« Ils n’en ont rien à foutre du goût, ce qu’ils veulent c’est un maximum de rendement. » Dans une région où les « baraques à frites » sont reconnues comme chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel, cette déclaration d’un agriculteur à la télévision publique devrait en faire bondir plus d’un·e. Mais au-delà du goût, ce sont les pratiques des industriels du secteur qui sont aujourd’hui contestées.

En Belgique, la culture de la pomme de terre a connu une forte croissance depuis les années 2000. La production annuelle est passée de 2,5 à 4 millions de tonnes entre 1998 et 2019. Cette année-là, elle occupait 11% de l’ensemble des terres cultivées du pays (soit près de 100’000 hectares). La patate est effectivement un aliment populaire au pays des célèbres « moules-frites », mais ces quantités représentent seize fois la consommation de la population !

Celle qui engloutit ces volumes gigantesques et même davantage, c’est l’industrie transformatrice de produits surgelés à base de pommes de terre (principalement des frites mais aussi des croquettes, des chips et des purées). Six entreprises contrôlent 90% du marché de la transformation : Clarebout, Lutosa, Agristo, Mydibel, Ecofrost et Farm Frites.

Impacts en chaîne

La demande est telle que certains patatiers (producteurs de patates) sous-louent des terres de l’autre côté de la frontière (en toute illégalité), dans le Nord de la France, afin d’assurer leur approvisionnement. « Ici, dans la région, il n’y a plus que ça, des champs de pommes de terres pour des industriels comme ça », explique Florence Defourny, porte-parole de La Nature sans Friture, un collectif riverain qui s’oppose à la construction d’une nouvelle méga-usine à frites à Frameries, en région wallonne. L’entreprise Clarebout Potatoes se positionne dans la région en vue de l’installation de son usine et a acquis près de 170 hectares de terres rien que dans la province de Hainaut.

Conditions de travail, contrats mettant les agriculteurs et agricultrices sous pression, utilisation massive de pesticides, épuisement et érosion des sols lors de la culture, mais aussi utilisation d’antigerminatifs pour la conservation des pommes de terres, nuisances sonores et olfactives, charroi de camions, déversements d’eaux usées dans les cours d’eau… La production industrielle de frites surgelées a des impacts sociaux et environnementaux tout au long de la chaîne.

Selon une étude(1)«Patates en colère. Comment la culture de la pomme de terre a été dévoyée par l’agrobusiness». Sauf mention contraire, les chiffres de cet article sont issus de cette étude. publiée en avril par l’ONG Fian et le mouvement Agroecology in Action, « la pomme de terre est devenue le plus grand consommateur mondial de fongicides (pesticides visant à éliminer les champignons et parasites) parmi les cultures alimentaires », principalement à cause du mildiou. « On ne s’en rend pas compte mais on est en train de respirer des saloperies », ajoute la porte-parole du voisinage, en nous montrant les terrains convoités par Clarebout pour y construire son usine.

« L’année passée, lors de la récolte de pommes de terres, il y a eu une odeur de menthe sur 10 kilomètres à la ronde », explique Francesco Baldacci, riverain des hangars et du frigo déjà installés par Clarebout à Frameries. Cette odeur, c’était celle du nouveau produit utilisé par l’industrie pour remplacer les antigerminatifs à base de chlorprophame, un produit interdit par l’Union européenne depuis octobre 2020. Le règlement d’exécution (UE 2019/989) de la Commission indique que le chlorprophame « exposait le consommateur à des risques alimentaires aigus et chroniques. » En outre, l’Autorité a également conclu qu’il était nécessaire de procéder à une évaluation scientifique plus approfondie des propriétés du chlorprophame susceptibles de perturber le système endocrinien». « Ce produit-là on ne le sentait pas mais on l’a respiré depuis 2015 », précise Florence Defourny.

Emplois de mauvaise qualité

Dans cette ancienne région minière, l’emploi est l’argument choc utilisé par les autorités pour convaincre les riverain·e·s. Mais là aussi, les conditions de travail du secteur interpellent. Le magazine Investigation de la télévision publique RTBF y a consacré un reportage(2)« La frite surgelée: un univers impitoyable », le 3 mars 2021. et a fait les comptes : plus de 2800 accidents entre 2015 et 2019, soit près de 11% de l’ensemble des accidents de toute l’industrie alimentaire. On compte notamment deux morts dans les usines Clarebout, des brûlures graves, des mains écrasées…

Charles-Eric Clesse, auditeur du travail du Hainaut, a mené une inspection surprise dans une usine Clarebout en 2018 : « J’avais l’impression de vivre du Zola », déclare-t-il dans le reportage, « d’être dans une usine du XIXe siècle, où la protection du travailleur n’est pas la priorité ». En 2017, la Centrale alimentation de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) dénonçait « un patron se prenant pour un seigneur médiéval » alors que l’entreprise refusait de reconnaître son délégué sur le site de Warneton.

Malgré tout cela, les géants de la frite ont les faveurs du monde politique. Il faut dire que le lobby du secteur, Belgapom, est particulièrement actif. L’étude de Fian et Agroecology in Action souligne qu’il a su développer « des liens étroits avec les responsables politiques », notamment avec le CD&V (le parti chrétien-démocrate flamand). Aujourd’hui, la Région wallonne est actionnaire à 20% de Mydibel. Quant à Clarebout, depuis 2008 elle s’est vu attribuer près de 26 millions d’euros de primes diverses, dont certaines pour « protection de l’environnement ». « Je pense que le monde politique a fait son choix : développer l’économie à n’importe quel prix », constate Florence Defourny.

« On mérite vraiment mieux »

Mais le combat de La Nature sans friture n’est pas resté isolé. Le collectif a récolté 2500 signatures en quelques jours afin d’obtenir une audition au parlement wallon. Différentes organisations, ONG et mouvements paysans ont rejoint les riverain·e·s, faisant de ce combat un enjeu sociétal et plus seulement local. Le 18 avril dernier, plus d’une vingtaine d’organisations se sont rassemblées à Frameries à l’occasion de la Journée internationale des luttes paysannes.

« Ce qui a été le déclencheur c’est que ça se passe près de chez nous, mais finalement le combat est beaucoup plus large et beaucoup de gens s’y impliquent parce que ça pose la question de l’agro-industrie et de sa place dans la société aujourd’hui. On prend conscience qu’au niveau environnemental et de la société, on mérite vraiment mieux que ça », conclut-elle.

Publié sur Lecourrier.ch.


La patate surgelée à la conquête du Pérou

Le marché belge n’absorbe qu’une infime partie des trois millions de tonnes annuelles de produits transformés. Plus de 90% de la production est destinée à l’exportation. C’est là qu’interviennent les traités de libre-échange, offrant de nouveaux débouchés à l’industrie.

« Les industriels doivent sans cesse trouver de nouveaux marchés. Pour cela ils démarchent activement l’Asie et font pression pour la conclusion de nouveaux accords de libre-échange, comme l’accord UE-Mercosur », explique l’étude «Patates en colère» (lire également ci-dessus).

Alors que les secteurs des bovins, de la volaille et de la betterave pourraient particulièrement souffrir de cette libéralisation des échanges avec les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), le secteur de la pomme de terre serait un des rares à en bénéficier. « La libéralisation dans le secteur des produits surgelés de pommes de terre, avec la suppression de tous droits d’entrée après un phasage de dix ans (contre un droit de 14% actuellement) apparaît constituer une nouvelle opportunité intéressante pour l’agro-alimentaire belge », souligne une étude du Service public fédéral (SPF) Economie.

D’autres pays d’Amérique latine sont aussi concernés par ces exportations, notamment à travers l’Accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Pérou, la Colombie et l’Equateur. Depuis son entrée en vigueur en 2013, les importations de pommes de terre transformées en provenance de l’UE ont augmenté de plus 40% au Pérou – dont le célèbre tubercule est originaire ! – et de 915,6% en Colombie.

Le journal El Tiempo a documenté la faillite des exploitants colombiens, dont la production a perdu 50% de sa valeur ces derniers mois, les poussant à vendre leur récolte au bord des routes. L’ONG SOS Faim indique quant à elle que sur la même période, le prix au kilo de la patate a baissé de 20% au Pérou. « Les grands gagnants de cet accord sont les gros producteurs agroalimentaires européens et péruviens orientés vers les exportations avec un modèle de production industrielle (agriculture intensive, monocultures, utilisation d’intrants chimiques, transport maritime et aérien de marchandises) qui entraîne la dégradation de l’environnement et des ressources naturelles. »

La Belgique est le seul Etat de l’UE à ne pas avoir ratifié l’accord, mais celui-ci est déjà en application depuis 2013. Une aubaine pour les géants de la frite, dont la famille Clarebout, classée parmi les cent familles les plus riches de Belgique.

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