A la suite des meurtres des défenseurs communautaires Renee Macklin Good et Alex Pretti par des agents fédéraux, les commentateurs se sont empressés de donner leur interprétation de ces événements. Comme on pouvait s’y attendre, les responsables de l’administration s’efforcent d’assimiler la défense communautaire au terrorisme intérieur, alléguant, contre toute preuve vidéo documentée, que Pretti et Good ont menacé les agents qui les ont assassinés.
Beaucoup d’autres ont défendu la légitime participation à des actions visant à protéger les quartiers face à l’offensive fédérale organisée contre les communautés immigrées de Minneapolis. Cependant, les deux camps négligent souvent de replacer ces événements dans son cadre historique : une tradition de la défense communautaire et de la formation de sanctuaires comme résistance à long terme à la colonisation et à la répression aux États-Unis.
Au cours de l’offensive actuelle contre les communautés immigrées urbaines dans des villes sanctuaires comme Chicago, Portland et Minneapolis, les réseaux d’intervention rapide et de surveillance des migrations ont contribué à réduire le nombre de personnes emmenées grâce à la surveillance des quartiers et à une large campagne d’information sur les droits des citoyens. Ces réseaux forment également des bénévoles à observer les activités des agents fédéraux sur le terrain et à avertir et soutenir les communautés touchées.
Ces activités entièrement légales, nécessaires dans le contexte des nombreuses violations des droits des citoyens et des non-citoyens par l’administration actuelle, s’appuient sur une organisation qui existe sur ce continent depuis au moins le XVIIe siècle.
Issu des pratiques populaires du Black Panther Party et de l’American Indian Movement (AIM), l’observation légale mobilise les résidents pour surveiller les forces de l’ordre.
Déjà en 1968, alors que des habitants autochtones de Minneapolis étaient jetés brutalement dans les fourgons de police, l’AIM a commencé à suivre systématiquement les déplacements des patrouilles de la police . De même, le Black Panther Party, fondé à Oakland en 1966, a réagi à la brutalité policière en patrouillant dans les communautés afro-américaines et en créant des cliniques juridiques dans le cadre d’une vaste campagne de défense communautaire.
Dans le contexte des attaques actuelles de l’ICE, l’expérience passée a été réactivée : l’observation juridique est redevenue un aspect essentiel de la défense communautaire et de l’organisation de sanctuaires. Ces dernières semaines, les patrouilles de l’AIM ont recommencé à sillonner les quartiers de ces deux villes .
Heather Bruegl, organisatrice et historienne explique : « Nous voyons cela se reproduire aujourd’hui [parce que] les droits des personnes sont violés. Nous voyons des autochtones, des membres de tribus, être détenus. Il est important que des groupes comme l’AIM et d’autres groupes se manifestent à nouveau, travaillent au sein de la communauté et veillent à ce que nous nous protégions les uns les autres. »
En tant que formes de résistance à la répression militarisée, ces efforts ont des précédents historiques importants. Bien que les concepts mêmes de sanctuaire et de défense communautaire soient devenus controversés à une époque où le discours politique est marqué par une xénophobie décomplexée et la diabolisation de l’action collective, ces pratiques sont antérieures à la fondation des États-Unis en tant que nation et ont été fondamentales pour la survie collective tout au long de l’histoire de la colonisation et de la migration dans les Amériques. Les pratiques de sanctuaire ont été une partie centrale, bien que souvent occultée, de l’histoire des Amériques.
Peu après que les navires européens aient amené des Africains réduits en esclavage pour travailler dans les Amériques, des communautés de marrons ont vu le jour dans des endroits reculés et difficiles d’accès, comme le Grand Marais lugubre de Virginie et les Everglades de Floride. Ces communautés ont accueilli des Africains, des Européens et des autochtones fuyant les régimes sévères d’esclavage et de colonialisme qui leur étaient imposés.
Dans Slavery’s Exiles: The Story of the American Maroons, l’historienne Sylviane Diof décrit les communautés marronnes comme des espaces de « mouvement, d’indépendance et de réinvention où de nouveaux modes de vie ont été créés et ont évolué ; où des réseaux se sont construits et consolidés, et où la solidarité s’est exprimée de manière concrète, rendant possible le mode de vie alternatif des marrons ».
Historiquement, les communautés marronnes multiraciales et les campements autochtones multitribaux qui ont vu le jour le long des frontières de la colonisation partagent de nombreux aspects des pratiques contemporaines de défense communautaire. La reconnaissance de ces parallèles historiques remodèle notre compréhension collective de la longévité et de la souplesse d’adaptation de ces « pratiques de sanctuarisation » et nous aide à comprendre les raisons pour lesquelles le régime actuel cherche à les diaboliser.
À Prophetstown, dans l’Indiana, par exemple, un parc d’État fondé en 2004 commémore le campement autochtone multinational créé par les frères Shawnee Tecumseh et Tenskwatawa au début des années 1800. Bien que le gouverneur des territoires de l’Indiana et futur président William Henry « Tippecanoe » Harrison ait vaincu le rassemblement intertribal et réduit Prophetstown en cendres, le lieu reste un hommage au pouvoir de l’organisation collective contre la déportation.
Le traité de Paris a mis fin à la Révolution américaine, traçant les frontières de la nouvelle nation à l’est des Appalaches. Mais dans les décennies qui ont suivi la révolution, les pionniers ont afflué par-delà les montagnes vers les terres autochtones, faisant de la vallée de l’Ohio une nouvelle frontière de colonisation. Les fermes que ces colons ont revendiquées et les terres qu’ils ont spoliées et clôturées ont mis à mal et complètement désorganisé puis détruit les pratiques autochtones ancestrales de partage des terres.
Pour les États-Unis nouvellement créés, la vallée de l’Ohio était nécessaire à la sécurité nationale contre les incursions des Autochtones, des Anglais, des Français et des Espagnols… Alors que pour les Autochtones, la colonisation euro-américaine devenait synonyme de catastrophe.
Dans l’espoir de résister à l’expansion américaine, les peuples autochtones de tout le pays se sont joints au campement de Prophetstown. Les espaces de refuge qu’ils ont créés intégraient la vie quotidienne, la pratique spirituelle et l’éducation politique. Qu’il s’agisse de s’entraider pour récolter de la nourriture et s’occuper des enfants, de construire des habitations ou d’assurer des gardes, ces espaces de refuge étaient des lieux d’entraide collective.
Connu dans ses dernières années sous le nom de Grand Prophète Shawnee ou « la Porte ouverte », Tenskwatawa est devenu un chef spirituel après s’être remis de manière spectaculaire de plusieurs années d’alcoolisme. Après avoir survécu à une chute dans un feu alors qu’il était ivre, il a commencé à prêcher que le rejet des importations non autochtones telles que les armes à feu et l’alcool permettrait aux peuples autochtones de revenir à leurs modes de vie traditionnels, les protégerait contre de nouveaux déplacements et leur rendrait leurs terres.
Ses prophéties correspondaient à celles d’autres figures saintes autochtones à la frontière des colonies, depuis les enseignements pré-révolutionnaires de Neolin, le prophète du Delaware, jusqu’aux révélations de la fin du XIXe siècle du prophète de la Danse des Esprits, Wovoka.
Chacune de ces prophéties comportait des aspects spirituels et politiques, chacune a donné lieu à la construction d’une ville sanctuaire temporaire par un groupe multinational d’adeptes autochtones, dont beaucoup avaient été déplacés de leurs foyers et étaient déterminés à lutter contre de nouvelles expulsions.
Une ville sanctuaire
En 1805, des membres d’une douzaine de tribus du Midwest se sont rendus au campement de Tenskwatawa à Greenville, dans l’Ohio. À l’instar des caravanes de migrants contemporaines composées de groupes diversifiés de personnes marchant ensemble à travers l’Amérique centrale à la recherche d’un refuge plus au nord, bon nombre de ces voyageurs avaient déjà été témoins de la guerre et de la destruction de l’environnement dans leur pays d’origine.
Dans la ville sanctuaire qu’ils ont créée ensemble, les gens montaient la garde contre les forces hostiles, partageaient leurs provisions et échangeaient des histoires, créant ainsi des liens qui les ont soutenus dans leur campement temporaire et au-delà.
Bien que les gens se rendaient dans ces lieux de refuge motivés par leur fervent espoir de survie collective, leurs efforts pour se constituer des zones de refuge sécurisées ont été largement diabolisés. La crainte du pouvoir de la Danse des Esprits a poussé l’armée américaine à massacrer en 1890 près de 300 Lakotas qui campaient à Wounded Knee. Ce n’est pas une coïncidence qu’aujourd’hui, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a récemment osé revendiquer les médailles d’honneur décernées aux soldats qui ont assassiné des anciens, des femmes et des enfants à Wounded Knee !
Tout comme la crainte d’une insurrection indigène a précipité le massacre des adeptes de la Danse des Esprits, l’idée que les caravanes de migrants contemporaines sont des hordes de voyous déterminés à détruire les États-Unis anime la guerre actuelle contre les migrants et les demandeurs d’asile, ainsi que la diabolisation des pratiques de sanctuaire.
Tom Homan, le « tsar des frontières », qualifie systématiquement les villes sanctuaires de « sanctuaires pour criminels », dénigrant et salissant ainsi l’histoire héroïque de ces espaces.
Pendant que son frère rassemblait des gens pour construire leur ville sanctuaire, Tecumseh parcourait le Midwest et le sud, s’adressant à des nations autochtones éloignées pour leur expliquer la nécessité pour les Indiens de s’unir pour défendre leurs terres. Il expliquait : « Ces terres sont les nôtres, et personne n’a le droit de nous en chasser. Le Grand Esprit là-haut nous a désigné cet endroit pour y allumer nos feux. »
Ses discours enflammés ont incité de nombreux autres Indiens à s’engager à collaborer avec l’alliance autochtone qu’il avait imaginée, et beaucoup ont déménagé pour rejoindre la nouvelle communauté refuge de l’Ohio.
Tecumseh et Tenskwatawa se sont inspirés des traditions prophétiques autochtones pour mobiliser une large résistance contre la spoliation. De même, les communautés abolitionnistes organisées dans les églises noires de villes comme Philadelphie et Milwaukee se sont inspirées des Écritures chrétiennes pour défendre les Afro-Américains contre les exactions des chasseurs d’esclaves, rendues possibles par les lois sur les esclaves fugitifs pendant la longue et violente période qui a précédé la guerre civile.
Ensemble, ils ont accueilli ceux qui étaient pris pour cible par la police et les chasseurs d’esclaves, résistant collectivement aux tentatives d’asservissement des Noirs libres.
Inspiration de la théologie de la libération
Dans les années 1980, de nombreuses institutions religieuses se sont inspirées de la théologie de la libération latino-américaine pour ouvrir leurs portes aux demandeurs d’asile d’Amérique centrale, dont beaucoup étaient autochtones.
Ces leaders ont reconnu l’impératif spirituel d’accueillir et d’organiser les dépossédés, prenant au sérieux l’injonction de l’archevêque salvadorien assassiné Oscar Romero concernant l’accompagnement : « Ce que la Garde nationale est susceptible de faire est injuste. Si elle attaque, vous devez être aux côtés des paysans. Accompagnez-les. Prenez les mêmes risques qu’eux. »
Les immigrants fuyant les ravages des guerres soutenues par les États-Unis en Amérique centrale ont sensibilisé les organisateurs américains à la théologie de la libération. En conséquence, l’accompagnement est devenu l’une des pratiques clés des années 1980 et du New Sanctuary Movement (nouveau mouvement pour le sanctuaire) lorsqu’il a refait surface au début des années 2000, parallèlement à l’intensification des campagnes contre les immigrants sans papiers menées par les politiciens démocrates et républicains.
Alors que la nourriture venait à manquer dans l’Ohio et que certains chefs autochtones locaux signaient des traités cédant leurs terres au gouvernement américain, le chaman potawatomi Main Poc encouragea Tenskwatawa à déplacer le campement vers l’ouest, dans le pays potawatomi. En 1808, Prophetstown, près de l’actuelle Lafayette, dans l’Indiana, devint le centre du renouveau spirituel et de la résistance politique autochtones dans la vallée de l’Ohio.
Les peuples autochtones du Midwest et d’ailleurs se sont rendus en caravane au campement, qui a fini par compter plus de trois mille personnes. Dans son article « Prophetstown on the Wabash: The Native Spiritual Defense of the Old Northwest », l’historien Timothy Willig explique que les peuples autochtones locaux considéraient depuis longtemps la région, située au confluent des rivières Wabash et Tippecanoe près de Prophetstown, comme un site spirituel puissant.
D’un point de vue stratégique, ces rivières donnaient accès aux régions de l’Illinois et des Grands Lacs. Elles fournissaient également de l’eau potable et, peut-être, un sentiment de refuge et de réconfort aux milliers de personnes attirées par le campement.
Dans des termes qui font écho à de nombreux rapports sur les communautés marronnes du sud des États-Unis, William Henry Harrison observait : « Il se trouve immédiatement au centre de ce beau pays où il [Tecumseh] souhaite nous empêcher de nous installer — et surtout, il a immédiatement derrière lui un pays qui n’a été que peu exploré… dans lequel notre cavalerie ne pourrait pénétrer, et notre infanterie, qu’au prix d’efforts lents et laborieux. »
Les espaces sanctuaires comme Prophetstown voient le jour dans des moments de grave péril, offrant un refuge et une aide communautaire contre les actions militarisées de l’État qui déplacent les populations, menacent leurs maisons et les obligent à prendre des décisions difficiles concernant la fuite et la réinstallation.
Prophetstown était l’une des nombreuses villes sanctuaires construites tout au long de l’histoire américaine pour abriter des personnes rassemblées dans l’espoir de défendre leur patrie et leur mode de vie. Il en existe beaucoup d’autres, depuis les premières communautés marronnes, en passant par les nombreux espaces autochtones créés par solidarité et résistance, jusqu’aux villes du nord qui ont bafoué les lois sur les esclaves fugitifs et ont abrité les Afro-Américains pendant la longue période qui a précédé la guerre civile.
À l’heure actuelle, les observatoires de la migration et les réseaux de défense contre les expulsions renforcent les politiques de sanctuaire et les créent là où elles ne sont pas en vigueur. Les campements pro-palestiniens dans les universités du monde entier étaient des villes sanctuaires temporaires, construites grâce à la solidarité multiraciale et interconfessionnelle, où se déroulaient des conversations interdites ailleurs.
La guerre actuelle de l’administration Trump contre les villes sanctuaires se déroule à une époque de révisionnisme historique radical, où les forces de l’État tentent de reléguer une grande partie de notre histoire collective dans l’oubli. Tout en s’efforçant de détruire les espaces sanctuaires, le régime actuel s’efforce d’en effacer même le souvenir.
Se battant pour le bien-être d’un petit pourcentage de personnes riches au détriment du bien commun, ce régime redoute le pouvoir et l’inévitabilité de la résistance collective.
Mais le pouvoir spirituel et politique des espaces sanctuaires perdure. Le message de Prophetstown a survécu à l’incendie du campement par Harrison ainsi qu’aux déplacements forcés de nombreux autochtones de la vallée de l’Ohio vers le « pays indien » en Oklahoma.
Malgré les efforts continus visant à discréditer les réseaux de défense communautaire et les villes sanctuaires, ceux-ci continuent de représenter des forces démocratiques puissantes qui résistent et survivent à la brutalité autoritaire.
En défendant leurs communautés, les habitants de Minneapolis et de Saint Paul incarnent une tradition américaine ancestrale. L’histoire se souviendra de leur courage.
Rachel Ida Buff enseigne l’histoire à l’université du Wisconsin-Milwaukee. Spécialiste de l’immigration, elle enseigne également les études afro-américaines et est membre du conseil consultatif académique de Jewish Voice for Peace. Buff est l’auteure de trois ouvrages sur les droits des immigrants, dont le glossaire bilingue de 2020, A is for Asylum Seeker: Words for People on the Move/A de Asilo: Palabras para Personas en Movimiento (Fordham, 2020).
Article initialement publié sur le site d’Against the curent

