La crise sanitaire et socio-économique actuelle est un désastre humain. Vu les conditions imposées à une grande partie de la population, le désir premier de retour à la « normale », de retour à une situation pré-crise, est tout à fait compréhensible. Est-il néanmoins enviable ? Car si le virus est avant tout destructeur, il est aussi un formidable révélateur, voire un amplificateur. Il met à nu ou exacerbe la violence des rapports sociaux de notre société capitaliste néolibérale.

Hausse des inégalités, destruction de nos acquis sociaux, dislocation lente et programmée des services publics, renforcement du racisme dans toutes ses formes et ravage du patriarcat, destruction de la nature, Etat fort et dérives de ses milices policières, mise à mort des personnes sans-papiers, des personnes sans-abris et des réfugié.e.s…

Tout ça, c’était la « normale » d’avant crise. Il n’est donc pas surprenant qu’un retour à celle-ci ne soit plus, pour beaucoup, envisageable. La fin de l’épidémie, c’est oui. Mais en revenir au statu quo, c’est non. Fleurissent par conséquent des appels à ce que cette crise constitue un tournant. Une occasion de changer les choses, de bâtir ensemble un monde plus humain, plus écologique, enfin.

Mais voilà. Nous ne sommes pas les seul.e.s à y voir une opportunité. À l’autre bout de la pyramide sociale également, ils l’ont bien saisi. En plus de bénéficier d’une longue expérience en la matière, ils jouissent d’un avantage considérable : ils sont déjà au pouvoir. Et ils ne perdent pas de temps. Car les possédants, eux, passent déjà à l’action. Profiter des situations de crise pour redessiner le monde, c’est un peu leur truc. La différence est qu’ils le font pour fortifier leurs intérêts, aux dépends des nôtres. On appelle ça la stratégie du choc.

La stratégie du choc

La stratégie du choc, c’est un concept qui a fait grand bruit lors de la publication du livre du même nom par Naomi Klein. En fait, cette stratégie est assez simple. Elle consiste à utiliser des désastres (coup d’état, guerre, attentats, catastrophe naturelle) pour faire passer des réformes néolibérales et pro-capitales. Il s’agit de profiter de la désorientation psychologique et physique des populations consécutive au choc, de leur capacité limitée, ou leur incapacité totale, à réagir et à résister.

La crise financière et économique de 2008 en a été un bon exemple. Elle s’est accompagnée de mesures antisociales fortes : sauts d’index, gel des salaires, flexibilisation du travail, renforcement des contrôles et dégressivité accrue des allocations de chômage, coupes budgétaires massives dans de nombreux services publics …

Mais cette dimension n’est pas la seule à être à l’œuvre. La stratégie du choc est aussi profondément autoritaire. Ces deux logiques progressent d’ailleurs ensemble. L’imposition de politiques socio-économiques néolibérales rencontre de la résistance sociale, qui doit être matée par la force brute. Les conséquences de ces politiques – comme la hausse des inégalités, de la pauvreté, la déqualification sociale – génèrent à leur tour des réponses qui, ici encore, font face à la matraque, l’enfermement sociogéographique ou carcéral, la mutilation et la mort. Il ne s’agit donc pas d’une retraite généralisée de l’Etat, mais bien d’une reconfiguration continue de celui-ci, au service du capital tant dans sa dimension bienfaitrice pour les possédants que dans sa dimension punitive pour le reste.

C’est ainsi que nos droits démocratiques acquis des luttes passées sont suspendus, au prétexte d’une situation exceptionnelle qui, elle-même, en appellerait à des mesures exceptionnelles. Seulement, de telles mesures n’ont rapidement plus rien de provisoire et les reculs opérés en matière de libertés individuelles et collective se révèlent non seulement permanents mais aussi extensifs. C’est de cette manière que des dispositifs répressifs concoctés à la suite des attentats terroristes sont, plus tard, appliqués à des représentants syndicaux ou des activistes écologistes. De la même manière, des mesures économiques d’urgence en faveur du capital, comme la baisse des impôts sur les profits et des cotisations patronales, ou l’introduction de mesures de flexibilisation du marché du travail, prennent un caractère structurel et durable.

Ne nous y trompons pas. Les nationalisations et les interventions massives de l’Etat dans l’économie ne témoignent pas d’un retour en force de la social-démocratie keynésienne. À nouveau, le cas récent de la crise financière et économique de 2008 le montre. S’il faut reprendre la main en temps de crise pour assurer la perpétuation de l’ordre capitaliste néolibéral à plus longue échéance, qu’il en soit ainsi. Parions d’ailleurs que les nationalisations d’aujourd’hui donneront lieu à des re-privatisations demain, entrecoupées d’une gestion étatique au service du capital. De même pour la suspension des règles budgétaires européennes par la Commission. Le ministre allemand de l’économie a déjà été clair à ce sujet : une fois la crise passée, retour à l’austérité.

Et en Belgique ?

Chez nous, l’équivalent de l’état d’urgence est d’avoir donné au gouvernement les pouvoirs spéciaux. Vous savez, ce gouvernement qui, aujourd’hui amputé de la N-VA, achetait une flotte d’avions de combat tout en pulvérisant le financement de la sécurité sociale. À priori, accorder les pouvoirs spéciaux aux fossoyeurs de nos mécanismes de solidarité, entre autre la santé publique, n’est probablement pas la meilleure manière de lutter contre l’épidémie et ses conséquences, encore moins d’assurer à long terme un virage radical en la matière.

C’est dans ce contexte propice que, déjà, des voix se font entendre pour que les travailleurs/euses prennent leurs congés durant le confinement, pour qu’iels rattrapent le retard accumulé dans la production, pour qu’iels travaillent plus intensément et plus longuement une fois le confinement levé. Certains le font même à la télévision, sans honte, avec la satisfaction de ceux qui croient lancer des idées courageuses, à contre-courant. Comme Geert Noels, dans son rôle d’intellectuel organique du capital, qui appelle tout simplement à raccourcir les vacances d’été afin de « rattraper partiellement en 2020 la production ».

On le voit, les premières balises sont lancées. Et en pratique déjà, des signaux clairs. Comme celui de permettre l’élargissement des heures d’ouverture des commerces alimentaires jusqu’à 22 heures. Justifié par la « nécessité urgente » de combattre la propagation du coronavirus (Comment ? On ne sait pas trop !), il s’agit surtout d’une revendication de longue date du patronat. Alors, une première mesure « temporaire » qui deviendra permanente, tel un pas décisif vers le travail de nuit généralisé dans le secteur de la distribution ? L’avenir nous le dira.

Quoi qu’il en soit, et comme l’a parfaitement qualifié Daniel Tanuro(1) Lire « Non au « coronawashing » de la politique néolibérale » : gaucheanticapitaliste.org/non-au-coronawashing-de-la-politique-neoliberale, le plan de lutte actuel est une réponse capitaliste néolibérale, patriarcale et autoritaire à l’épidémie. À cela devons-nous également ajouter sa dimension profondément raciste, depuis l’association médiatique du coronavirus à des images de femmes voilées portant des masques jusqu’aux pratiques policières particulièrement agressives pour le respect du confinement dans les quartiers populaires.

Si guerre il y a, pour reprendre les termes de notre voisin Macron, c’est celle des possédants contre le reste. C’est la guerre des classes, se déployant comme toujours sous toutes ses dimensions racistes et sexistes. Cette crise sanitaire ne fera pas qu’en dévoiler encore plus les conséquences. Elle fera passer la guerre au stade supérieur, lui fournissant le contexte de son propre renforcement, de son extension et de son approfondissement. C’est la stratégie du choc, à laquelle il faut collectivement résister.

Le monde nouveau que l’on désire ne viendra pas de lui-même. Il ne viendra pas des instances inféodées au capitalisme, ni des individus qui le servent. Espérer quelque chose des milieux patronaux, alors qu’ils ont mis tant de vies en danger, plus personne ne devrait y croire. Mais attendre quelque chose de similaire des politiciens des grands partis traditionnels, est tout aussi dangereux. Un tel monde ne se fera pas non plus en collaborant avec eux, en répondant aux appels à l’union nationale. Il n’y a pas d’union ou de solidarité dans l’oppression et l’exploitation. Soyons clair : le monde d’aujourd’hui s’est fait par eux et contre nous. Nous le payons de nos vies. Contre nous encore, construisent-ils le monde de demain, leur monde de demain. Puisque nous refusons le retour à la normale, ça aussi, nous le refusons. Et nous affirmons avec force que le monde de demain se fera par nous et contre eux. C’est la seule voie possible. « There is no alternative »(2)« Il n’y a pas d’alternative ».

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