence, au profit d’aspects identitaires et autoréférentiels, du symbolisme, au prix d’une réalité bien plus vaste et complexe qu’on ne le souhaiterait.

C’est précisément dans ce décalage entre réalité et aspirations que réside le défaut majeur de la conférence.

Le document final dénonce en détail et de manière presque entièrement acceptable les atrocités actuelles, de l’agression contre l’Iran à l’enlèvement de Maduro, des crimes d’Israël à l’étouffement de Cuba ; pourtant, il passe sous silence la guerre impérialiste de Poutine et le massacre des manifestants iraniens par le régime des ayatollahs.

Il ne s’agit pas d’un oubli innocent, et encore moins d’un choix neutre impossible. Omettre la guerre contre l’Ukraine, qui entre dans sa cinquième année de barbarie – le plus long conflit au cœur de l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, avec ses deux millions de morts – apparaît comme le reflet obsolète et incompréhensible d’une proximité, dénuée de tout contenu progressiste et, de fait, inquiétante, avec le gouvernement despotique de Poutine. Si l’antifascisme est l’antithèse de l’oppression des femmes et des régimes autoritaires, pourquoi n’y a-t-il aucun soutien aux manifestants iraniens qui réclament la liberté et qui sont tués par milliers ? Ceci sans préjudice de la ferme condamnation de l’agression impérialiste de Trump contre l’Iran.

Malheureusement, plus que l’antifascisme, le ciment de cette conférence semble être devenu l’anti-occidentalisme. Même son format de quatre jours nécessite une refonte en profondeur. Les plus de mille participants aux séances plénières et aux débats ont été réduits au rôle de simples spectateurs. Discours préparés à l’avance, débats formatés… Aucun espace d’expression libre : même le document final a été lu à la hâte, au milieu des accolades sur scène.

Ce n’est pas ainsi que l’on construit la participation nécessaire pour constituer une véritable alternative à la droite. Si l’organisation de la conférence a été un succès et a marqué un pas en avant, à l’instar du jeu de l’oie, les positions finales l’ont fait reculer de deux pas.

Sergio Bellavita,  militant politique et social italien, le 31 mars 2026

Traduit par Daniel Tanuro avec DeepL. Source : Il Refrattario e controcorrente, 31 mars 2026 :