Ce texte a paru dans le numéro spécial de juillet « Covid-19, tout repenser » du mensuel Politique (revue belge d’analyse et de débat). Même s’il a été écrit début juin, donc bien avant les séances au Parlement qui ont enfin (quatre mois après le début du confinement et malgré le blocage de la NVA) entériné le 9 juillet les mesures d’aide d’urgence aux artistes (mais pas pour tous les travailleurs du secteur culturel, loin de là !), il reste plus que jamais d’actualité. Manquent juste les quelques péripéties qui montrent à quel point l’attribution d’un véritable statut à tous les intermittents de l’emploi et à tous les travailleurs précaires reste un sujet sensible. Et cela explique sans doute pourquoi ce train de mesurettes qui auraient dû passer comme lettre à la poste après les aides ponctuelles accordées à tous les autres secteurs d’activité a suscité autant de débats : et si cette mini victoire parlementaire donnait des idées à tous ceux qui naviguent entre précariat généralisé et chasse aux chômeurs ?…


Premier, avec le secteur Horeca, à avoir baissé le rideau, le secteur culturel, en tout cas celui des arts vivants, risque fort d’être le dernier à le relever. Et depuis mi-mars, tous les jours où les artistes se cognent à cette impossibilité de pratiquer leur métier – rencontrer leur public –, iels sont, par la force des choses, au chômage comme tant d’autres travailleuses et travailleurs. Avec parfois la « chance » (qui n’en est pas une puisqu’il s’agit d’une conquête sociale !) d’avoir droit à des indemnités de chômage sans dégressivité dans le temps, pour celles et ceux qui rentrent dans le cadre du fameux « statut d’artiste ». Cette exception culturelle constituerait-t-elle un privilège corporatif invisibilisant les rapports de force à l’œuvre dans le secteur culturel ? Ou au contraire une opportunité de l’élargir -en les « tirant vers le haut » – à l’ensemble des statuts précaires ?

Passons sur les multiples couacs de communication entre notre secteur, sa ministre communautaire de la Culture – Bénédicte Linard – et la ministre fédérale de l’Emploi et du Travail – Nathalie Muylle (qui a également dans ses attributions la lutte contre la pauvreté !) –, passons sur le mépris de la Première ministre qui, lors d’une réponse parlementaire, renvoya les artistes à une caricature de créateurs narcissiques et frustrés. Dès le début de la crise, nombreux furent les appels à l’aide de tout ce que le secteur culturel compte comme fédérations et associations professionnelles, décrivant la catastrophe sociale annoncée pour leurs travailleurs. Alignant des questions légitimes, exprimant de polis souhaits, proposant des solutions concrètes et des revendications mûrement réfléchies par les différents acteurs de terrain, ces dossiers n’ont rencontré, pendant longtemps, que déclarations d’intention, immobilisme, mépris, mensonges. À l’heure où certains d’entre nous en sont réduits à s’adresser aux banques alimentaires, la réponse politique aux artistes a de quoi alimenter de saines colères !

Toutes les semaines depuis le début du confinement, on a pu lire régulièrement des « cartes blanches » publiées par des femmes ou des hommes bien connu(e)s du milieu qui sont comédien(ne)s, metteur(euse)s en scène, auteurs(trices), directeurs(trices) d’institutions ou « porteur(euse)s de leurs propres projets » comme ils se définissent.

Si on ne peut que partager très largement leurs inquiétudes, leurs revendications et leur volonté d’y expliquer au plus grand nombre, après les spécificités administratives et socio-économiques liées à nos professions, le désarroi et la lassitude qui s’emparent de notre secteur après des années de dialogue de sourds autour d’un « véritable statut social de l’artiste », on reste interpellé par les illusions dont se bercent encore ces artistes. Que le ton employé soit celui de l’incompréhension, de la tristesse, de la déception, de la révolte ou la colère… ces « cartes blanches » surfent toutes, au final, avec plus ou moins de bonheur, sur le mode de la supplication (avérée ou feinte) adressée à la ou aux ministres compétentes, renforçant l’illusion que ce gouvernement-là se soucierait de garantir la fonction de l’État protecteur du citoyen ! Soit. Mais ce qui nous fait bondir, c’est la confusion politique qui sous-tend leur démonstration, à savoir une dérive corporatiste qui pèse lourdement et depuis longtemps sur notre combat.

Confusion des genres

À tout seigneur tout honneur dans ce monde merveilleux qui continue envers et contre toute catastrophe sociale, sanitaire, écologique à marteler comme un mantra le primat de l’Economie : le fric !

N’allons pas renchérir sur les arguments de ceux qui, croyant de bonne foi servir notre cause en causant chiffres parce que ce serait le seul langage compréhensible pour nos élites néo-libérales, agitent régulièrement le poids et les retombées économiques du secteur culturel dans le PIB (5 %) ainsi que les 250.000 emplois générés.

Commençons juste par poser que, comme pour d’autres secteurs socialement utiles (santé, éducation…) le sous-financement de la culture est chronique et que la crise n’est que le tragique révélateur de tous ses dysfonctionnements. On ne s’étendra pas là-dessus. D’abord parce que les chambres patronales, les fédérations professionnelles et les ténors à la barre des grandes institutions s’en chargent déjà fort bien, ensuite car ce débat brouille l’instrumentalisation tout aussi chronique des travailleurs et travailleuses culturels qui auraient les mêmes intérêts confondus que leurs « patrons » (même si nous le verrons, dans notre milieu les frontières sont souvent floues, ceci expliquant cela ?). Cette confusion a beau paraître saugrenue, elle est pourtant la pierre angulaire sur laquelle s’est bâti le mythe du corporatisme. Évidemment, ces patrons ne sont pas de méchants capitalistes qui font de la plus-value sur notre force de travail pour rétribuer leurs actionnaires, ce sont pour la plupart des gens qui gèrent de l’argent public, ayant une haute idée de leur « mission au service de la Culture » (et parfois d’eux-mêmes !) mais ils pratiquent un management qui n’a souvent rien à envier au secteur privé. Afin de ne pas sombrer dans le manichéisme, précisons illico qu’au sein de la plupart des petites compagnies, les artistes qui jouent vaille que vaille le rôle de patron partagent et s’infligent souvent exactement les mêmes galères que les artistes qu’ils engagent mais cela bien sûr ne devrait jamais servir d’excuse.

Quant au financement, ajoutons tout de même que, comme dans les autres secteurs publics, on assiste depuis quelques années à un glissement progressif vers des PPP (Partenariats-Public-Privé) fortement encouragés via le Tax Shelter (30 % du financement des films et des séries et une part de plus en plus importante de celui des Arts de la scène) ou, plus vicieux, vers le crowdfunding. Bien sûr, il en reste qui sont gênés aux entournures ; qui ne se déclare pas, si vous leur posez la question du sens politique de leur engagement culturel, « évidemment de gauche » au théâtre ? Mais la tentation est forte de mettre sous le boisseau les grands principes sur le financement des services publics quand, à l’heure de l’austérité budgétaire, l’optimisation fiscale des uns permet de créer de l’emploi artistique pour les autres… Gageons que ce n’est pas la méga crise économique qu’on nous promet à l’envi avec sa baignoire de sang et de larmes qui risque d’arranger les choses !

Choisir son camp

Mais choisissons plutôt de parler depuis le camp des travailleurs et travailleuses.

Notre précarité d’emploi structurelle est en grande partie liée à une non reconnaissance sociale. Ah, le monstre du Loch Ness d’un « véritable statut d’artiste » ! Malgré les déclarations main sur le cœur des deux dernières ministres de la Culture (« Mettre l’artiste au centre », « Faire bouger les lignes » !), on piétine et trois p’tits tours et puis s’en vont nous ramènent au point de départ, c’est-à-dire nulle part. D’abord, sachez bien que ce terme « statut d’artiste » se résume aujourd’hui à quelques projets d’aménagement d’un statut particulier de chômeur qui, de plus, ne concerne que certaines catégories d’entre nous ! En attendant, nous subissons depuis de nombreuses années une inexorable dégradation de nos revenus et conditions de travail. Les plus ancien(ne)s d’entre nous ont assisté à cette progressive prolétarisation, et même sous-prolétarisation des artistes ! Si nous bénéficions du garde-fou d’une convention collective renouvelée et enfin signée il y a quelques années, elle n’est obligatoire que pour les théâtres et compagnies subventionnées qui y ont été obligé(e)s de par leurs statuts. Dans les autres cas, elle a été signée par éthique politique ou sous la pression des travailleurs. Malgré la convention (qui règle essentiellement les barèmes, salaires et défraiements ainsi que les horaires de travail), on est trop souvent engagé « au minimum syndical » pour, en grignotant sur les salaires, arriver à boucler les autres postes du budget de création. Il est vrai que dans la grande famille des artistes, on est tous sur le même bateau et qu’on est censés faire le sacrifice librement consenti de quelques kopecks au nom de l’amour de l’Art. Le même bateau ? La même tempête, à la rigueur, mais en paquebot ou en rafiot on ne rame pas sur le même radeau !  Les travailleurs d’Audi, qui ont accepté naguère de travailler plus en gagnant moins pour sauver leur entreprise, pourront vous en parler). Quand on travaille au sein d’un collectif qui, au nom de la viabilité d’un projet de spectacle, s’inflige démocratiquement la même austérité salariale, c’est peut-être discutable (même si la pression morale qu’on porte et qu’on se fait mutuellement porter est énorme) mais ailleurs ? Là où il y a de l’argent et qu’un directeur vous impose ses conditions au nom du même chantage après que les « banquables », artistes plus connus ou chevronnés, aient bien sûr renégocié un « cachet » décent dans son bureau ?

Enfonçons-nous plus avant dans la jungle du secteur. Pour les jeunes, les inexpérimentés, ceux qui se sont résignés à bouffer de la vache enragée parce que ça irait de pair avec ce métier, les artistes qui travaillent en collectif ou pour des compagnies de taille modeste ou non subsidié(e)s), c’est bouts de ficelle, foire d’empoigne ou solidarité entre copains fauchés qui sont la règle. Comment s’étonner qu’au royaume de la débrouille, on s’embrouille un fameux coup dans les « rapports de production » comme disent les marxistes. En dernière analyse, dans ta petite asbl culturelle, le patron c’est bien celui qui signe les C4, non ? Ajoutez à cela une flopée de jeunes comédien(ne)s qui sortent des écoles supérieures des arts du spectacle chaque année et vous aurez le résultat : une armée de réserve d’artistes précarisés ou chômeurs exerçant une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. Une anecdote entre mille : quand vous regardez une série tv belge, imagineriez-vous que certaines n’ont pu être tournées que parce que les contrats proposés par les boîtes de production auraient été négociés à la limite de la légalité, sans « vrai salaire » (entendez limitant au maximum les cotisations sociales), rétribués en droits d’auteur, régime particulier d’indemnité (RPI), défraiements, etc… Ce qui fait que d’aucun(e)s acceptent de signer de tels contrats, c’est le miroir aux alouettes : « Si la série marche et est achetée à l’étranger, c’est l’occasion unique d’être remarqué par un agent et débuter une carrière au cinéma » (sic !)…

Glissements progressifs vers la start up artistique

Si, dans une vision romantique et de par la nature de son travail d’interprétation, l’artiste de spectacle se compare parfois volontiers à un artisan plutôt qu’à un artiste, certain(e)s en viennent à endosser réellement, au mieux par goût, au pire par nécessité, la posture sociale de l’indépendant. Mais si leurs conditions de travail sont en grande partie similaires, leur statut reste flou, ou pour le moins hybride. Par la force des choses, ceux qui s’en croient capables (qu’ils s’en sentent l’âme ou qu’ils s’y résignent) en sont réduits, s’ils veulent ne fût-ce qu’avoir l’opportunité de pratiquer leur métier, à devenir porteurs de leurs propres projets et de créer leur propre outil de travail. Seuls ou au sein de collectifs où leur travail se résume parfois à du quasi bénévolat.

Emprunté avec beaucoup d’humour au monde de l’entreprise, certains revendiquent quasi un statut d’autoentrepreneur à la tête de leur start-up ! Voilà une nouvelle particularité qui, ajoutée aux autres, brouille encore un peu plus le sentiment d’appartenance sociale. Mais, idéologiquement, la comparaison n’est pas neutre et n’est pas fortuite dans le milieu des artistes qui finiraient par croire qu’ils sont réellement des gens « à part » (selon l’image d’Epinal qu’on se plaît à leur renvoyer, par méconnaissance ou pour s’en débarrasser). Cette posture sociale de l’artiste ne correspond-elle pas à un modèle parfait dans l’imaginaire néo-libéral actuel, à une forme de capitalisme sympa et décomplexée qui remet en selle le mythe du self-made-man ? Individu entrepreneur de sa propre vie, jeune et créatif, sans un sou en poche, déployant son talent pour l’innovation, échafaudant sans cesse et sans jamais se décourager de nouveaux projets, positivant chaque échec en le transformant pour rebondir, champion dans la course au financement ici public (émarger à des aides ponctuelles aux projets octroyées par le ministère de la Culture) ! Puis, venant enfin les déposer, ces projets, non comme un prestataire à qui on aurait passé commande, mais dans le cadre des lois du Marché, aux pieds d’un directeur de théâtre qui s’inclinera devant son talent et lui fera l’insigne honneur de lui mettre le pied à l’étrier en l’accueillant dans ses murs. Et ces gens travaillent comme des fous pendant un ou deux ans en amont : écriture, production, rendez-vous professionnels, mailing, résidences de recherche, dramaturgie, présentations d’étapes de travail, relances, rédaction de dossiers, interviews, communication, demandes d’aides à la création…pour finir par se (faire) payer un ou deux mois de répétition, en sus des jours de représentation.

Le tableau ne serait pas complet sans vous parler de ceux qui souffrent sans aucun doute le plus de la crise du coronavirus, toutes celles et ceux que l’on nomme les travailleurs autonomes, ces artistes et ces techniciens qui n’émargent pas nécessairement du chômage, qui n’ont pas droit au « statut » de l’artiste parce qu’ils ne rentrent pas dans les cases, les « freelance », celles et ceux qui n’ont parfois même pas de contrats signés à comptabiliser ou à faire valoir. Où et au nom de quoi iraient-ils demander une compensation pour perte de revenus ?

Pas de Culture sans droits sociaux

On n’imagine pas à quel point un travail syndical de terrain relève de la gageure dans des conditions où, malgré des pratiques de travail essentiellement collectives, le sentiment de solidarité, qui existe, certes, ponctuellement et par à-coups s’avère peu naturel dans un milieu où tout pousse à l’individualisme.

Déjà parce que le premier ou seul contact que les artistes ont avec un « syndicalisme de services réduit à une caisse de paiement d’allocations », c’est un(e) employé(e) du service chômage, ressenti(e) comme la courroie de transmission directe de la machine infernale Onem. Qui n’arrive parfois pas à les aider ou les aiguille mal dans leur parcours de combattant pour « gagner le statut » ou à échapper à la chasse aux chômeurs. Il arrive même que ce(tte) même employé(e) soit vaguement convaincu(e) qu’iel se trouve face à un(e) privilégié(e) parmi les chômeurs et ne se prive pas de le lui faire sentir… Comment rassembler les travailleurs culturels autour d’une stratégie et de revendications communes dès lors qu’il n’y a pas ou peu de « conscience de classe » ? Comment construire la solidarité quand on se croise lors de projets très limités dans le temps, avec des équipes changeantes à chaque production, entre techniciens et artistes aux réalités parfois différentes ? Comment s’étonner d’être considérés par d’autres travailleurs (avec ou sans emploi) comme des privilégiés quand certains d’entre nous ont encore inconsciemment le sentiment d’appartenir à une « caste » ? Le risque existe car à force de trop taper sur le clou de « l’exception culturelle », même en termes de droits sociaux, on en vient de facto à ne plus se considérer comme des travailleurs comme les autres… Ajoutez-y ce talent inné pour exprimer avec beaucoup d’émotion notre galère sociale qui serait « tellement spécifique », sans parfois penser la relier à celle de tou(te)s celleux qui rament sur le banc juste devant ou juste derrière nous… Il y a pire : le mythe romantique et petit bourgeois de l’artiste s’engageant avec abnégation dans sa mission sacrée, « transmettre l’idée du Beau » n’est pas tout à fait mort… Lors d’une assemblée générale d’intermittents français et belges, artistes et techniciens à Avignon en 2014, un de ceux-là s’indignait : « J’aurais l’impression de me salir et de salir mon métier en faisant grève ». Le mot « grève » est tabou dans notre milieu, et pourtant, cette année-là… L’année suivante, la CGT-Spectacle a eu vent d’une liste noire de techniciens ex-grévistes « à n’engager sous aucun prétexte » qui circulait dans d’autres festivals.

Intermittents = précaires à temps plein

Camarades, pendant que nous rêvions d’une exception culturelle, notre petit monde du travail s’est cabossé au même rythme que le grand, celui des autres travailleurs précaires…

Et la dégradation de nos conditions de travail et le stress liés à la concurrence effrénée entre travailleur-euses sont comparables à ce que vivent tant d’intérimaires, de travailleur-euses « flexibles » ou ubérisé(e)s aux mille et un statuts merdiques générés par le « capitalisme de plateforme » : tu la fermes et tu (t’)écrases en espérant te faire réengager lors d’un prochain projet théâtral. Car, dans notre milieu, comme pour un(e) coursie.ère Deliveroo, pas besoin de licencier une forte tête, il suffira tout simplement, de ne plus l’engager, sans devoir justifier quoi que ce soit : tu n’existes plus dès lors qu’on te « retire de l’application » ! On comprend mieux ce qui aide à supporter le harcèlement d’un(e) metteur-euse en scène capricieux-se, d’un(e) chorégraphe caractériel(le) jouissant d’un prestige international ou d’un directeur de théâtre tyrannique (là on peut laisser au masculin, il n’y a quasi pas de femme directrice d’une des grosses maisons de théâtre institutionnel !).

Quand on pense aux intermittents(1)Au lieu du terme flou et connoté d’« artiste », j’emprunte volontairement le terme français d’ « intermittent » qui rend mieux compte, à mon avis, de la réalité du travailleur culturel dont l’activité est, par la nature même de son travail, régulièrement interrompue, donc intermittente. Cet usage permet également de requalifier les artistes en travailleurs culturels dans le contexte des rapports de production., on pense d’abord aux artistes parce qu’ils sont sous les feux de la rampe, on inclut à la limite les techniciens (régisseurs-euses de lumière, de son, de plateau, décorateurs-trices, costumières,… ), surtout quand ils envahissent le plateau un soir de grève… Historiquement, ce fut vrai : du temps où les CDI étaient la norme pour l’ensemble du « marché du travail », l’intermittence permettait, dans quelques secteurs particuliers, à un employeur d’engager une main d’œuvre plus flexible en échange d’une certaine protection sociale pour celles et ceux qui acceptaient les conditions, précaires par nature, de leur travail (saisonniers et artistes par exemple). C’était en quelque sorte du donnant-donnant. On cotisait, on avait un régime spécial, c’était entendu.

Aujourd’hui que la mode générale est aux flexi-jobs (leurs patrons les adorent ces travailleurs taillables-corvéables-jetables-remplaçables à merci !) et que notre intermittence s’apparente à de l’intérim en pleine saison de chasse au chômeur, au nom de quoi ferait-on la distinction entre les intermittents du spectacle et celleux qui nous préparent à manger et font la vaisselle des caterings, nettoient les salles, dressent les « mange-debout » des réceptions, déroulent et agrafent les tapis rouges, déchargent le matériel, montent les gradins et les chiottes mobiles dans les festivals, bossent en gardiennage et patrouillent la nuit pour assurer la sécurité de notre matos ? Eux qui remplissent ces bullshit jobs, quels contrats pourris ont-ils signé ? Et combien parmi eux de sans contrat du tout, payés au black et au lance-pierre ? Combien de sans papiers et sans statut ? Toute une armée de travailleurs de la zone grise sans qui les spectacles n’existeraient pas et qui sont, eux aussi, tout comme nous, des travailleurs précaires. Il est plus que temps de sortir à la fois de l’impasse du corporatisme et de la division imposée de tous les statuts de précaires. Pour ça, il n’y a qu’une solution : la convergence des luttes. Construisons le plus souvent et le plus largement possible des alliances avec les autres travailleurs précaires, les chômeurs et toutes les victimes de l’« activation sociale ». Ils vivent les mêmes galères que nous ? Partageons les mêmes combats. Unir nos luttes d’intermittents et partager les leurs, c’est réfléchir à ce qui nous unit plutôt qu’à ce qui nous divise. Et ce statut unique qui ne laissera plus personne sans revenu, construisons-le ensemble, en y intégrant les spécificités de nos métiers.

Ce que nous défendrons, nous le défendrons pour tous : artistes, intermittents, intérimaires, travailleurs précaires, sous statuts, chômeurs, sans papiers, saisonniers…

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