Ceci est une contribution au débat de Robert Merzig suite à la publication de l’article “Coupe du monde de football en Russie : vive le football populaire !” au Luxembourg qui n’engage que son auteur et ne représente pas l’opinion de l’entièreté de la Gauche anticapitaliste.

Le football n’est ni innocent, ni « neutre », ni « apolitique », et ne l’a jamais été de surcroît, et il joue aujourd’hui un rôle politique précis. En tant qu’appareil idéologique d’État, le football représente un enjeu politique considérable.

Le dernier Mondial de la Coupe du Monde du football a eu lieu au Brésil. Résultat: l’espérance de retombées économiques conduit le gouvernement brésilien à engager des dépenses pharaoniques et à expulser 150 000 personnes, dont 40 000 pour la seule ville de Rio de Janeiro. Pendant de nombreux mois et jusqu’à l’ouverture, les manifestations se sont multipliées contre le gouvernement. Ce qui fera dire à Platini : « Il faut absolument dire aux Brésiliens qu’ils ont la Coupe du monde et qu’ils sont là pour montrer les beautés de leur pays, leur passion pour le football, et que s’ils peuvent attendre un mois avant de faire des éclats un peu sociaux, bah ce serait bien pour le Brésil et puis pour la planète football, quoi »…Et à l’appui multiplication de la corruption tous azimuts du régime et aujourd’hui délitement d’une grande partie des énormes infrastructures créées pour le Mundial et restées à l’abandon. Et bien sûr corruption généralisée de la et de la part de la FIFA à l’appui (donnant-donnant). Cette fois le spectacle a lieu dans la Russie de Poutine, semi-dictatoriale, antisyndicale, antiféministe, envahie par les gardes noires fascistes pro-tsaristes ou ….pro-Staline, tabassant et tuant à tout va. Un régime en soutien indéfectible au criminel de guerre Assad et criminel de guerre lui-même (Tchetchénie). Mais on a droit à une « communion des peuples » autour du ballon, qui n’a, paraît-il, jamais rien de commun avec « la politique »… Dans 4 ans cet opium du peuple se manifestera à nouveau au Quatar (déjà des dizaines voire des centaines de travailleurs immigrés sacrifiés sur l’autel du « sport non-politique »…).

Mondial et aliénation

Il suffit de se plonger dans l’histoire des Coupes du monde pour en extraire la longue infamie politique et la stratégie d’aliénation planétaire. L’expression du capital le plus prédateur est à l’œuvre: les multinationales partenaires de la FIFA et diverses organisations mafieuses s’abattent sur le pays choisi pour en tirer les plus gros bénéfices possibles. Un certain nombre de journalistes qui ont travaillé en profondeur sur le système de la richissime FIFA ont mis en évidence le mode de fonctionnement profondément crapuleux de l’organisation, le très peu ragoûtant Sepp Blatter en tête depuis des décennies avant que la … coupe déborde. Mais bien d’autres responsables sont entourés d’une camarilla engoncée dans des accusations de corruption. De plus, il y a une certaine indécence à faire croire que la population profitera de cette manne financière.

La mobilisation de masse des esprits autour des équipes nationales induit la mise en place d’une hystérie collective obligatoire. Tout cela relève d’une diversion politique évidente, d’un contrôle idéologique d’une population. En temps de crise économique, de crises sociopolitiques et de vertigineuse montée des extrêmes-droites, les seuls sujets qui devraient nous concerner sont les performances, la santé ou les tirs au but de petits footballeurs aux salaires monstrueux. C’est pitoyable.

Toutes les classes dirigeantes de cette planète l’utilisent consciemment comme moyen de domination idéologique et paravent de la réalité. Le football est un moyen de gouvernement au même titre que la télévision, le parlementarisme ou la religion. En clair il fonctionne comme opium du peuple.

Le football en général

(Marc-Henri Reckinger, « Les dieux du stade », 2013)

Le football est organisé en logique de compétition et d’affrontement. Jouer ce spectacle par des acteurs surpayés devant des salariés sous-payés et des chômeurs est déjà une forme de violence. Une logique contradictoire se fait d’ailleurs jour. D’un côté, les supporters ont conscience du fait que les sportifs gagnent des sommes folles par rapport au néant qu’ils produisent mais de l’autre côté, dans une soif d’identification liée à leur propre misère, il y a une impossibilité à ne pas « rêver » devant cette marchandise vivante qui démontre que l’on peut se hisser au sommet de l’échelle.

Plus que jamais le football et le sport saturent notre espace et notre temps. Or, malgré ses centaines de millions de licenciés sur la planète, ses milliards de téléspectateurs, son importance dans le commerce mondial, ses complicités politico-financières et son pouvoir hégémonique sur les corps, il est souvent présenté comme un jeu. Si l’on s’entendait une fois pour toutes sur la définition même du mot, si l’on arrêtait de confondre un match entre enfants tapant dans une boîte de conserve et une finale de Coupe du monde.

Valeurs d’extrême-droite

Avec ses violences meurtrières dans et autour des stades, le football, prétendu facteur d’ « amitié entre les peuples », devient, à l’heure des médias « chiens de garde », un vecteur de désintégration sociale généralisée: violence verbale et physique acceptée sinon attisée, adhésion à des valeurs non démocratiques (ethos guerrier, esprit revanchard, argent facile, adulation des idoles, etc.), chauvinisme exacerbé, renversement de toutes les valeurs de solidarité au profit de la gagne, la haine de l’adversaire, bref un véritable ordre nouveau en filigrane, à tendances globalisantes. Et il ‘est pas surprenant que dans beaucoup de pays, en France, en Italie, en Grande-Bretagne ou en Grèce par exemple, cette expansion du fait sportif et surtout footballistique est concomitante à la montée de l’extrême-droite et de ses valeurs bien nettes: idéologie nationaliste, esprit de combat, propagande chauvine et patriotarde, culte de l’uniforme (tous en bleu ou en orange, tous derrière le chef ou le totem), ordre et discipline, grégarisation national-populiste, mythe du surhomme.

Aliénation et business planétaires

Le sport ne constitue pas une aliénation comme une autre au sein d’un système de rapports de classe et de domination où les aliénations pullulent. De par son irrigation de tous les pores de la société il est à la fois un révélateur, un ajout, un ferment, une arme et une armature, une cause/causalité de l’exploitation économique, socioculturelle, politique, idéologique et …physique (drogues, dopages, anabolisants, mutilations, voire décès précoces).

La systématisation, l’organisation et l’institutionnalisation du sport s’imbriquent étroitement avec les rouages et le fonctionnement du capitalisme, aussi bien au niveau économique qu’à celui de l’appareil idéologique d’Etat. C’est un phénomène datant de l’avènement du machinisme industriel dans la phase ascendante du capitalisme, de la généralisation de la société marchande (de la loi de la valeur). Considérant l’organisation interne, quasi-totalitaire, de l’institution sportive, sa profonde immersion dans le mode de production capitaliste, sa fonction fétichisée d’économie politique du spectacle marchand il apparaît que le sport n’est en aucun cas et en aucune circonstance un ensemble neutre de « pratiques », de « techniques », de « mise en exercice », voire de pédagogies (sic !), mais qu’il est bel et bien une institution dominante de la domination du capitalisme. Ainsi on pourrait suivre Jean-Marie Brohm, sociologue critique du sport et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, en faisant « l’hypothèse que le sport est devenu une sorte de mode de production de type nouveau, une entreprise capitaliste du divertissement, une industrie de l’abrutissement programmé, au même titre que les divers Disneylands, Macdos ou Lunaparks qui parsèment l’Europe et le monde »(J.M. Brohm, La machinerie sportive). En effet l’intrusion massive du capital-argent n’est pas un effet diabolique incompréhensible, mais la simple conséquence de la circulation des valeurs marchandes et monétaires au sein des entreprises sportives et entre elles. « Le sport en tant que nouvelle branche industrielle de production de marchandises, avec son marché, ses investissements, ses sponsors, ses capitaines d’industrie, ses circuits financiers est, comme toute autre branche de production, à la recherche de taux de profits élevés. » (Brohm, ibid.)

C’est le business qui fait ou défait un champion. Les sportifs, les compétitions, les performances, les records, tout s’achète, se vend, se négocie selon les prix du marché – et des clubs de football vont jusqu’à être cotés en Bourse. Autrement dit: toutes les contradictions du capitalisme se retrouvent dans le sport-spectacle.

La sportivisation totalitaire de l’espace public

La sportivisation totalitaire de l’espace public renforce non seulement les multinationales de la fausse conscience, mais tend essentiellement à instaurer un code social uniforme qui exalte le national-populisme, la guerre sportive généralisée, la fabrication planifiée d’un homme nouveau, la mobilisation des meutes. Le sport (télé-) guide une vision du monde, liée à une massification des émotions primaires, fondée sur des instincts idoines. L’exaltation des victoires, records et autres performances « inoubliables », l’une plus « héroïque » que l’autre, dignes des « dieux de l’Olympe », selon l’expression des bonimenteurs sportifs, (con-)sacre des « pseudo-satisfactions illusoires grâce auxquelles l’ordre odieux que nous connaissons peut encore survivre…(et qui)font partie du mécanisme de la domination…(afin) d’empêcher la connaissance des souffrances qu’elle engendre“(Th.W.Adorno, Minima Moralia). Un masque socio-idéologique qui vise à occulter l’exploitation, l’aliénation, l’oppression, les rapports et les conflits de classes.

Une multitude de journaux, de fanzines, de périodiques, d’émissions télévisées envahissantes, de pages spéciales ou de scoops artificiellement prolongés ressassent l’actualité sportive et gavent le bon peuple de ses petites et grandes histoires, de glamour et de culte, y compris de ses annexes « presse du cœur » et « people ». Avec l’aide bien rétribuée de commentaires et de commentateurs adéquats, avec, en arrière-fond, quelques clercs et autres patentés du savoir orienté.

Cette fange idéologique, couronnée des multi-spectacles de performances identifiables, sert de support à la transformation permanente des masses spectatrices, du peuple passéifié en malléable et grouillante populace.