A un an de l’élection présidentielle en France, la campagne bat déjà son plein. Les enjeux sont d’importance, puisque l’une des grandes puissances européennes pourrait bientôt basculer aux mains de l’extrême droite. Dans ce contexte, les discussions sur les stratégies pour vaincre le Rassemblement national et l’union des droites se multiplient. Nous publions ci-dessous le texte de notre camarade Léonard en tant que contribution à ce débat.
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Bruxelles deviendra-t-elle la capitale d’une Union européenne fasciste ? Le récit fataliste d’une Europe (et d’un monde) grignotée par la montée inexorable de l’extrême droite s’est quelque peu fragilisé ces dernières semaines, avec deux événements majeurs qui ont pu être interprétés comme des victoires antifascistes : l’échec du référendum commandité par Giorgia Meloni en Italie, et la fin de l’interminable règne de Viktor Orban en Hongrie. Mais si ce sont des victoires, elles sont pour le moins partielles et fragiles. L’extrême droite garde le vent en poupe, et mûrit plus que jamais le projet de prendre le pouvoir à l’échelle de l’Union. Et dans cet affrontement, il se pourrait bien que l’élection présidentielle française, dans un an, constitue une bataille décisive.
Où en est l’extrême droite en Europe ?
À bien des égards, la Hongrie du parti Fidesz constituait un laboratoire pour l’extrême droite européenne. En 16 ans de pouvoir continu, Orban a patiemment sapé les fondements de la démocratie libérale, mis la justice aux ordres et placé la quasi-totalité des médias sous sa coupe, le tout en assumant progressivement une idéologie de plus en plus réactionnaire. Très vite, cette évolution s’est menée sous l’égide d’un inspirateur principal : Vladimir Poutine, qui est devenu sur cette période le modèle principal de toute l’extrême droite européenne, et qui a fait d’Orban son ambassadeur au sein de l’Union. Les partis comme le RN français et le Vlaams Belang belge ont, longtemps, embrassé cette orientation tournée vers l’est, dont le rejet de l’Union européenne était le principal étendard.
Mais cela fait un certain temps qu’ils ont changé leur braquet d’épaule. Le chaos du Brexit, puis la guerre d’Ukraine, ont forcé de nombreux partis, le RN en tête, à réviser leur logiciel. Le grand inspirateur de l’extrême droite européenne n’est plus Poutine, mais Trump. Sa figure de proue n’est plus Orban, mais Meloni. Son projet n’est plus la dislocation de l’Union, mais sa conquête, par une alliance fusionnelle avec une droite en pleine radicalisation.
De ce point de vue, la victoire de Péter Magyar peut se lire comme une simple confirmation de cette tendance. Son parti, Tisza, se revendique du centre-droit et est affilié au Parti Populaire Européen (PPE) d’Ursula von der Leyen, aux côtés des LR français ou du CD&V belge. Mais lui-même est un transfuge du Fidesz, et s’est désolidarisé du système Orban il y a deux ans seulement. Ses positions sur l’immigration ou les questions LGBTI sont indiscernables de celles de son ancien patron. En fait, il ne se démarque de lui que sur deux points : la dénonciation de la corruption au sein du régime, et son positionnement anti-russe et pro-européen. Alors, parti de centre-droit traditionnel, ou extrême droite réactualisée ? En tout cas, mieux vaut ne pas compter dessus pour faire barrage à nos nouveaux réactionnaires respectables et bien habillés que sont les Meloni, les Bardella et les De Wever.
Même si elle n’a pas conduit à un changement de gouvernement, la défaite de la dirigeante italienne dans son référendum sur la réforme de la justice, le 22 mars dernier, pourrait être un signe plus positif. Cette réforme devait être le point de départ d’une lente refonte des institutions, dont on imagine bien la finalité ; la victoire du non l’oblige, au minimum, à retarder ce projet. À bien des égards, c’est une victoire de la rue italienne, qui a ces derniers mois connu un regain de dynamique spectaculaire – en témoigne l’impressionnante grève générale du 22 septembre, où près d’un million de personnes ont manifesté contre le génocide en Palestine.
Dans l’Union, la reconfiguration de l’ordre mondial et le consensus militariste ont permis à l’extrême droite, Meloni en tête, de s’affirmer avec la proposition d’un réarmement dans le cadre de l’OTAN, aligné sur les disiderata de Trump. Sur cette question, son adversaire immédiat est Emmanuel Macron, qui préfère affirmer l’« autonomie stratégique » du vieux continent, pour l’éloigner de l’industrie militaire étatsunienne et renforcer le rôle de celle de la France – qui reste le troisième pays exportateur d’armes, derrière les États-Unis et la Russie. Entre les deux, l’Allemagne de Merz et de von der Leyen joue les arbitres. En révélant soudainement sa fragilité dans son propre pays, la dirigeante fasciste pourrait perdre en autorité à l’international – et avoir besoin de nouveaux alliés. Son principal espoir, aujourd’hui, est que la France elle-même devra bientôt remettre les clefs du pouvoir en jeu. Et par cette magie dont les régimes présidentiels ont le secret, l’élection d’avril 2027 pourrait rebattre totalement les cartes, dans un sens ou dans un autre : le maintien d’une orientation européiste et libérale, le basculement vers l’axe Meloni-Trump, ou l’irruption d’une gauche porteuse d’un projet alternatif. La France est la deuxième puissance économique européenne et, surtout, la première puissance militaire – la seule à détenir l’arme atomique. Si elle bascule, l’Europe pourrait bien basculer avec elle. Il n’est donc pas inutile, au lendemain des élections municipales et alors que la campagne présidentielle commence déjà, de se demander à quel point ces trois scénarios sont plausibles.
Sondages et dynamiques
Dans le dernier sondage de l’institut Elabe(1)https://www.commission-des-sondages.fr/notices/files/notices/2026/mars/10166-pres-elabe-28-mars.pdf, l’extrême droite est donnée largement en tête au premier tour, autour de 35% pour Jordan Bardella ou Marine le Pen. Au niveau de la droite et du « centre », Édouard Philippe semble pour l’instant être le seul capable de rassembler, avec des scores allant de 20% à 25%, là où Gabriel Attal et Gérald Darmanin vivotent autour de 10% ; la plupart de ces hypothèses supposent aussi la présence de Bruno Retailleau, quelque part entre 7 et 10%, et d’un Dominique de Villepin, autour de 5%. À gauche, Mélenchon serait autour de 12%, au coude-à-coude avec Raphaël Glucksmann dans l’hypothèse où ce dernier serait candidat – à sa place, François Hollande ferait légèrement moins, vers 8%, et Olivier Faure devrait se contenter de 5%. Une candidature solitaire de Fabien Roussel ferait entre 3 et 4%, tandis que Marine Tondelier serait donné à 5% ; à sa place, François Ruffin pourrait atteindre 8%. À l’extrême gauche, seule Nathalie Arthaud est testée, entre 0 et 1%. Le total gauche, dans une définition généreuse du terme, tourne entre 25 et 30%.
Que signifient ces sondages à ce stade ? Peu de choses. La véritable liste des candidatures n’est pas encore connue, et on peut imaginer de nombreux scénarios qui ne sont pas testés. La grande inconnue de la participation ajoute une importante couche d’incertitude – rappelons qu’en France, le vote n’est pas obligatoire, et que l’abstention au premier tour de la présidentielle de 2022 est montée à 28%. Mais surtout, il y aura entre ce sondage et l’élection une année de campagne, dont il est difficile de dire où elle peut nous amener.
À l’extrême droite, le nom qui figurera sur le bulletin reste suspendu à une décision de justice, attendue pour le 7 juillet prochain. Pour rappel, Marine le Pen a été condamnée à une peine d’inéligibilité avec exécution provisoire, pour une vaste affaire de détournement de fonds européens. Si la justice confirme cette décision en appel, elle ne pourra pas être candidate et passera donc la main à son poulain, le jeune Jordan Bardella. À ce stade, les deux candidats font peu ou prou les mêmes scores – très haut, donc. Mais l’expérience des dernières élections législatives montre que le RN n’est pas à l’abri d’une mauvaise campagne qui dégonfle la baudruche. Surtout si le parti est forcé de se rabattre sur Jordan Bardella, candidat par défaut qui est bien moins rompu à l’exercice que sa patronne.
Au centre-gauche, le PS est théoriquement engagé, par la voix de son premier secrétaire Olivier Faure, dans une primaire « de la gauche non-mélenchoniste », portée à bout de bras par les Écologistes et quelques transfuges de la France insoumise. Théoriquement, car la droite du parti refuse catégoriquement le processus, et est parvenue à le paralyser : personne ne sait dire à ce stade si le PS sera réellement de la partie, et les organisateurs de la primaire en sont réduit à attendre de ses nouvelles, compromettant fortement les chances de la tenir à la date prévue, le 11 octobre. La probabilité qu’il émerge de ce processus un bloc capable de mener une campagne fonctionnelle et dynamique diminue donc de jour en jour.
Pour l’instant divisé entre les partisans de François Hollande, ceux de Raphaël Glucksmann et ceux de Boris Vallaud, ce centre-gauche sectaire qui torpille cette primaire semble plus déterminé que jamais à porter sa propre candidature, mais ne semble pas avoir le début du commencement d’une idée pour donner à sa propre campagne un contenu politique – sauf à croire que le rejet de la figure de Jean-Luc Mélenchon puisse faire office de programme présidentiel. La performance catastrophique de Raphaël Glucksmann dans son débat contre Éric Zemmour en novembre dernier ne laisse pas beaucoup de place au doute : les 12% dont il est aujourd’hui crédité seront très compliqué à conserver sur la durée. Quel que soit le candidat de ce pôle, le spectre de la campagne d’Anne Hidalgo, qui avait terminé à 1,75% en 2022, n’est pas loin.
Plus à gauche, ces derniers mois, le leader de la France insoumise a été écorné par de nombreuses polémiques qui, a priori, devraient le fragiliser, d’autant que sa défense a parfois été très mauvaise, en particulier face aux accusations d’antisémitisme. Pourtant, le succès inattendu de la formation de gauche aux dernières municipales relativise l’impact réel de ces attaques, en tout cas dans les 10% de la population qui constituent son socle électoral, quasiment inamovible à ce stade. À l’inverse, elle dispose de quelques atouts dans sa manche. Même s’il n’a toujours pas officialisé sa candidature, Jean-Luc Mélenchon est en pratique, depuis de nombreux mois, le seul candidat à gauche dont la feuille de route est prête et dont les troupes sont en ordre de marche. Depuis 2022, la France insoumise a très largement renforcé son assise électorale, avec un nombre de député·es multiplié par quatre et maintenant la conquête de villes importantes comme Saint-Denis, Roubaix et Le Tampon (en 2022, elle ne dirigeait aucune ville de plus de 20 000 habitant·es). Cette implantation supplémentaire implique aussi des ressources financières supplémentaires, qui la dotent d’un appareil sans commune mesure avec ce qu’elle a pu déployer dans les campagnes précédentes. Et cet appareil comporte aussi une machine de production intellectuelle (entre autres par le biais de l’Institut La Boétie, son think tank) qui, pour critique qu’on puisse être des idées qui en sortent, travaille à plein régime, et sort régulièrement des concepts qui font mouche – comme celui de « nouvelle France » pour aborder la diversité culturelle du pays, ou avant lui celui de « créolisation ». Un avantage réel en période présidentielle, là où l’élaboration politique et intellectuelle du reste de la gauche approche du néant absolu. On ne prend donc pas beaucoup de risque en pronostiquant que Jean-Luc Mélenchon prendra tôt ou tard le leadership à gauche, et sans doute tôt – ce qui constituerait une donnée nouvelle par rapport à 2022, où il n’a commencé à décoller des 12% qu’un mois avant le scrutin (pour atteindre 22%).
Finalement, la plus grande inconnue vient de la droite. Emmanuel Macron, qui ne peut plus se représenter, n’a pas désigné de successeur officiel et se garde bien de le faire, tant les prétendants eux-mêmes se démènent pour ne pas être associés à sa fin de mandat crépusculaire. Le terrain est pour l’instant disputé par deux de ses anciens premiers ministres, Édouard Philippe et Gabriel Attal. Mais d’autres restent en embuscade, et attendent sans doute que cette lutte fratricide leur ouvre une porte pour se présenter en candidature de rassemblement. À leur droite, les Républicains viennent de confirmer la candidature du très réactionnaire Bruno Retailleau, qui tente de tracer son sillon après sa sortie fracassante du gouvernement. Ce combat de coq permettra-t-il de dégager un vainqueur, qui s’imposera comme candidat naturel de la droite et du centre ? Si c’est le cas, celui-ci règnera sur un espace qui s’est considérablement affaibli depuis 2022. Et Mélenchon compte sur cet affaiblissement pour décrocher le ticket d’entrée au second tour, et se retrouver en face-à-face avec l’extrême droite.
Pourquoi Mélenchon peut gagner
Au second tour, justement, les sondages sont à considérer avec encore plus de précaution. Pour l’instant, Bardella ou Le Pen sont donnés gagnants dans tous les scénarios testés, sauf peut-être, dans un mouchoir de poche, face à Philippe. Le lieu commun veut que Mélenchon soit le pire candidat de second tour face à l’extrême droite, car il suscite encore plus de rejet qu’elle. Mais outre la longue année de campagne qui nous sépare de cette date, les seconds tours inédits entraînent des reconfigurations inédites. L’exemple des dernières législatives montre qu’au bord du gouffre, les Français sont capables de sursauts antifascistes inattendus. Jean-Luc Mélenchon a eu le temps de peaufiner son plan pour utiliser au mieux les deux semaines d’entre-deux tours, et on peut imaginer qu’il fera ce que tous les candidats de gauche « radicale » font dans une telle situation : se recentrer, modérer son discours, et négocier des ralliements actifs jusqu’au, voire chez une partie des macronistes. Après ses 22% en 2022, il a réussi le tour de force de rassembler presque toute la gauche derrière le mot d’ordre « Mélenchon premier ministre » ; dans un entre-deux tours, il sera en position de force pour négocier un nouveau-Nouveau Front Populaire, dont il sait de toute façon qu’il ne pourra pas se passer s’il veut obtenir une majorité aux législatives qui suivront. Ce n’est qu’un des scénarios possibles, mais ce qui est certain, c’est que le choix qui sera concrètement proposé aux électeur·rices n’aura pas grand-chose à voir avec un scénario hypothétique parmi d’autres au milieu d’un sondage. Et peut-être les Français·es placé·es face à ce choix prendront-ils conscience que la France insoumise n’est ni un parti d’extrême gauche ni une officine islamiste mais, in fine, une simple scission de gauche du PS.
À côté d’une victoire de l’extrême droite, qui reste le plus probable à ce stade, et d’une simple passation de pouvoir à droite, qui n’est pas à exclure, il y a donc bien un scénario où Mélenchon gagne – mais il dépend de beaucoup de facteurs. Jusqu’où pourra-t-il monter cette fois ? Arrivera-t-il une nouvelle fois à rassembler cet électorat hésitant, qui s’est retranché sur sa candidature à la dernière minute ? Trouvera-t-il la bonne formule pour transformer l’essai au second tour ? Ou, au contraire, commettra-t-il le faux pas de trop, comme les commentaires douteux sur un nom à consonnance juive ou le soutien aveugle à un homme condamné pour violences conjugales, au moment où les projecteurs seront braqués sur lui ? Si la France insoumise justifie son absence de démocratie interne par la recherche d’efficacité, c’est aussi toute la faiblesse de ce modèle : in fine, la gauche est suspendue aux performances, à la clairvoyance et aux erreurs d’un seul homme.
Dilemmes pour les anticapitalistes
Face à cette situation, nos camarades de la section française de la Quatrième internationale sont divisé·es sur la stratégie à adopter – et on peut les comprendre. Certain·es défendent un soutien plus ou moins critique à Mélenchon, d’autres une candidature autonome qui pourrait toujours se rallier à lui au second tour, d’autres encore espèrent voir une dynamique unitaire émerger de la primaire.
Parmi les scénarios plausibles à ce stade, la victoire de Mélenchon est de très loin le plus souhaitable. Mais Mélenchon n’est, au fond, qu’un nostalgique de Mitterrand, qui porte un projet réformiste de redistribution des richesses qui se heurtera instantanément au refus des capitalistes, le conduisant le plus probablement à l’impuissance, et finalement à la conversion en un simple gouvernement social-démocrate parmi d’autres. À cette nécessaire lucidité s’ajoutent d’autres difficultés, comme les désaccords profonds sur ce que doit être une politique internationaliste (nous n’avons pas oublié son soutien aux frappes russes contre la révolution syrienne, ni sa naïveté face à la Russie de Poutine) ou sur la place de la démocratie dans les partis et les mouvements sociaux. Il faut donc aussi qu’une voix réellement anticapitaliste parvienne à se faire entendre, sans tout sacrifier à une échéance électorale, dans laquelle le moins mauvais des scénarios portera aussi inévitablement son lot de déceptions. Mais il ne s’agit pas que d’éviter le pire : la victoire d’une candidature de gauche peut aussi permettre à notre camp social, en France et en-dehors, de relever la tête, de reprendre confiance et de retrouver la voie de la lutte par en bas, la seule qui peut changer durablement les rapports de forces. À charge pour nos camarades français de tenir tous ces bouts à la fois.
Photo : Paris, 2025-01-26. Une manifestante avec une pancarte sur laquelle on peut lire « Uni es contre le fascisme ». Manifestation feministe contre l extreme droite. Photographie de Martin Noda / Hans Lucas. Source : Photothèque rouge
Notes

