Mercredi 14 octobre, le groupe pharmaceutique britannique GSK a annoncé la suppression de 1 217 emplois sur ses deux sites de Wallonie, à Wavre et Rixensart, dans le Brabant wallon, et à Gembloux, dans la province de Namur. Ce plan social d’ampleur intervient alors que la santé économique de la branche belge est florissante, notamment grâce au soutien d’un demi-milliard d’euros d’argent public, et alors que le groupe industriel arrose généreusement ses actionnaires. Quelle est la stratégie de la direction de GSK ? Comment comprendre dès lors ce plan de licenciements, au regard de la situation économique de l’ensemble du secteur pharmaceutique en Europe et dans le monde ? Quelles sont désormais les perspectives de lutte pour les travailleurs du groupe ? Nous nous sommes longuement entretenus avec un travailleur de GSK pour explorer ces questions.
En raison de sa longueur, nous publions l’entretien en deux parties. La première revient sur le contexte général du secteur pharmaceutique et industriel, en Belgique et dans le reste du monde, et détaille la stratégie économique de la direction du groupe pharmaceutique derrière ce plan social. La seconde partie aborde les revendications des travailleur·euses et des équipes syndicales contre les licenciements massifs, mais aussi plus largement les perspectives de socialisation pour faire face à la marchandisation de la santé.
GA : Après l’annonce des 1217 licenciements, quelles sont les revendications sociales que les travailleur·euses portent à l’égard de l’entreprise ?
Au niveau de l’entreprise, avec les équipes syndicales, on lutte pour que personne ne soit obligé de partir. Pour protéger les travailleurs mais aussi parce qu’il y a des besoins au niveau de la santé publique. Maintenant, c’est une multinationale… Les patrons disent qu’en Belgique, c’est toujours compliqué, qu’on fait grève tous les deux jours et que c’est plus facile d’investir dans des pays où c’est socialement plus facile. Avec une multinationale, les revendications que tu peux avoir sont assez limitées. On voudrait diminuer le temps de travail pour pouvoir toustes travailler, mais on est confronté à une concurrence avec les autres travailleurs internationaux. Il n’y a pas d’organisation pour construire une solidarité internationale, même à l’échelle européenne.
On a aussi peu de prises. Les décisions sont prises depuis Londres ou des États-Unis. On a donc des revendications essentiellement défensives. On va demander par exemple de voir s’il n’y a pas des départs volontaires. C’est mieux que quelqu’un qui souhaite partir puisse le faire pour éviter de forcer quelqu’un d’autre. On a aussi été reçu par le premier ministre et le ministre du travail à qui on a posé la question : ne pourrait-on pas justement faire partir les gens un peu plus tôt à la pension pour diminuer le nombre de gens qui doivent partir de manière forcée ? La réponse est “non”. Mais on ne sauve pas de poste de cette façon là. Si on pense à nos enfants, par exemple, ça veut dire qu’ ils auront 1217 opportunités de moins de travailler dans ce secteur-là. Mais c’est la seule marge de manœuvre qu’on ait. Beaucoup de politiciens de droite disent nous soutenir, mais ça n’est pas un réel soutien. Ce qui compte, ce sont les effets d’annonce.
GA : Et quelles sont les revendications au niveau politique ? Peux-tu nous parler aussi des aides publiques reçues par GSK en 2025 ?
Au niveau politique, les aides publiques sont une discussion intéressante. C’est vrai que GSK a reçu un demi-milliard d’aides publiques l’année passée en 2025. Si tu divises le montant par le nombre de travailleurs, ça fait quasiment 60 000 € par personne… C’est donc un montant énorme.
Mais s’il n’y a pas d’aides publiques, les patrons de GSK menacent de s’implanter en Pennsylvanie, où il y a aussi des crédits d’impôts et des aides publiques. De manière strictement individuelle, ça n’a donc pas sens syndicalement de réclamer la fin des aides publiques parce qu’on se tire une balle dans le pied. C’est comme ça que les multinationales tiennent en otage des Etats. Si le secteur pharma s’est implanté en Belgique, c’est parce qu’il y a un tas de législations, de déductions qui sont faites sur mesure pour le secteur pharmaceutique. Du coup, si tu retires ces avantages, l’entreprise va ailleurs.
GA : Que faut-il faire alors ? Une perspective de socialisation de l’entreprise ou bien du secteur serait une politique à défendre ?
Aujourd’hui, la question de la socialisation se pose pour les travailleuses et travailleurs de GSK… C’est important de comprendre que le problème, en tant que travailleuse et travailleur de GSK, c’est que notre marche de manœuvre est limitée par la concurrence, avec d’autres sites GSK, mais aussi avec d’autres sociétés pharmaceutiques. A l’échelle de la société, la question qu’on doit toutes se poser, c’est : comment va-t-on répondre aux besoins de santé publique ?
A l’échelle de la société, la question qu’on doit toutes se poser, c’est : comment va-t-on répondre aux besoins de santé publique ?
Lorsqu’on traite les médicaments et les vaccins comme des marchandises, on ne répond pas aux besoins de santé publique. Aujourd’hui, il y a des pénuries sur des médicaments qui sont très importants, par exemple les hypotenseurs. On estime qu’il y a plus ou moins 5 % de médicaments qui sont en pénurie en moyenne en Belgique. C’est inacceptable.
On a aussi une médecine à deux vitesses. On n’a pas les mêmes traitements qu’on soit riche ou qu’on soit pauvre dans les hôpitaux. Pour pouvoir répondre aux besoins de la population, il faut une infrastructure industrielle qui puisse y répondre. C’est pourquoi, on a besoin de socialiser l’industrie pharmaceutique, la recherche, le développement, et la commercialisation. C’est une question globale de société qui concerne tout le monde.
Aujourd’hui, tout le monde n’a pas conscience de cela, y compris les travailleuses et les travailleurs du secteur. Pour cela, c’est bien qu’il y ait des organisations comme la Gauche anticapitaliste qui peut défendre cette nécessité. Ce qui est dommage, je trouve, c’est qu’il y a des organisations que je respecte, par ailleurs, comme le PTB, qui mettent en avant le fait qu’il faut conditionner les aides publiques. C’est un bon point de départ, mais ce n’est pas la panacée. Si tu restes dans un système capitaliste, oui, tu peux enlever les aides publiques et récupérer un demi-milliard pour l’État à différents niveaux, mais, demain, les capitalistes vont te dire : ok, on va aller aux États-Unis. Et donc, t’as perdu aussi une partie des gens et les travailleuses les travailleurs du secteur.
Il n’y a pas de chemin facile… Mais aujourd’hui, on doit trouver des points d’entrée pour convaincre un maximum de gens de socialiser le secteur. Mais pour cela, il ne faut pas uniquement compter sur les travailleuses et les travailleurs. On est les premiers et premières concernées, on a donc un rôle à jouer. Mais c’est une nécessité pour l’ensemble de la société. Comment fait-on pour que la médecine soit accessible à tous ? C’est ça le fond de la discussion au final. Les gens constatent que se soigner est de plus en plus cher. Sur base de cela, on peut construire de manière propagandiste une réflexion sur la nécessité de faire baisser les prix des médicaments. Aujourd’hui, Il y a un espèce de réductionnisme sur la question : on aborde la question de GSK, mais je n’ai vu aucune organisation syndicale, ou leader syndical lier le sujet avec la question de la santé publique.
GA : Quelle est l’ampleur de la lutte pour le moment ? Comment s’organise-t-elle ? Pour le futur, quelle stratégie faudrait-il mettre en place, d’après toi ?
Pour l’instant, il y a eu des assemblées générales et des débrayages pour expliquer l’intention de la direction. Puis il y a eu un jour de grève, ce qui était quand même historique pour l’entreprise. Des gens qui n’ont jamais fait grève de toute leur vie, quasi pensionnés parfois, se sont mis en grève. On a eu par exemple 2000 cadres sur 4000 qui ont travaillé. Mais ça veut dire que 2000 n’ont pas travaillé. Même 50 % des travailleuses et travailleurs qui ne travaillent pas, c’est un énorme succès.
Des ouvriers qui n’étaient pas concernés directement se sont mis massivement en grève également. Et les piquets étaient très très importants, très imposants. Ca, c’est historique. Avec la procédure Renault, l’entreprise n’a pas pu licencier directement les 1217 personnes. C’est une bonne nouvelle, mais la difficulté c’est que le niveau de conscience n’est pas suffisant dans notre secteur pour faire grève pendant huit mois… Les organisations syndicales ne partent pas à la grève des semaines et des semaines. Elles font grève quand il y a besoin de remontrer le rapport de force. C’est ce qui se fait en général en Belgique d’ailleurs.
Des employés, des ouvriers qui n’étaient pas concernés directement se sont mis massivement en grève également. Et les piquets étaient très très importants, très imposants. Ca, c’est historique.
Je pense qu’ il y a des traditions d’organisation à reconstruire… Pour GSK, ce que je ferais, c’est de faire en sorte que dans chaque bâtiment il y ait des comités, avec des représentants car ça n’est pas facile de faire des assemblées générales à 8000… De cette façon, les gens pourraient contrôler plus directement ce qui se fait dans la lutte.
Mais les traditions d’organisation ne sont plus là. Avant, tu avais des délégués syndicaux, mais autour aussi des militantes et des militants qui contrôlaient l’activité des délégués. Dans une grosse entreprise comme la nôtre, les délégations syndicales sont fort bureaucratisées. Il faut imaginer qu’il y a 10 mandats de délégation syndicale pour 2800 personnes… comment veux-tu interagir avec 2800 personnes ? Et donc aujourd’hui, si on voulait construire la lutte, il faudrait organiser des comités de lutte dans l’entreprise, en lien aussi avec les familles qui sont touchées, en lien aussi, comme je l’ai dit, avec d’autres secteurs.
GA : Observes-tu beaucoup de solidarité du monde extérieur à l’entreprise ? Comment organiser cette solidarité ?
On a eu beaucoup de témoignages de solidarité interpersonnelle. Par exemple, tu m’as envoyé un message, comme c’est le cas de beaucoup d’amis. Il y a pas mal d’organisations ou de gens individuels qui sont passés sur les piquets. Il y a eu pas mal de témoignages aussi de solidarité qu’on a reçu via les réseaux sociaux et ce genre de choses. Mais il faut organiser la solidarité avec, par exemple, d’autres entreprises qui sont aussi en restructuration. Aujourd’hui, les traditions d’organisation ne permettent pas d’organiser cela au sein de comités démocratiques, à travers lesquels tu pourrais avoir un échange sur les stratégies de construction de la lutte.
On a aussi eu une réception à la Chambre, à l’initiative du PTB, des fractions syndicales et de la direction. Mais par exemple le fait que la Gauche anticapitaliste fasse un article, c’est aussi un témoignage de solidarité et ça permet de faire avancer la conscience.
On a aussi reçu des messages de solidarité internationaux de la part des représentants de travailleurs d’Allemagne, d’Italie, de France, dans les autres sociétés GSK, en réponse de messages de solidarité qu’on avait envoyés lors de la fermeture de sites en Allemagne et en Pologne. Je pense que c’est un bon premier pas. Il faudrait créer des liens avec les États-Unis.
L’idéal maintenant, ce serait que toutes les représentantes et représentantes des travailleurs se rencontrent pour voir comment on peut faire front ensemble. On serait alors plus fort pour répondre à ces attaques, car c’est un plan qui se développe dans plusieurs pays. Mais c’est la grande question : comment reconstruire l’internationalisme ouvrier ? C’est compliqué, mais on essaye tout doucement…
Photo : piquet de grève suite à l’annonce du plan de licenciement, dans le Brabant Wallon.

