Le mouvement climatique qui secoue la Belgique depuis cet hiver a bousculé les consciences. Après des mois de mobilisation, nous proposons ici un premier bilan d’étape ainsi que des éléments de réponse aux questions stratégiques pour le futur du mouvement.(1)Lire la 2ème partie ici : https://www.gaucheanticapitaliste.org/les-avancees-du-mouvement-climatique-et-les-obstacles-a-surmonter-2eme-partie/

Le mouvement climatique est extrêmement diversifié en Belgique. La nouvelle phase dans laquelle nous sommes entré.e.s a démarré en septembre avec plusieurs rassemblements organisés par Rise For Climate dans le quartier européen. C’est l’hiver dernier que la volonté a été de faire la plus grande manifestation pour le climat de l’histoire du pays, à l’entame du sommet international COP24 à Katowice. Pari réussi puisque cette mobilisation a rassemblé plus de 70.000 personnes. Dans la même période, la jeune Suédoise Greta Thunberg lançait un appel international à suivre son exemple et à lancer partout des grèves lycéennes pour le climat. Son action, qui a eu un écho international, s’est répandue dans plusieurs pays (des pays « riches » pour la plupart). Les premiers rassemblements spontanés ont eu lieu chez nous en décembre également avec des centaines d’élèves de plusieurs écoles bruxelloises qui se sont rassemblé.e.s à plusieurs reprises à Bruxelles et devant la Commission européenne.

Le jeudi 10 janvier, à l’appel d’Anuna De Wever et Kyra Gantois sur Facebook, 3000 élèves essentiellement néerlandophones lancent le coup d’envoi de grèves massives pour le climat en Belgique. Le mouvement, dont le leadership se nomme Youth For Climate, s’élargit dès la deuxième semaine au côté francophone du pays. Cela fait déjà 13 semaines que des jeunes marchent chaque jeudi pour le climat. Un mouvement d’une ténacité et d’une ampleur historique. La troisième semaine, ce sont plus de 40.000 jeunes qui ont marché à Bruxelles. Des groupes de soutien s’organisent aussi dans le mouvement étudiant du supérieur (Students For Climate) et dans le monde du travail (Workers For Climate), bien qu’ils n’atteignent pas une échelle de masse. Des centaines de scientifiques lancent un appel de soutien. La ministre flamande de l’environnement, Joke Schauvliege (CD&V) est poussée à la démission après avoir répandu des mensonges complotistes sur la nature du mouvement. Parallèlement à cela, le collectif citoyen Rise For Climate, rejoint par des secteurs très institutionnalisés (par exemple : la Coalition climat) et par les jeunes, parvient à rassembler plus de 90.000 personnes dans les rues de Bruxelles le 27 janvier. Dans la jeunesse, côté francophone, un nouveau collectif se crée, « Génération climat », qui défend une vision plus radicale et combative de la lutte climatique.

Du côté des ministères de l’enseignement, les responsables politiques ont réalisé qu’il était moins risqué de tenter d’accompagner, voire de coopter, le mouvement, plutôt que de jouer la carte de la répression directe. Ainsi, dans de nombreuses écoles, chaque classe va être autorisée de manière tournante à participer aux manifestations, et ce sous l’encadrement de professeur.e.s au sein d’un projet pédagogique, pour diminuer à la fois le nombre de grévistes et leur combativité en faisant rentrer le mouvement dans les clous de l’ordre scolaire.

Le 15 mars, ce sont à nouveau 45.000 personnes qui ont défilé dans les rues de Belgique en réponse à l’appel international pour une grève climatique. À cette occasion, plusieurs secteurs syndicaux de la FGTB et de la CSC avaient appelé leurs militant.e.s à se mobiliser. Des arrêts de travail ont eu lieu, et deux blocs visibles des deux syndicats se sont retrouvés aux côtés des jeunes. On est bien sûr loin d’une vague de grèves par en-bas, mais c’est un pas important qui a été franchi dans la jonction entre la jeunesse et le mouvement syndical. Cette action a été suivie dans 112 pays avec plus de 1,5 millions de grévistes dans le monde. Une première grève internationale historique pour le climat, qui a été suivie d’un appel pour une nouvelle grève internationale le 24 mai.

Le mouvement s’est cristallisé autour de la revendication d’une « Loi Climat », préparée par des experts, qui visait à mettre en place une série d’objectifs, de méthodes et garde-fous généraux pour orienter l’ensemble des politiques gouvernementales à travers la prise en compte de l’enjeu climatique. Cette loi était insuffisante, nous nous sommes déjà exprimés sur ce sujet(2)Lire ici :
https://www.gaucheanticapitaliste.org/pour-le-climat-union-sacree-ou-convergence-des-combats/
, mais elle a déterminé le tempo des mobilisations et de l’urgence, pour la faire passer avant la période de relative inaction gouvernementale pré- et post-élections.

À côté des manifestations de masse, un pôle plus radical et « activiste » a émergé aussi autour d’Act For Climate Justice (AFCJ), “un appel à actions directes et de désobéissance civile lancé par une série de groupes et d’activistes climatiques.” AFCJ a notamment été à l’initiative du blocage de la BNP Paribas Fortis le 18 mars pour dénoncer l’investissement des banques dans les énergies fossiles et a également participé à organiser l’action d’occupation de la Rue de la Loi (qui s’est terminée Place du Trône) pour mettre la pression sur le gouvernement afin de faire passer la Loi Climat.

Ces toutes dernières semaines et de façon assez prévisible, les manifestations du jeudi ont continué avec une baisse progressive du nombre de jeunes mobilisé.e.s. Le 31 mars, Rise for Climate appelait à de nouvelles manifestations. Nous étions 8.000 dans les rues de Bruxelles et 7.000 à Liège. Environ 200 gilets jaunes venus de Belgique, de France et des Pays-Bas, ont participé à la manifestation pour lier les luttes climatiques à celles pour une justice sociale. Au sein de leur cortège se trouvait un petit nombre de black blocs. Enfin, jeudi 4 avril, la dernière des manifestations du jeudi n’a attiré que 500 personnes à Bruxelles (mais aussi 700 écoliers dans le Hainaut). D’autres dates sont prévues jusqu’au point de mire du 24 mai, deux jours avant les élections.

Suite à toutes ces mobilisations, on ne peut pas parler de victoire spectaculaire et il est légitime d’avoir un arrière-goût d’insatisfaction, mais les lignes ont bougé. Le bilan du mouvement est globalement positif. Alors que la N-VA espérait que les thèmes centraux de la campagne électorale de mai baignent dans le racisme anti-migrants, le sécuritaire et le communautaire, ce mouvement massif des jeunes, parti de Flandre, a réussi à imposer le sujet central de cette campagne : le climat. Schild en Vrienden qui paradait dans sa marche brune à Bruxelles le 16 décembre a perdu, pour l’instant, son momentum. Pire, Dries Van Langenhove, leur porte-parole, a été dégagé manu militari des manifestations climatiques. Le mouvement, on l’a dit, a fait preuve d’une ténacité exemplaire sur plus de quatre mois de mobilisations de masse. Il s’est manifesté sous de nombreuses formes et tactiques, il a suscité des milliers de discussions sur la probable catastrophe climatique. Toute une génération de jeunes a connu sa première expérience sociale et politique bien plus tôt que nombre de générations précédentes, faite de désobéissance à l’autorité scolaire et parentale, de grève scolaire, d’écriture de slogans, de réappropriation de thèmes politiques, de manifestations etc. D’ici très peu de temps, ces jeunes entreront dans les études supérieures et/ou sur le marché du travail. Quoiqu’il advienne ensuite, iels auront appris à ne pas se laisser faire et à remettre en cause l’autorité et la routine de l’ordre établi.

Les grands partis, tout comme les organisations syndicales, ont été surpris et dépassés par ce mouvement de la jeunesse : de la N-VA méprisante et prônant un prétendu « éco-réalisme » qui n’est ni écologique ni réaliste, à la démission de la ministre Schauvliege et au MR qui a changé quatre fois de discours sur le sujet (« envoyons des coachs climat », « la Loi climat c’est moi », « mais nous sommes contre » se transformant en « nous sommes pour » suite à l’occupation rue de la Loi/Trône), en passant par les centrales des deux syndicats qui oscillaient entre soutien enthousiaste (par exemple la CNE, la LBC et la Centrale Générale FGTB) et haussement d’épaules (…des centrales de l’enseignement !) par rapport à la grève du 15 mars.

La grève historique pour le climat suivait elle-même une grève des femmes historique dans le pays. Dans les deux cas, même si le nombre de salarié.e.s en grève n’est pas encore élevé, ce sont des précédents, des balises importantes qui reposent d’emblée la question du rôle historique du mouvement des travailleur.se.s dans la réponse à la lutte contre les oppressions et à la lutte contre la destruction de notre seul lieu de vie, la Terre.

Plus généralement, le mouvement climatique, dont le moteur est la jeunesse, a sorti le pays de sa torpeur de fin de législature et de la démoralisation qui gagnait de plus en plus les mouvements sociaux. Il a aussi relancé toute une série de questions stratégiques sur lesquelles nous reviendrons demain, dans la seconde partie de ce texte.

Mauro Gasparini et Axel Farkas

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