La confiscation de près de 180 milliards d’avoirs russes pour financer un plan de réparation pour l’Ukraine est aujourd’hui au cœur du débat en Belgique et dans l’Union européenne. Les USA ont stoppé leur soutien à l’Ukraine et les régimes illibéraux tels que la Hongrie bloquent l’option d’un emprunt commun pour continuer le soutien européen. La Commission européenne et une série d’Etats-membres (en particulier baltes et scandinaves) proposent de saisir ces avoirs logés très majoritairement en Belgique dans la société privée Euroclear.

Cette dernière et le gouvernement De Wever refusent cette option, en invoquant notamment la crédibilité de la Belgique et de l’UE envers les détenteurs du capital, le respect de la propriété privée, le risque de représailles et la sécurité juridique et financière de la Belgique au cas où la Russie se retournerait et gagnerait devant la justice internationale, ce qui obligerait l’Etat belge à rembourser. 

La sainte alliance entre la droite radicalisée et le grand capital

De Wever a été rejoint par l’illibéral Bouchez (MR), dont le virage à l’extrême droite se confirme de jour en jour : Bouchez, après un plaidoyer en faveur de la sacro-sainte propriété privée, a repris une série d’éléments de langage de Trump, sur la limite dans le temps de l’aide à l’Ukraine, sur l’instrumentalisation des affaires de corruption, semant le doute sur la destination des armes en se dédouanant de la solidarité avec l’Ukraine au nom du fait que la Belgique ne serait “pas en guerre” avec la Russie. Il a aussi défendu la nécessité de rassurer les investisseurs d’Arabie Saoudite, de Chine ou des USA. Quelques jours plus tard, Bouchez a endossé le document stratégique de l’administration Trump teinté d’hostilité et de racisme décomplexés et qui prône l’ingérence contre l’UE par le soutien à l’extrême droite européenne. Ajoutons que régime de Poutine n’a pas lésiné sur les intimidations ces dernières semaines, tant dans les déclarations menaçantes, que les opérations de “guerre hybride” (drones – évoqués directement par Bouchez, piratages…) que les actions en justice d’oligarques et de la Banque centrale russes contre Euroclear. Euroclear dont la CEO a rien moins qu’invoqué un “risque systémique” pour la stabilité financière mondiale, la FEB lui emboitant le pas en craignant la saisie d’avoirs capitalistes européens par la Russie. Droite radicalisée et grand capital vont donc main dans la main dans notre petit pays.

L’argent sale du capital russe

Une telle position n’est pas étonnante d’un premier ministre et de ses alliés gouvernementaux, pas plus que des représentants du grand capital, pour lesquels la liberté du capital prime sur la survie d’un peuple. Rappelons également que l’essentiel de ces avoirs n’appartient pas à des « privés » qui se verraient injustement spoliés par une confiscation géostratégique. Ils appartiennent à un Etat russe dominé par une mafia qui s’est enrichie en s’appropriant les biens publics de l’ex-URSS, et qui s’enrichit de plus belle sur la guerre, la répression et le commerce des énergies fossiles, de l’uranium et des diamants. De Wever appuie également son refus sur l’idée que la Russie gagnerait nécessairement la guerre, ou plus exactement qu’il n’est pas souhaitable qu’elle la perde, car l’échec de Poutine déstabiliserait un grand pays doté de l’arme nucléaire. Or,  ce souci de ménager l’agresseur en dépit de ses crimes explique que l’Europe et les Etats-Unis n’ont jamais soutenu la résistance ukrainienne à hauteur de ses besoins et ont maintenu des relations commerciales avec le régime de Poutine, ce qui a permis aux armées russes de grignoter du terrain. Depuis 2022 jusqu’à aujourd’hui les montants de l’“aide” européenne à l’Ukraine restent inférieurs aux milliards fournis au régime russe, dealer d’hydrocarbures pour les capitalistes européens.

Union sacrée autour du grand capital 

Si le refus de l’Arizona n’est pas surprenant, il est frappant de voir l’Union sacrée qui s’est formée derrière le premier ministre. Que des figures du PS tels qu’Elio Di Rupo, ou qu’Ecolo se rangent finalement derrière De Wever au moment décisif, à l’encontre de leurs déclarations antérieures, n’est pas une surprise : en bons gestionnaires du capitalisme, ils ont déjà eu largement l’occasion de démontrer ces dernières décennies qu’ils faisaient en dernière instance passer les intérêts du capital avant ceux des populations. Que le PTB, par la voix de son président Raoul Hedebouw, fasse de même est en revanche plus interpellant, particulièrement au vu des justifications avancées. Le PTB s’appuie sur deux arguments pour justifier son alignement derrière De Wever : d’une part, comme De Wever, il parie sur une victoire inéluctable de la Russie, une vieille rengaine depuis le premier jour de l’invasion russe et qui a largement été démentie par la force de la résistance ukrainienne ; d’autre part, comme De Wever encore (et comme Euroclear), il soutient qu’il faudrait laisser le capital russe tranquille pour éviter d’effrayer les investisseurs et de mettre en péril la stabilité financière mondiale. On est là bien loin du marxisme. Il y a plus : le PTB dénonce la confiscation de ces avoirs à des fins qu’il considère comme géostratégiques pour l’UE. Dans sa bouche, le soutien à la résistance contre une agression impérialiste s’efface une nouvelle fois derrière la géopolitique des grandes puissances. En sous-texte, il y a l’idée que soutenir l’Ukraine serait s’aligner derrière les intérêts d’un “bloc impérialiste occidental”. Mais comment soutenir une telle position quand le plan stratégique de l’administration Trump exprime de manière aussi limpide l’alliance avec Poutine pour le partage de l’Europe, sur le dos du peuple ukrainien et de tous les peuples européens ? 

Le plus grave est que le PTB appuie De Wever quand celui-ci justifie son refus en disant que la confiscation des avoirs russes compromettrait les chances du “plan de paix”. “On ne peut finir une guerre que par la négociation”, dit Raoul Hedebouw (qui oublie au passage le contre-exemple de la deuxième guerre mondiale). Le PTB répète cela depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, en 2022, dont il disait la veille qu’elle n’aurait pas lieu. Jusqu’à présent, il s’agissait de paroles en l’air, mais ce n’est plus le cas. Dans le contexte actuel, en effet, ce plaidoyer ne peut être interprété que comme un appui concret au plan Trump-Poutine, ce que le PTB assume presque explicitement dans un article récent. Or, ce plan directement rédigé par l’administration russe, n’inclut pas seulement une capitulation de l’Ukraine. Il s’inscrit en plus dans un projet russo-étasunien de désarticuler l’Union Européenne pour partager l’Europe en deux zones d’influence dominées toutes deux par l’extrême-droite. La nouvelle doctrine étasunienne de sécurité nationale est explicite dans son soutien aux forces “patriotes”, “anti-woke”, qui défendent “les valeurs traditionnelles” et la “liberté” de répandre des mensonges nauséabonds sur internet, ce qui est aussi le credo de Poutine. Que le nationaliste De Wever, son ministre de la défense Francken et le trumpiste Bouchez aient de la sympathie pour ce projet montre une forme de cohérence de la droite radicalisée. Il est par contre inconcevable qu’un parti de gauche comme le PTB l’appuie, et tente de maquiller cet appui en mouvement d’insubordination contre l’Union Européenne. 

La réponse de gauche et internationaliste saute aux yeux : il faut exiger que les milliards des mafieux russes – qui s’enrichissent grâce à l’économie de guerre – soient vraiment confisqués, et donc donnés inconditionnellement à l’Ukraine combattante, pour la résistance et la reconstruction. Un tel don est par ailleurs la seule manière d’assurer l’indépendance de l’Ukraine vis-à-vis des desiderata de l’UE néolibérale ou du fascisme trumpiste. Cette politique n’implique aucun soutien à l’Union Européenne néolibérale, répressive, raciste et impérialiste. Mais le bébé de l’unité des peuples ne doit pas être jeté avec l’eau sale du bain des institutions de l’UE. Contre le repli national qui fait immanquablement le lit de l’extrême-droite, il faut reconstruire un véritable internationalisme par en-bas. Cet internationalisme de la classe travailleuse passe par l’affrontement avec les forces du capital de tous les pays, et ici cela signifie concrètement de refuser l’Union sacrée avec De Wever, Bouchez, Euroclear et la FEB. A l’heure de mobilisations sociales et syndicales majeures et durables, il est hors de question de soutenir et de voler au secours de la coalition De Wever et de sa politique thatchérienne de démolition sociale, encore moins pour servir Trump et Poutine.

Gauche anticapitaliste, le 12 décembre 2025


Photo : rassemblement de solidarité avec l’Ukraine le 12 décembre à Bruxelles, contre le blocage par la Belgique de la confiscation des avoirs russes pour financer un prêt de réparation pour l’Ukraine. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0