Après Faire justice, qui interrogeait les pratiques militantes dans la gestion des violences sexistes et sexuelles, la militante féministe Elsa Deck Marsault poursuit dans son dernier ouvrage(1)Elsa Deck Marsault, La violence en spectacle, Paris, La Fabrique, 2026 le fil de ses réflexions sur la justice transformatrice d’un point de vue féministe. Elle y revient en particulier sur les impasses et les dangers des approches carcérales des violences de genre, qui délèguent à un Etat de plus en plus ouvertement raciste et répressif les moyens de notre protection collective. La violence en spectacle constitue un avertissement d’autant plus précieux à l’heure de la montée d’un féminisme d’extrême droite qui instrumentalise ouvertement les violences de genre au profit d’un agenda raciste et anti-migrant.
Le livre s’ouvre sur une généalogie de l’orientation punitiviste du féminisme dominant aujourd’hui. Alors que la deuxième vague du féminisme s’appuyait sur une critique radicale de l’Etat, Elsa Deck Marsault montre comment la dynamique d’institutionnalisation du mouvement féministe dans les années 1970-80 modifiera progressivement le rapport à la puissance publique : l’Etat devient pour de nombreuses associations le principal interlocuteur des revendications féministes. Sur le plan des violences faites aux femmes, c’est en particulier la justice (pénale) et la police qui occupent le rôle de médiation, favorisant l’émergence d’une logique punitiviste qui appelle à un durcissement des peines pour les auteurs de violences(2)Elsa Deck Marsault, La violence en spectacle, p. 42. Cet historique est précieux pour clarifier la ligne de partage idéologique entre un féminisme anticarcéral(3)Dont l’histoire est en grande partie oublié, comme le rappelle Elsa Deck Marsault. Cf. op. cit. 46minoritaire et un féminisme devenu aujourd’hui largement hégémonique dans de nombreuses composantes du mouvement féministe, et pas seulement au sommet de l’Etat. En effet, la logique carcérale n’est pas le monopole du féminisme d’Etat(4)Ce féminisme est défendu en particulier par les femmes occupant des postes dans les gouvernements, mais s’étend également au secteur associatif qui peut par exemple fournir du personnel pour les cabinets de ces ministres ou secrétaires d’Etat féministes. Voir entre autres Aurore Koechlin, La révolution féministe, Paris, Editions Amsterdam, 2019, p. 40 ou des grandes ONG, mais se déploie également, parfois de manière plus insidieuse, dans les collectifs autonomes et parfois plus radicaux, comme l’illustre la popularité du slogan « 20 ans pour chacun » dans le cadre du procès de Mazan(5)Voir : https://www.bfmtv.com/police-justice/20-ans-de-prison-pour-chacun-une-banderole-deployee-avant-les-requisitoires-du-proces-des-viols-de-mazan_AV-202411250265.html.
L’ouvrage propose également une réflexion originale sur la figure de la victime : Elsa Deck Marsault présente cette figure comme le corolaire du sujet néolibéral atomisé, délié de tous ses liens collectifs et extrait de tout environnement social(6)Elsa Deck Marsault, La violence en spectacle, p. 74. Elle montre aussi comment revendiquer le statut de victime est progressivement devenu la seule manière de faire socialement reconnaitre les violences subies. Une telle imposition a pu s’opérer à travers un réseau de complicité entre Etat, médias, et une partie du mouvement féministe, et produit plusieurs conséquences : il institue une dichotomie victime-bourreau qui éclipse la complexité du réel(7)Ibidem, p. 79; il dépossède la personne qui subit des violences de sa puissance d’agir (par définition, la victime est impuissante) et son lien avec la communauté; il renforce enfin le rôle de l’Etat, puisque la victime doit dès lors faire appel à un tier (la police, la justice pénale) pour assurer sa protection(8)Ibidem, p. 78.
Elsa Deck Marsault appelle enfin à « renoncer à la promesse de sécurité », afin d’éviter de nourrir des réflexes punitivistes. Si la remarque est juste, elle appelle sans doute à un débat sur la notion de sécurité. Il est clair qu’une société dans laquelle toute violence serait prévenue relève d’une dystopie : seul un monde dans lequel la répression aurait pénétré tous les aspects de l’existence pourrait répondre à une telle promesse. Il me semble néanmoins qu’il est possible et nécessaire de défendre une idée progressiste de la sécurité. Au contraire de la sécurité du capital et des classes dominantes face aux révoltes des opprimé·es, nous devrions défendre la sécurité de notre camp social, qui en a besoin pour se développer et prospérer. L’appel à une certaine forme de sécurité n’implique pas automatiquement de recours à l’Etat ou à la justice pénale, mais devrait au contraire s’appuyer sur nos propres forces : à travers entre autres le développement de la prévention primaire des violences et la mise en place d’instances démocratiques de gestion des conflits qui devraient aussi agir en amont pour produire un environnement prévenant les violences. En ce sens, l’appel d’Elsa Deck Marsault à faire de la justice un commun à construire et entretenir collectivement, me parait très juste, mais ne devrait pas se faire en abandonnant l’idée de sécurité aux seules forces conservatrices. Une telle sécurité est certes une ligne de crète, qui n’empêche évidemment pas la violence, ni la nécessité de s’exposer à l’ébranlement(9)Ibidem, p. 127, mais poursuit l’exigence de construire des espaces de vie et de lutte pour tous et toutes, sans tomber dans les excès de l’idée de safe place.
En creux de toute son analyse, Elsa Deck Marsault dénonce le « présentisme » qui enferme aujourd’hui le mouvement féministe(10)Nous pourrions étendre le jugement à une bonne partie du mouvement social aujourd’hui, en proie à une crise de l’alternative., soit l’idée qu’il serait impossible de penser un autre horizon au monde actuel. Sur le plan des violences de genre, une telle conception conduit à un fatalisme dangereux (il faudrait bien s’en remettre à l’Etat, puisque nous ne disposons pas de pratiques suffisamment éprouvées de justice transformatrice) qui affaiblit la portée émancipatrice de nos luttes. Or, l’action politique consiste au contraire, comme le rappelait Daniel Bensaïd, à ouvrir des possibles. Au-delà du diagnostic pessimiste, le livre d’Elsa Deck Marsault constitue ainsi une invitation précieuse à de grands débats dans les luttes féministes pour penser un autre futur, et établir aujourd’hui des lignes de fuite pour échapper aux impasses du féminisme carcéral.
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Nous recevrons Elsa Deck Marsault à Bruxelles le samedi 18 avril à 19h à la librairie Par chemins (Rue Berthelot 116, 1190 Forest) pour une conférence-débat autour de son dernier ouvrage. Plus d’information sur le site de la Formation Léon Lesoil ou sur Facebook.
Notes
