Nous avons appris la triste nouvelle du décès d’Alain Krivine ce 12 mars dernier.La section belge a eu la chance d’entretenir des relations privilégiées avec Alain Krivine lorsqu’il siégeait au Parlement européen. De plus, en internationaliste convaincu, Alain Krivine a toujours répondu volontiers à nos invitations à prendre la parole lors de nombreux meetings et conférences en Belgique, pour nous faire partager son analyse des expériences de luttes en France et ailleurs. Nous gardons de lui le souvenir d’un cadre politique à la pensée claire et d’un camarade modeste, convaincant, orateur plein d’humour et de verve. Nous transmettons nos très sincères condoléances aux camarades en France, ainsi qu’à ses proches. La lutte continue !

Les membres de la Direction nationale de la Gauche anticapitaliste.


Notre camarade Alain (décédé le 12 mars), pendant plus de 40 ans, aura été au cœur de la vie et de la direction de notre Internationale et de sa section française, tout en contribuant à la construction d’autres sections. Il aura été un des principaux porte-parole de nos idées, de nos combats internationalistes, cherchant toujours à maintenir les acquis politiques de notre mouvement, à le construire avec patience, tout en poussant toujours à s’ouvrir aux nouvelles expériences, aux nouvelles mobilisations, à s’y intégrer avec le souci permanent de l’action unitaire et de l’absence de sectarisme.

Né au milieu de la deuxième guerre mondiale dans une France occupée par les nazis, sa jeunesse fut évidemment marquée par les crimes du fascisme, mais aussi par l’essor des luttes anticoloniales, les révolutions cubaine et algérienne, autant d’événements majeurs de la deuxième moitié du XXe siècle qui ont impulsé l’émergence d’une nouvelle génération de dizaines de milliers de jeunes qui, dans tous les continents, ont rejoint la lutte révolutionnaire. C’est durant ces années qu’Alain a commencé un cheminement politique qui, depuis la fin des années 50, l’aura mené de l’opposition de gauche dans le PCF à la Ligue communiste/LCR puis à la création du NPA. Ce chemin aura vite croisé la IVe Internationale.

Alain, comme beaucoup de militant·es d’après-guerre, a commencé son activité au sein du PCF. Militant communiste exemplaire, il se retrouva vite confronté et opposé à la position du PCF face à la guerre coloniale en Algérie. Partisan du soutien au FLN et à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, il s’engagea dès la fin des années 50 dans les réseaux de soutien au FLN, puis, militant de l’Union des étudiants communistes (UEC), anima le Front Uni Antifasciste à l’université de la Sorbonne à Paris. Ayant rejoint le PCI en 1961 (la section française de la IVe Internationale dans laquelle militaient déjà ses deux frères Jean-Michel et Hubert), il joua un rôle central dans la construction de l’opposition de gauche dans l’UEC qui amena à la rupture avec le PCF lors du soutien de ce dernier à la candidature de François Mitterrand en 1965 et à la création de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). Alain en fut un des principaux animateurs, tout en participant à la création du Comité Vietnam national (CVN) de solidarité avec la lutte du peuple vietnamien.

En février 68, avec le CVN, Alain et d’autres camarades comme Daniel Bensaïd participèrent à un rassemblement international contre l’intervention US au Vietnam organisé à Berlin par le SDS (Sozialistischer Deutscher Studentenbund) avec Rudi Dutschke. Ce rassemblement sera l’occasion d’une manifestation de 20 000 personnes qui inspirera le CVN pour les méthodes de manifestation spectaculaires.

Il fut un des animateurs les plus en pointe du mouvement de Mai 68, la JCR y jouant un rôle prédominant dans la jeunesse étudiante, notamment en région parisienne. L’ensemble des organisations d’extrême gauche, y compris la JCR, ayant été dissoutes par le pouvoir gaulliste après la fin de la grève générale, Alain fut incarcéré avec d’autres camarades pendant l’été 68 puis enrôlé pour effectuer son service militaire. Parallèlement, les militant·es de la JCR jetaient les bases de ce qui allait devenir la Ligue communiste (LC) qui, rassemblant aussi les forces du PCI, devint, au printemps 1969, la section française de la IVe Internationale. Dès lors, la vie d’Alain allait se confondre avec celle de la Ligue communiste dont il devint le porte-drapeau, dès l’élection présidentielle de 1969 où il fut candidat pour la Ligue. Parallèlement, avec d’autres jeunes camarades de la Ligue, il s’investissait dans la direction de l’Internationale aux côtés des anciens, notamment Ernest Mandel, Livio Maitan et Pierre Frank.

Il devint alors pour 40 ans le principal référent politique des militant·e·s de la LC/LCR, pilier quotidien de la direction et du contact avec les villes. Principal porte-parole, le seul réellement connu à une échelle large jusqu’en 2002, il fut la voix de la LC/LCR, l’animateur infatigable des centaines de meetings pour les sections de la Ligue, grandes ou petites. Il était sûrement le dirigeant qui connaissait le mieux les sections et les camarades des villes, carte politique vivante de la LCR. Attaché au travail militant minutieux, il était tout autant attentif à l’activité politique quotidienne du parti qu’à saisir toutes les possibilités d’organiser des campagnes unitaires, d’entrer en contact et de collaborer avec d’autres courants militants.

Au niveau international, il manifestait la même énergie, voyageur infatigable, faisant bénéficier notre Internationale de l’écho reçu par une figure du Mai français, pour développer de nombreuses tournées de meetings, des initiatives comme celle de l’Europe rouge à Bruxelles ou de l’anniversaire de la Commune de Paris en 1971. Énergie aussi pour développer la solidarité avec le peuple palestinien, le FLNKS ou la résistance antibureaucratique de Solidarnosc, la solidarité avec la lutte antibureaucratique en Tchécoslovaquie de Petr Uhl et de ses camarades, dans les liens avec les camarades des pays soumis au néocolonialisme. Son bureau dans les locaux de l’imprimerie de Rotographie à Montreuil aura vu passer des centaines de camarades, représentants des organisations anti-impérialistes et révolutionnaires, et lui-même attacha autant d’énergie à se rendre dans de nombreux pays pour y défendre nos idées et rencontrer les mouvements révolutionnaires.

Dans les années 70 et 80, lecteur quotidien de l’Humanité, il était toujours attentif à ce qui se passait dans et autour du PCF et des autres PC, à la crise internationale du stalinisme. Aussi fut-il toujours attaché, en France, aux possibilités de travail unitaire avec des courants venant du PCF. Il avait le souci de dépasser les frontières de la LCR, d’avancer vers un regroupement politique capable de prendre, dans les classes populaires, la place du PCF. Parmi les premiers à saisir l’importance de mouvements comme ceux de 1995, des luttes des sans-papiers, ayant l’anticolonialisme chevillé au corps, il participa activement aux liens avec les camarades et les organisations d’Algérie, des Antilles, de Corse et de Kanaky. Après la révolution sandiniste au Nicaragua, il participa deux fois comme observateur aux élections en 1984 et 1990, se rendit aussi au Venezuela de la révolution bolivarienne. De même, au début des années 2000, il assura le contact avec les camarades qui voulaient fonder une organisation de la IVe Internationale en Russie.

Son élection comme député au Parlement européen, de 1999 à 2004, avec Roseline Vachetta, donna encore plus d’écho et de possibilités pour l’action internationaliste, surtout dans une période de développement du mouvement altermondialiste et des forums sociaux européens et mondiaux à Florence, Londres, Porto Alegre, Mumbai. Cette présence donna aussi plus d’écho au soutien d’Alain et de Roseline à de nombreuses luttes et permit aussi de développer un travail important d’activités communes de la Gauche anticapitaliste européenne (entre autres avec le SSP écossais, Rifundazione d’Italie, le SWP anglais, le Bloco portugais, l’Alliance rouge et verte du Danemark).

Alain fut un des principaux impulseurs de la campagne d’Olivier Besancenot en 2001 et un fervent partisan de la création du NPA à partir de 2009. Il y apporta jusqu’au bout ses qualités politiques et humaines.

En 2015, présent pour le 1er Mai à Kiev, il avait rejoint, par la suite, la conférence de la gauche ukrainienne débouchant sur le lancement du Mouvement social ukrainien (Socialny Rukh).

Alain a beaucoup agi pour l’organisation de notre courant, l’action politique concrète pour faire avancer nos idées, les initiatives unitaires, le débat direct avec d’autres forces internationales, d’autres courants pour trouver les voies de l’action commune. Il fut un des artisans du renforcement et de l’ouverture de la IV qui a permis d’y accueillir des militants, des organisations venant d’autres traditions.

Son intelligence essayait de compenser le pessimisme des revers par l’optimisme de la volonté. Il nous aura enseigné un marxisme révolutionnaire sans arrogance, unitaire et cherchant en permanence la voie de l’action concrète. Nous essaierons d’y rester fidèles.

Article publié sur le site de la IVe internationale.

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