Les mobilisations du 8 mars 2026 ont été un succès, témoignant de la vigueur du mouvement féministe à l’approche de cette date symbolique. En revanche, elles illustrent également le recul de la grève féministe, sur fond d’une offensive réactionnaire particulièrement violente à l’égard des femmes. Tout l’enjeu est maintenant de traduire cette énergie dans une mobilisation toute l’année, autour de perspectives claires et capables d’obtenir des victoires. Nous reviendrons dans ce premier article sur les multiples mobilisations féministes auxquelles nous avons participé avant de proposer, dans un second texte, un bilan politique et stratégique de ce 8 mars 2026, pour inviter l’ensemble du mouvement féministe à construire la riposte.

Le 8 mars, une forte mobilisation, bien au-delà de Bruxelles

Si la manifestation nationale constitue ces dernières années le point d’orgue des mobilisations du 8 mars, la dynamique féministe excède largement la capitale, et des activités sont organisées dans plusieurs villes de Belgique. Petit tour d’horizon des actions auxquelles nous avons participé.

A Bruxelles, le matin du 8 mars, nous avons soutenu une action de sensibilisation de la CNE Commerce dans les magasins de la rue Neuve. Ainsi, nous avons pu discuter avec les travailleuses au sujet du 8 mars mais aussi des mesures de l’Arizona qui vont particulièrement impacter ce secteur, et de la mobilisation du 12 mars.

Comme chaque année, le village féministe installé sur la place de l’Albertine ouvrait la journée dès 11h. Plusieurs associations et organisations y tenaient des stands : Vie Féminine, la Marche mondiale des femmes, Furia, Greenpeace, Amnesty International, mais aussi des syndicats (FGTB, CSC, CGSP, CNE, Métallos), des groupes de solidarité internationale, notamment en soutien aux luttes en Iran, en Palestine ou au Congo,  ainsi que des organisations de gauche comme le PTB, l’OCR ou la Gauche anticapitaliste. Quelques prises de parole ont été organisées sur la scène de l’Albertine ainsi que devant la Gare Centrale, avant le départ de la manifestation, qui a rassemblé 15 000 personnes, un indéniable succès qui traduit également les défis à venir pour le mouvement féministe.

En effet, malgré les attaques répétées du gouvernement Arizona, qui frappent particulièrement les femmes et les minorités de genre à travers l’austérité sociale, les attaques contre le non-marchand ou encore les politiques migratoires racistes, le mouvement féministe peine toujours à se structurer autour d’une réelle stratégie de confrontation avec le gouvernement. Le mot d’ordre de grève féministe reste présent symboliquement, mais il demeure peu concrétisé dans les faits. La participation de milliers de manifestantes et manifestants montre néanmoins que les bases d’une telle mobilisation existent toujours. La question qui reste posée pour les mois à venir est celle de la capacité du mouvement féministe à dépasser le cadre symbolique du 8 mars pour s’inscrire durablement dans les luttes sociales et syndicales contre les politiques austéritaires du gouvernement – nous y reviendrons.

À Namur, malgré un cortège assez jeune et un bloc tourné autour des enjeux internationalistes, l’entrain n’était pas au rendez-vous et laisse présager un avenir peu réjouissant pour les luttes féministes dans la province namuroise. Il est pourtant essentiel d’éviter de concentrer le restant actuel des forces féministes à la capitale : l’enjeu des féministes namurois·es nous semble de s’élargir au-delà de petit noyau de convaincu·es, et de reconstruire une réelle force féministe en lien avec les syndicats et les différents mouvements sociaux. 

À Liège, la manifestation a réuni plus de 3000 personnes (4000 selon les organisateur·rices, 2500 selon la police). Nous nous réjouissons de la participation syndicale non négligeable, la présence de plusieurs blocs combatifs et la présence de beaucoup de jeunes et d’enfants.

Le 8 mars a été un succès à Anvers. Plus de 1 000 personnes y ont participé. Presque toutes les organisations féministes ont répondu à l’appel à manifester, lancé par le Collectief 8 maars. On a également remarqué la forte présence des délégations des syndicats ABVV et ACV, ainsi qu’un groupe particulièrement important, mobilisé par la Coalition anversoise pour la Palestine. Sans surprise, les manifestants et manifestantes s’opposaient principalement à la politique de démantèlement menée par le gouvernement de l’Arizona en général et aux mesures discriminatoires à l’égard des femmes en matière de retraite et de soins de santé en particulier. Une critique peut toutefois être formulée : la plateforme du Collectief 8 maars n’a pas vraiment mis la pression sur les dirigeants syndicaux, mais s’est contentée de reprendre telles quelles les revendications syndicales. Bien que l’ABVV se soit mise en avant avec le slogan justifié « Syndicaliste, donc féministe ! », ce syndicat, tout comme l’ACV, n’a pas appelé à une grève effective le dimanche 8 mars et/ou le lundi 9 mars. Une occasion manquée ! Espérons que cette réflexion critique sera également prise en compte dans la discussion sur le bilan au sein du Collectief 8 Maars. Les militants de SAP – Antikapitalisten ont distribué des centaines d’exemplaires d’un tract appelant à se mobiliser pour une journée d’étude sur le « féminisme marxiste » le samedi 14 mars, organisée par le Ernest Mandelfonds.

Le 9 mars, de nombreuses colères à amplifier

Le 9 mars à Bruxelles, nous avons rejoint les rassemblements et piquets initiés par des militantes et travailleuses qui se mobilisaient courageusement malgré l’absence d’un préavis interprofessionnel parce que le 8 mars 2026 avait lieu un dimanche, soit un jour où il est impossible de se mettre en grève pour la majorité des travailleuses. Le Collectif 8 mars bruxellois avait organisé son traditionnel tour en bus des piquets et des actions, qui connut un succès notable avec plusieurs dizaines de participantes. Les piquets, eux aussi, ont été correctement suivis, et ont permis aux travailleuses de récupérer du temps pour discuter de politique et élaborer ensemble des revendications, mais également de préparer la suite des mobilisations, et notamment la manifestation du 12 mars.

Comme les années précédentes, un piquet de grève était organisé sur le campus du Solbosch de l’ULB par plusieurs cercles étudiants (dont les Jeunes anticapitalistes, commission jeunes de la Gauche anticapitaliste) et féministes en nom individuel, réunissant plusieurs dizaines de personnes. Dès 5h, les bâtiments furent bloqués afin de protéger les travailleur·ses et étudiant·es devant être sur place le jour même, bien que les blocages n’aient pas pu tenir longtemps. Les travailleur·euses d’ISS (société effectuant le nettoyage à l’ULB) purent néanmoins se mettre en arrêt de travail toute la journée et visibiliser leurs réalités et leurs luttes avec Balai en lutte (collectif rassemblant le personnel de nettoyage, des étudiant·es de l’ULB et autres soutiens). Plusieurs activités étaient prévues sur le campus tout au long de la journée pour rendre le piquet vivant, visibiliser notre présence dans l’université ainsi que les revendications, propres au contexte de l’ULB et visant le gouvernement Arizona plus largement.

Vers 11h, nous avons rejoint le rassemblement organisé par le collectif révolutionnaire de diaspora iranienne Women Life Freedom (Femme Vie Liberté) devant l’ambassade d’Iran, à deux pas du campus universitaire. L’occasion, une fois de plus, d’exprimer notre solidarité féministe internationale et de soutenir les luttes du peuple iranien, contre les offensives étatsunienne et israélienne mais aussi contre le régime réactionnaire de la République islamique d’Iran. Le rassemblement fût teinté de beaucoup d’émotions, notamment à travers une minute de bruit et le chant collectif de chansons de lutte iraniennes. 

En début d’après-midi, un cortège était organisé jusqu’au rectorat de l’université, traversant ainsi l’intégralité du campus. Ainsi, nous avons pu apporter de la combativité à cette journée, occuper l’espace et faire du bruit pour réfuter le cours « normal » de la vie sur le campus en jour de grève. Devant le rectorat, le groupe 8 mars ULB a pu porter ses revendications à l’encontre de celui-ci : la condamnation des pratiques discriminatoires, notamment concernant l’accès aux cours et aux examens pour les personnes portant le foulard, une prise en charge sérieuse et adaptée des violences sexistes et sexuelles au sein de l’université, une lutte contre la précarisation des étudiant·es et la fin de la sous-traitance du personnel du nettoyage notamment.

Le parcours a ensuite repris jusqu’à la pelouse du K, où se sont déroulées de nombreuses prises de parole et témoignages et où étaient représenté·es les Jeunes anticapitalistes. Il fut rappelé à plusieurs reprises l’importance d’ancrer ces 8-9 mars, et plus largement les luttes féministes, dans le mouvement de résistance contre le gouvernement Arizona et les gouvernements régionaux, qui impactent particulièrement les femmes et personnes sexisées. Comme depuis quelques années, le moment de témoignages a permis à de nombreuses personnes de partager leurs vécus et de libérer la parole sur les violences sexistes.

Devant la rue des Grands Carmes, la Maison Arc-en-ciel de la santé organisait un piquet, pour la première fois dans le cadre des actions du 8 mars. C’était pourtant une évidence pour Gaëlle, médecin généraliste pour la MACS : « Il n’y avait pas encore de lieu LGBTQIA+ dans le mouvement de la grève, et c’est avec joie qu’on a dit oui, pour représenter le milieu queer et les minorités de genre. ». Notamment parce que le gouvernement Arizona attaque durement le secteur associatif, à travers une cure d’austérité budgétaire qui empêche d’embaucher suffisamment de personnel pour remplir les besoins, mais également à travers une politique antisociale d’une violence inouïe qui impacte les bénéficiaires de cette association : « le fait que le chômage s’arrête brutalement, par exemple, poursuit Gaëlle, on le sent, on a des patients et patientes qui viennent nous voir parce qu’ils et elles sont angoissé·es par ça ». Les perspectives pour la MACS, c’est de créer un centre de santé intégré, c’est-à-dire une maison médicale associé à un service social associé aussi à un pôle culturel, pour pouvoir accueillir plus de monde, et notamment des personnes LGBTQIA+, qui ont des besoins spécifiques en termes de santé et qui ne peuvent par ailleurs subir des discriminations. » 

Nous avons également rendu visite à l’action des sages-femmes, devant l’hôpital Saint-Pierre, qui se mettaient en grève lundi « pour avoir plus d’impact qu’un jour férié », nous dit Coleen du collectif Bloc obstétrique. Il faut dire que l’Arizona attaque particulièrement les soins de santé, soit un secteur où se sont « principalement des femmes qui travaillent ». Les sage-femmes se mobilisent depuis des années, à travers notamment Santé en lutte, une action à l’occasion du 8 mars 2025, et un piquet de 36 heures les trois jours de grève de « l’appel de novembre » en 2025. Les travailleuses revendiquent : une « accessibilité des soins pour toutes les personnes, une prise en compte des personnes qui travaillent dans les décisions, mais également des personnes qui sont soignées ; mais également que la facturation soit centrée sur les soins, et pas à l’acte, qui n’a aucun sens dans un milieu hospitalier. ».

Nous avons ensuite rejoint le rassemblement du secteur associatif à l’initiative de l’Ilot, à Saint-Gilles. Nous avons rencontré Fanny, travailleuse de Circé, centre de jour par et pour les femmes sans abri et sans chez-soi, pour qui c’était « évident de se mettre en grève ». Notamment parce que l’Arizona met en œuvre une politique antisociale qui va provoquer une hausse importante de la précarité, qui risque de faire exploser le sans-abrisme et donc d’augmenter la pression pour l’association, dans le cadre d’une cure d’austérité budgétaire qui impacte durement les moyens de l’association. C’est pourquoi Circé se mettait en grève, ou plutôt en semi-grève : « Quand on travaille dans le social, et en première ligne et en urgence, quand on fait grève, les bénéficiaires n’ont plus accès à notre service. Par exemple aujourd’hui on a ouvert le centre pour que les femmes puissent manger, avoir accès aux premières nécessités, car sinon les femmes ne peuvent pas manger, se doucher, etc. »

Nous avons enfin rejoint la mobilisation de la Free Clinic, qui combine un centre de santé mental, un planning familial et un service juridique. « Ça fait plusieurs années que nous sommes en grève pour le 8 mars », nous raconte Mathilde. Et c’est encore plus important en 2026, parce que « les femmes sont de plus en plus précarisées, et on manque de moyens pour les prendre en charge dans des conditions dignes ». Les travailleuses revendiquent la dépénalisation complète de l’avortement, qui est encore répréhensible pénalement s’il n’est pas effectué dans les conditions de la loi de 1990, l’extension de l’accès jusqu’à 18 semaines de grossesse, et la fin du paternaliste délai de réflexion. Les travailleuses continueront à se mobiliser, puisqu’elles se mettront en grève et rejoindront la manifestation nationale du 12 mars.A Mons, le lundi 9 mars, après un petit village associatif sur le campus de l’UMons, le Collectif 8 mars Mons a rassemblé quelque deux cent personnes dans les rues, femmes, hommes, toutes générations confondues, étudiant·es, travailleur·euses avec ou sans emploi, retraité·es… pour exprimer avec force le rejet de la politique d’austérité de l’Arizona dont les femmes sont les premières victimes. L’occasion de rappeler que les attaques contre les femmes sont multiples : pensions, conditions de travail, salaires, aides sociales, manque de places d’accueil en crèches, etc. C’est avec force et ferveur que les nombreux·ses jeunes ont dynamisé la manifestation. Des revendications propres à l’échelle montoise étaient mise en avant : contre les violences sexistes et sexuelles, la création immédiate d’un CPVS à Mons ; une protection pour toutes, ce qui implique un accès aux Centres d’hébergement pour les victimes de violences garanti et ce quel que soit le statut administratif ; un espace public soit où les femmes ont leur place, avec la mise en place de toilettes publiques gratuites et entretenues et une place juste pour les femmes dans le folklore montois notamment.


Photo : manifestation du 8 mars 2026 à Bruxelles. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0