La plupart des analyses du capitalisme contemporain omettent ou minimisent le rôle structurant des industries d’armement, et plus largement des systèmes militaro-industriels. L’économiste Claude Serfati démontre leur centralité dans ce qu’il nomme la dynamique « totalitaire » en cours.

***

C’est devenu un lieu commun d’observer qu’une grande partie de la planète évolue à vitesse accélérée vers des régimes qualifiés d’ « illibéraux » par les courants dominants, ou bien d’« étatisme autoritaire » selon l’expression utilisée par Nicos Poulantzas.

Dans ce contexte, cet article s’intéresse au rôle des systèmes militaro-industriels (SMI) dans cette évolution autocratique du capitalisme. Il est principalement consacré aux États-Unis, non seulement parce que ce qu’on appelle dans ce pays le « complexe militaro-industriel » (CMI) est bien plus documenté que dans d’autres pays, mais surtout parce que depuis sa création en 1945, le CMI, qui est adossé à un budget militaire qui compte pour 40% des dépenses militaires mondiales, occupe une place déterminante dans l’espace mondial et que D. Trump s’efforce donc de conformer le monde à sa vision liberticide.

L’hypothèse théorique qui guide cet article est la suivante. Les appareils militaro-industriels des pays les plus puissants de la planète partagent tous la profonde singularité d’être positionnés à l’intersection de l’économique et du politique. Certes, l’intervention massive des États dans l’activité économique est une constante historique du capitalisme, mais il s’agit ici de tout autre chose car les appareils militaro-industriels fonctionnent sur la base d’une intégration organique de l’économique et du politique.

Ils bénéficient ainsi d’une grande puissance et d’une absence de contrôle démocratique puisqu’ils conjuguent les performances technologiques et la légitimité politique suprême, celle de constituer l’ultime recours pour la défense de l’ordre social. En somme, les SMI cristallisent dans leur structure les deux dimensions du capitalisme, qui est conjointement un régime d’accumulation et un mode de domination sociale.

Cette intégration politico-économique est d’ailleurs contenue dans l’expression même de « complexe militaro-industriel » introduite par le Président Eisenhower dans son discours de 1961(1)Serfati Claude, « Mes chers compatriotes, méfiez-vous du complexe militaro-industriel ! » dans Petitjean Olivier et Du Roy Ivan (2025) , Multinationales – Une histoire du monde contemporain, La Découverte.. En effet, tous les SMI ont pour trait commun d’être composés de l’institution militaire, des entreprises de défense et du pouvoir politique (exécutif et législatif). Ces trois composantes sont parfois qualifiées de ‘triangle de fer’ (Iron triangle)(2)Adams, Gordon (1981) The Politics of Defense Contracting: The Iron Triangle (Council on Economic Priorities), mais cette définition sous-estime le fait que ces composantes font « système » et qu’elles en possèdent plusieurs propriétés(3)Selon les théories des systèmes, le tout (le système) représente plus que la somme de ses parties, il possède une cohésion qui lui permet de se reproduire et il est finalisé par un objectif. Enfin les systèmes sont généralement ouverts sur leur environnement voir von Bertalanffy Ludwig, (1950 )“An Outline of General System Theory “, The British Journal for the Philosophy of Science, Volume I, Issue 2, 1 August. Les systèmes militaro-industriels possèdent ces propriétés.. Le poids respectif de ces trois composantes varie évidemment selon les pays, car il dépend de leur histoire et de la place que les pays occupent dans la hiérarchie mondiale. 

Le fait que les SMI soient positionnés à l’intersection de l’économique et du politique constitue un défi pour les théories dominantes, puisqu’elle érigent la séparation du ‘marché’ et de l’État en dogme normatif et lorsque leurs penseurs observent une transgression, ils déplorent que l’État sorte de ses fonctions régaliennes. Mais ce positionnement singulier des SMI constitue également un défi pour l’analyse marxiste. Il est en effet bien connu que la séparation entre les domaines de l’économique et du politique est un trait distinctif du capitalisme.

Pour la pensée marxiste dominante, cette séparation est matérialisée dans l’existence d’une infrastructure, composée des rapports de production et d’une superstructure, lieu du politique, du militaire et de la loi, qui est soumise au primat de l’infrastructure. En sorte que dans cette approche, “les acteurs (agency) peuvent être ‘rigoureusement’ exclus de la science des sociétés en raison de déterminations totalement ‘structurelles’ »(4)Wood Meiksins Ellen, (1995) , Democracy against Capitalism, Cambridge University Press, p.50..

Cette « histoire sans sujets » a conduit les marxistes à porter une attention très insuffisante aux SMI en tant qu’objets spécifiques ainsi qu’à leur capacité d’auto-expansion, qui, comme pour tous les systèmes, repose en partie sur des mécanismes endogènes. Au contraire, le courant « institutionnaliste », inspiré par les travaux de T. Veblen, s’est intéressé aux traits nouveaux et singuliers du SMI états-unien.

Une autre lecture des relations de l’économie et du politique au sein du capitalisme peut pourtant s’inspirer de Marx, comme on le verra plus loin. Il suffit de noter ici qu’après avoir lu l’entrée « Armée » rédigée par Engels pour la New American Encyclopedia, Marx lui demande de rédiger une contribution sur “l’industrie de l’extermination humaine (industry for human slaughter) » qu’il intégrerait dans le livre 1 du Capital(5)https://wikirouge.net/texts/en/Letter_to_Friedrich_Engels,_July_7,_1866, pourtant considéré comme traitant du ‘capital en général’(6)Roman Rosdolsky (1977, première édition en Allemand 1968), The Marking of Marx’s « Capital », Pluto Press, Londres..

L’intégration organique de la légitimité politique et de la puissance industrielle et technologique constitue les SMI en noyau totalitaire de leur sociétés. L’adjectif totalitaire qui est utilisé dans cet article désigne ici un processus en cours et non pas le triomphe du « totalitarisme », ce « concept caméléon » ainsi que le nomme Enzo Traverso(7)Traverso Enzo (2001), Totalitarisme. Le vingtième siècle en débat, Points, Paris, p.317. Autrement dit, il ne s’agit pas d’affirmer que les sociétés modernes sont dès aujourd’hui dominées par des régimes de type fasciste.

Toutefois, les tendances totalitaires à l’œuvre s’exacerbent en relation avec le durcissement des rivalités inter-capitalistes. Elles se manifestent aujourd’hui par le fait que le bloc social qui contrôle les SMI, régénéré par les technologies fondées sur l’intelligence artificielle (IA), renforce, bien au-delà du domaine militaire, son emprise sur la société dans son ensemble.

Dans le cas des États-Unis, l’idéologie explicitement totalitaire des dirigeants des groupes du numérique conforte l’aventure bonapartiste de D. Trump. L’IA se révèle aujourd’hui comme la technologie générique d’un monde en guerres(8)Serfati Claude, « L’intelligence artificielle, technologie d’un monde en guerres », AOC, 26 septembre 2025. car elle est aujourd’hui appropriée par des États rivaux qui l’utilisent conjointement comme un vecteur de suprématie militaire et de compétitivité technologique. Les rivalités impérialistes et l’insoutenabilité écologique sont exacerbées par les besoins insatiables des data centers en énergie, eau et éléments de métaux rares.

La trajectoire de développement qui est imposée à l’IA par les grands groupes et leurs États menace aujourd’hui les êtres humains sur un triple plan : en tant qu’ils sont salariés victimes de suppression d’emplois, citoyens surveillés par leurs États et enfin civils victimes de l’incorporation de l’IA dans les armes utilisées comme la guerre à Gaza et en Ukraine le montrent amplement. Ces développements totalitaires des SMI sont plus qu’une conséquence de la marche des ‘États démocratiques’ vers des régimes autoritaires, ils en sont un puissant stimulant.

La contribution du courant institutionnaliste à l’analyse du « complexe militaro-industriel »

En tant que courant de la recherche académique – mais les ONG ont également largement contribué à documenter les pratiques du CMI états-unien -, les ‘institutionnalistes’ ont eu le mérite de s’intéresser au CMI, d’en analyser la composition et d’en souligner la dangereuse puissance. A partir des années 1970, ils ont en particulier montré que les stratégies adoptées par les grands groupes de la défense renforçaient leur enclavement dans le militaire et les écartaient des trajectoires technologiques qui émergeaient alors dans le secteur commercial. Leur incapacité à innover grâce à l’IA en est l’exemple le plus récent.

Une place particulière doit être faite au sociologue C. Wright Mills qui a proposé un cadre d’analyse de l’appareil militaro-industriel des États-Unis dans un ouvrage publié quelques années avant le discours d’Eisenhower. Wright Mills y décrit ces nouvelles classes dirigeantes qu’il qualifie d’ « élite au pouvoir »(9)François Denord, qui a réalisé une nouvelle traduction d’Elite power a substitué au titre français initial L’Elite du pouvoir celui de L’élite au pouvoir, voir « Pourquoi rééditer L’Élite au pouvoir ? », file:///C:/Users/Claudes/Downloads/classiques.pdf, une expression qu’il préfère à la notion de « classes dirigeantes », trop influencée selon lui par un « déterminisme économique », alors que ces élites s’appuient au moins autant sur des facteurs politiques et militaires(10)Mills W.C. (1959, première edition 1956), The power elite, Oxford University Press.. Les élites au pouvoir dirigent l’appareil d’État et s’arrogent des prérogatives »(11)ib..4..

Plus précisément, ces élites ont unifié les sphères politiques, économiques et militaires sous leur contrôle et ont conquis un pouvoir sans égal grâce à l’entrée déterminante des militaires(12)ib..278.. Cette montée en puissance des militaires est une cause essentielle du « grand changement structurel du capitalisme américain en direction d’une économie de guerre permanente »(13)ib., p.215.. Enfin, Mills souligne que l’ascendant des militaires se produit au sein d’un système en apparence démocratique mais qui est affaibli (weakened and formal democratic system) structuré par l’institution militaire et qui est devenue une force politique dans ses perspectives et sa conduite »(14)ib. p276.

Seymour Melman, qui a conduit des analyses pionnières qui documentaient les effets délétères du CMI sur les performances de l’industrie manufacturière étatsunienne, s’inspire de l’analyse de Mills et il considère que le capitalisme états-unien est tombé sous la domination du « state-management ». Ce terme évoque une bureaucratie d’État, voire un « capitalisme d’État », une expression également utilisée par Melman(15)Melman S., Pentagon Capitalism : the political economy of war,New York, McGraw-Hill, 197, p.2.. Le cœur de ce ’capitalisme d’État’ se trouve au Pentagone qui, sous l’impulsion de R. McNamara, secrétaire d’État à la défense de J. Kennedy a mis en place « une gestion centralisée de l’empire militaro-industriel » . En réalité, conclut Melman, le Pentagone est devenu « un État dans l’État, une institution para-étatique »(16)Ib., p.266..

En résumé, ces thèses managériales ne contestent pas l’existence de structures capitalistes, mais estiment qu’elles se sont transformées sous l’impulsion du militarisme, et qu’elles ont donné naissance à de nouveaux centres de pouvoir. De plus, Mills et Melman n’hésitent pas à lier le rôle omniprésent du ‘Complexe’ dans la société étatsunienne aux guerres menées par l’armée étatsunienne.

Les faiblesses de l’analyse marxiste

Les critiques marxistes formulées contre les hypothèses institutionnalistes du CMI sont nombreuses. Certains marxistes reprochent à Mills d’inscrire sa notion de « l’élite au pouvoir » dans le courant dominant de la sociologie politique américaine.  En conséquence, « le complexe militaro-industriel est analysé à partir de la perspective anti-marxiste, initialement inspirée par la pensée néo-machiaveliste et wébérienne ». Il est également reproché à Melman de considérer que le principal objectif du Département de la défense est l’expansion de son propre pouvoir au sein de la société américaine, [plutôt que de considérer] que le complexe militaro-industriel est dominé par des oligarques économiques(17)Moskos Charles C. , “The Concept of the Military-Industrial Complex: Radical Critique or Liberal Bogey?”, Social Problems, 1974, Vol. 21, No. 4, avril..

La recension de l’ouvrage de Mills par A. Sweezy, sous le titre évocateur : Elite power or Ruling class ? est plus subtile et plus appréciative. Il observe que Mills ‘chevauche’ en permanence deux positions différentes concernant l’élite : celle d’une classe dirigeante – au sens marxiste – et celle d’élites présentes dans les « ordres institutionnels majeurs » de l’économique, du politique et du militaire. Sweezy critique cette deuxième interprétation. Il conteste le fait qu’il existe une autonomie des militaires, et même, écrit-il, une « semi-autonomie » (p.24) car les militaires sont au contraire totalement dépendants du pouvoir économique(18)Selon William Hartung et Dillon Fisher, en 2023, plus de 80% des généraux et amiraux quatre étoiles des forces Etatsuniennes étaient membres, conseillers, consultants ou lobbystes d’entreprises de l’armement, 5 octobre 2023, https://responsiblestatecraft.org/pentagon-revolving-door/. Domhoff, dans Who rules the USA ? aboutit aux mêmes conclusions, et il ajoute que le complexe militaro-industriel n’est pas indépendant du reste des entreprises car il « n’est pas capable d’obtenir les financements budgétaires dont il a besoin pour maintenir quelque peu cette indépendance »(19)Domhoff, G. William (2006, 5°ed) , Who rules America: power and politics, McGraw Hill, New York..

La critique de Mills faite par N. Poulantzas constitue la forme théorique la plus élaborée de cette littérature marxiste qui dénie l’existence d’une autonomie institutionnelle et d’un pouvoir propre au complexe militaro-industriel. La radicalité de sa critique tient sans doute au fait que Poulantzas fut influencé par le ‘marxisme structuraliste’, bien qu’il ait évolué sur cette question(20)Jessop, B. (1985). Nicos Poulantzas: Marxist Theory and Political Strategy. London: Macmillan..

Poulantzas reproche à Mills de découvrir « le fondement du pouvoir politique dans l’existence même de l’appareil d’Etat et [d’]attribu[er], par une confusion entre pouvoir d’Etat et appareil d’Etat, un pouvoir politique propre à la bureaucratie d’Etat » (italiques dans le texte)(21)Poulantzas (1972) , Pouvoir politique et classes sociales, François Maspéro,  tome 2, p.155. A l’inverse, Poulantzas dénie à celle-ci tout pouvoir propre car celui-ci peut seulement être rapporté à celui des classes sociales qui détiennent le pouvoir. Dans son échange avec Miliband sur la nature de l’Etat, il précise que « la bureaucratie d’Etat, en tant que catégorie sociale relativement « unifiée » est le « serviteur » de la classe dominante »(22)Poulantzas Nikos « Le problème de l’État capitaliste » (1970) , reproduit dans Contretemps, 22 septembre 2015, https://www.contretemps.eu/le-probleme-de-letat-capitaliste/ (italiques dans le texte).

Cette affirmation révèle le caractère incomplet de la définition de l’Etat archi-connue de Poulantzas en tant que « condensation matérielle des rapports de force entre classes et fractions de classes »(23)Poulantzas N. (2013) ,L’État, le pouvoir, le socialisme, Editions Amsterdam, Paris, p.141. Cette formule constitue certes un point de départ de l’analyse de l’Etat, mais celle-ci doit ensuite porter sur la nature des institutions étatiques, les modalités de leurs relations aux classes et aux rapports sociaux qui les organisent(24)Le caractère partiel de cette définition de l’Etat fut relevé par Jean-Marie Vincent dans sa recension de l’ouvrage Classes sociales dans le capitalisme aujourd’hui. « L’état, se contente-t-il [Poulantzas, C.S.] de nous dire, est une condensation des rapports sociaux, ce qui ne comporte aucune indication claire sur le comment et le pourquoi de cette condensation ».Critiques de l’économie politique, janvier-mars 1975, n° 19, http://jeanmarievincent.free.fr/spip.php?article28.

Or, Poulantzas néglige l’analyse de l’épaisseur institutionnelle de la bureaucratie d’Etat et des systèmes militaro-industriels (SMI). Il mentionne épisodiquement l’armée, présentée comme « une branche de l’appareil d’Etat », mais celle-ci n’est qu’une des trois composantes des SMI(25)Poulantzas Nikos « Le problème de l’État capitaliste », op. cité.. Il n’aborde qu’une seule fois la question des dépenses militaires et c’est pour exprimer son scepticisme sur le fait que leur augmentation induise des changements structurels dans les relations du militaire à l’économie.

Il doute en effet que ”la croissance des dépenses militaires et l’intensification des liens inter-personnels entre les industriels et les militaires soient suffisantes pour parler d’un changement significatif dans le rôle de l’armée dans l’appareil d’Etat contemporain » (italiques dans le texte). Poulantzas a raison de souligner que les liens interpersonnels ne sont pas le moteur de l’histoire mais cette critique ne justifie pas d’ignorer l’émergence des systèmes militaro-industriels comme institution sui generis issue de la période post-seconde guerre mondiale.

En tant qu’économiste, A. Sweezy en équipe avec P. Baran est, à la différence de Poulantzas très concerné par les dépenses militaires et il inaugure une approche parfois qualifiée de keynésio-marxiste. Dans ce cadre analytique, les dépenses militaires permettent, en plus de leur soutien au militarisme états-unien de domination du monde, l’absorption du ‘surplus’ – cette notion remplace chez eux celle de profit – qui est produit en trop grande quantité par le capitalisme(26)Baran P.A. et Sweezy A. (1966), Monopoly Capital: An Essay on the American Economic and Social Order, Monnthly Review Press, p.153.. Une fois encore, il manque dans cette analyse macro-économique une attention au ‘Complexe’ en tant que sous-système institutionnel spécifique mais central car situé au cœur de l’État fédéral des États-Unis.

Les marxistes ont donc parfois visé juste en critiquant les théories qui identifient l’autonomie de l’Etat et la domination d’une élite sur les rapports sociaux. Cependant, tout se passe comme si ils avaient voulu ériger un ‘cordon sanitaire’ théorique – celui de la domination d’une classe capitaliste – qu’ils opposent à l’existence du SMI en tant que bloc social doté de capacités économiques, politiques et idéologiques propres.

Marx, Engels et l’excroissance bureaucratico-militaire de l’État

Pour comprendre et analyser l’épaisseur institutionnelle des SMI, je propose deux hypothèses sur l’État. D’abord, les institutions étatiques sont encastrées dans la société, c’est-à-dire dans les rapports sociaux dont elles assurent la reproduction grâce à leurs fonctions de cohésion et de répression. Les rapports sociaux incluent deux composantes étroitement imbriquées : d’une part, les rapports de production, qui sont des rapports d’exploitation du travail par le capital et sur lesquels sont fondées la production et la distribution des biens et services et d’autre part, les rapports politiques (pouvoir, culture, idéologie, etc.) qui dans la philosophie politique sont caractérisés par la différenciation entre la société civile (en allemand bürgerliche Gesellset société bourgeoise) et  l’Etat. Cependant, comme le souligne Gramsci, cette séparation entre société civile et Etat n’est « pas organique, [car] dans la réalité, il s’agit d’une seule et même chose »(27)Forgacs David (ed.) (2000) , The Antonio Gramsci reader: selected writings, 1916-1935, NYU Press, p.210.

Marx résume ainsi les relations entre les rapports de production et la sphère politique au sein des sociétés : « l’anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l’économie politique »(28)Marx Karl (1859), Contribution à la critique de l’économie politique, Editions sociales (version numérique) , p.19, https://classiques.uqam.ca/classiques/Marx_karl/contribution_critique_eco_pol/contribution_critique.html. Dans la Contribution à la critique de l’économie politique, il écrit que « L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique »(29)Critique de l’économie politique (1859), https://www.marxists.org/francais/marx/works/1859/01/km18590100b.htm, p.61 et 60..

Cette métaphore de Marx a été transformée par le marxisme dominant en une séparation entre des ‘instances ou des ‘régions’ – économiques et politiques, alors que les institutions étatiques sont totalement constitutives des rapports sociaux et pas seulement présentes au « niveau’ de ‘l’instance politique’. Cependant, affirmer qu’une maison se construit à partir de ses fondations, cela ne signifie pas que sa charpente et sa toiture en constituent des éléments secondaires !

Meszaros a critiqué avec force cette idée de cantonner la place de l’État dans la sphère de la superstructure puisqu’il constitue la « commande politique totalisante de la structure du capital » et qu’il est « inextricablement lié à celui-ci »(30)István Mészáros (2010), Beyond Capital: Toward a Theory of Transition, NYU Press, Monthly Review Press.. L’historien Edward Thompson, avait également réfuté la relégation de la loi et du système juridique à un niveau superstructurel. Dans son analyse de la ‘guerre des forêts’ menée au dix-huitième siècle afin de protéger la propriété privée, il note que « la loi ne se tenait pas poliment à un ‘niveau’ mais elle se trouvait à chacun des niveaux, même les plus sanglants ; elle était imbriquée à l’intérieur des rapports de production elles-mêmes (telles que les droits de propriété, les définitions des pratiques agraires ) » (italique dans le texte)(31)Thompson E.P. (1975), Whigs and Hunters, The Origins of the Black Act,p.261. Le Waltham Black Act, voté en 1723, fut un moment majeur dans la défense de la grande propriété foncière contre les braconniers qui se grimaient le visage en noir, p.96..

Ce que dit Thompson du droit et de la magistrature est tout aussi vrai de la police, de l’armée et de la bureaucratie civile. En sorte qu’on ne peut pas comprendre l’histoire du capitalisme français si l’on ne tient pas compte du fait que depuis des siècles, les institutions étatiques – principalement la Haute Administration et l’armée – saturent l’espace des relations sociales(32)J’aborde cette question de la ‘saturation’ par l’Etat des rapports sociaux en France dans L’Etat radicalisé. La France à l’heure de la mondialisation armée, (2022) , La fabrique.. Comment interpréter autrement les remarques suivantes de Marx sur la France, « l’État enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile, depuis ses manifestations d’existence les plus vastes jusqu’à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d’existence les plus généraux jusqu’à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence, une omniscience, une capacité de mouvement et un ressort accru, qui n’a d’analogue que l’état de dépendance absolue, la difformité incohérente du corps social »(33)Marx K., Le 18 Brumaire, op. cité. ?

Engels résumait ainsi l’importance déterminante de la ‘superstructure’ : « Pourquoi luttons-nous donc pour la dictature politique du prolétariat [dont Engels et Marx voyaient le prototype dans la Commune de Paris, C.S] si le pouvoir politique est économiquement impuissant ? La violence (c’est-à-dire le pouvoir d’Etat) est, elle aussi, une puissance économique ! »(34)Engels F., lettre à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890, https://www.marxists.org/francais/engels/works/1890/10/fe18901027.pdf.

La seconde hypothèse que je propose est que l’Etat est doté d’un pouvoir propre qui s’incarne dans des institutions militaires et civiles, contrairement à l’argument de Poulantzas noté plus haut qui distingue pouvoir d’Etat et pouvoir d’appareils d’Etat afin de dénier un pouvoir propre à ces derniers. Ces institutions cherchent à faire ‘fructifier’ ce pouvoir en étendant leur emprise sur la société(35)Block Fed, “The Ruling Class Does Not Rule. Notes on the Marxist Theory of the State”, Socialist Revolution, mai-juin 1977.. Ce pouvoir propre des institutions étatiques permet à la bureaucratie d’Etat, au nom de l’intérêt général, de consolider sa position et d’augmenter ses avantages matériels. Au sein de celle-ci, l’armée occupe une place d’exception dans tous les Etats modernes puisqu’elle remplit la mission existentielle de défense de l’ordre social.

Dès ses premiers écrits,  Marx formule une critique de l’emprise de la bureaucratie sur la société:  “l’esprit général [..] est le secret, le mystère, quelle préserve à l’intérieur grâce à son organisation hiérarchisée et vis-à-vis de l’extérieur comme un corporation fermée. Dans ces commentaires critiques d’Hegel, Marx demeure encore à un niveau abstrait, philosophique, mais il est déjà clair que pour lui la bureaucratie n’est pas une ‘excroissance tumorale’ greffée sur l’État, une sorte de détournement des fonctions collectives d’une institution qui serait par ailleurs bienveillante. L’État moderne qui se forme avec la domination du capital sur la société est un ‘État représentatif’, qui se manifeste dans le triomphe de la figure du ‘citoyen’. Cependant, comme le remarque A . Artous, citoyenneté et bureaucratie sont « la double face de l’ossature institutionnelle de l’État moderne(36)Antoine Artous, « Marxisme. Nature et forme de l’Etat capitaliste », 29 juillet 2015, https://alencontre.org/marxisme/marxisme-nature-et-forme-de-letat-capitaliste.html.

On a vu qu’à peine quelques années plus tard, Marx offre dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte une analyse plus explicitement politique de l’État et de sa bureaucratie.

Marx insiste sur le fait que l’armée forme le socle de cette bureaucratie d’État, et il attire l’attention sur ses capacités d’autocroissance. « Dans les régimes qui précédèrent Napoléon 3, des intérêts sociaux spécifiques prédominaient, sous le second empire, ce sont les intérêts de l’armée elle-même qui prédominent »(37)The Rule of the Pretorians”, New York Daily Tribune, 12 mars 1858, https://wikirouge.net/texts/en/The_Rule_of_the_Pretorians. Dans un cadre analytique évidemment très différent de celui de Marx, Max Weber attribuait également une centralité à l’armée dans son modèle de bureaucratie rationnelle et efficace, et il s’inquiétait d’ailleurs des menaces qu’elle fait peser sur la démocratie(38)Cochrane Glynn (2018) , Max Weber’s Vision for Bureaucracy. A Casualty Of World War I, Palgrave Macmillan.

Ces formules de Marx sur la bureaucratie et l’armée donnent leur véritable épaisseur institutionnelle à l’État, elles soulignent l’aptitude de la bureaucratie d’État à renforcer son emprise sur la société tout en promouvant l’enrichissement des capitalistes. Le 18 Brumaire est considéré à juste titre par Jessop comme « un point essentiel de sa vision anti-instrumentaliste de l’État »(39)https://bobjessop.wordpress.com/2014/01/12/marx-and-engels-on-the-state/https://bobjessop.wordpress.com/2014/01/12/marx-and-engels-on-the-state/.

Il serait toutefois erroné de considérer les critiques de Marx sur la bureaucratie oppressive comme étant spécifiques à la France. Au début des années 1890, Engels remarque dans sa réédition des textes de Marx sur la guerre civile en France que la formation d’un appareil d’État qui s’émancipe de tout contrôle est présente dans tous les pays démocratiques(40)Engels F., « Introduction à  la guerre civile en France », https://www.marxists.org/francais/engels/works/1891/03/fe18910318.html. Ces remarques d’Engels sont confirmées par plusieurs lettres écrites au cours la décennie 1890 dans lesquelles il met en garde les lecteurs de Marx contre l’inattention portée aux rôle du politique. 

Toutefois, la contribution d’Engels sur la formation de l’appareil de l’État en une puissance autonome ne s’arrête pas là. Au cours des années 1880 et 1890, il perçut clairement les mécanismes endogènes au capitalisme qui favorisent l’auto-croissance des systèmes militaro-industriels, et cela bien avant qu’ils ne s’enracinent durablement à la fin de la seconde guerre mondiale. Le point de vue formulé par Luxemburg est encore plus net sur la formation du militarisme capitaliste comme un espace politico-économique singulier, car d’une part, il “créé la forme d’investissement la plus indispensable et la plus profitable » et d’autre part il est un moyen sanglant de répression contre les luttes des travailleurs pour améliorer leur situation (grèves, coalitions, etc)(41)Luxemburg Rosa (1899), “Rosa Luxemburg, “The Militia and Militarism” https://www.marxists.org/archive/luxemburg/1899/02/26.html.

Néanmoins, après la seconde guerre mondiale, en dépit de l’enracinement des SMI dans les grands pays capitalistes (et en URSS), les pistes fécondes ouvertes par Engels et Luxemburg sur la spécificité du militarisme en tant que lieu de convergence de l’économique et du politique n’ont pas été empruntées. Ce qui prima fut un débat plus ou moins sophistiqué sur la contribution des dépenses militaires dans l’accumulation du capital(42)Je pense ici à la contribution de Kidron qui a ouvert un large débat sur les relations entre les dépenses militaires et l’accumulation, du capital, aux échanges prolongés et aiguisés entre E. Mandel et P. Mattick, etc. Alex Callinicos a proposé une présentation des travaux de Kidron pour le public français, https://www.contretemps.eu/economie-armement-permanente-economie-politique-kidron/,.

Le noyau totalitaire des SMI

Il fallut attendre la barbarie du vingtième siècle, celle des guerres, du nazisme, du fascisme et du stalinisme pour que surgisse la question de la fusion du politique et de l’économie et qu’elle soit posée avec force puis consacrée dans le terme ‘totalitarisme’. Ce terme fut d’abord employé en 1928 par Giovanni Gentile, le théoricien du fascisme, celui « d’Etat total » fut utilisé dès 1931 par Carl Schmidt, théoricien du nazisme, mais il a obtenu sa reconnaissance grâce aux travaux de Hannah Arendt. Selon elle, l’évolution de l’impérialisme vers le totalitarisme est le résultat de l’accumulation illimitée de pouvoir politique par la bourgeoisie. Elle affirme, en référence à Luxemburg, mais dans une perspective éloignée de celle-ci, que « L’impérialisme doit être considéré comme le premier stade de la domination politique de la bourgeoisie plutôt que comme le dernier stade du capitalisme »(43)Arendt Hannah (195 ) , The Origins of Totalariansim, Meridian Books, Cleveland, p. 138I. Selon Arendt, cette volonté d’expansion illimitée du capital explique la transformation de l’Etat en un organe totalitaire. 

Avant ces analyses d’Arendt, le juriste Franz Neumann, en tant que marxiste proche de l’école de Francfort, avait connecté l’économie et la politique d’une façon différente de la sienne(44)Neumann Franz, Behemoth: The Structure and Practice of National Socialism 1933–1944,, New York, Oxford University Press.. Il critique les thèses du ‘collectivisme bureaucratique’ qui annoncent la domination d’une classe managériale, ce qui équivaut selon lui à affirmer que le capitalisme comme rapport de production n’existe plus, « mais qu’il est remplacé par la toute puissance politique ».  Pour les mêmes raisons, il critique les thèses de F. Pollock, une autre figure marquante de l’Ecole de Francfort, qui estime que le profit a perdu son rôle principal d’orientation des flux de capitaux et que le « capitalisme d’Etat »(45)Pollock Frederick, “Is National Socialism a New Order?”, Studies in Philosophy and Social Science 9:440 1941,p.450. remplace désormais le capitalisme monopoliste tel qu’il fut analysé par les marxistes du début du vingtième siècle.

A l’inverse, Neumann souligne l’importance de la base économique du régime nazi qu’il définit comme un « capitalisme monopoliste totalitaire ». Il analyse finement la nouvelle configuration des classes dominantes constituée d’un agglomérat de quatre groupes : “ le parti, l’armée, la bureaucratie, et l’industrie”. De façon tout à fait pionnière, il dénie l’existence d’un Etat centralisé qui possèderait en Allemagne le ‘monopole de la violence’ et affirme que ces quatre composantes “ solides et centralisées opèrent chacune de façon souveraine, car elles possèdent toutes un pouvoir législatif, administratif et judiciaire. L’unité de ces quatre composantes repose sur un accord informel sur la politique à mener »(46)Neumann Franz, op. cité, p.6-7, 214, et 382..

Wright Mills emprunte plusieurs idées clés à Neumann pour élaborer sa théorie ‘de l’élite au pouvoir’ mentionnée plus haut. Dans la recension de l’ouvrage qu’il rédige en 1942(47)Cité dans Mabee B. The international politics of truth: C. Wright Mills and the sociology of the international. Review of International Studies. 2022;48(4), il note que celui-ci « jette une lumière sur le capitalisme dans les pays démocratiques. Si vous lisez soigneusement [le livre], vous y trouverez les traits inquiétants des futurs possibles proches de chez vous(48)Mills, “Locating the Enemy: The Nazi Behemoth Dissected.” (Review of Franz Neumann’s Behemoth: The Structure and Practice of National Socialism.) Vol. 4, Partizan Review (September‑October, 1942), cité dans Horowitz, Irving Louis [ed.]. 1972. Power, Politics and People: The Collected Essays of C. Wright Mills. London: Oxford University Press. p.177.

Enfin, Trotski utilise le qualificatif à propos de l’Italie mussolinienne où « le centralisme d’Etat sous couvert de fascisme a pris un caractère totalitaire […] il subordonne tous les aspects économiques, politiques et culturels au capital financier ». Dans d’autres écrits, il qualifie à plusieurs reprises la bureaucratie de Moscou de « régime [qui] avait pris une tournure ‘totalitaire’ dans sa forme plusieurs années avant que ce terme n’apparaisse en Allemagne »(49)Trotsky Léon (1936), The Revolution Betrayed: What is the Soviet Union and Where Is It Going? , chapitre 5, https://www.marxists.org/archive/trotsky/1936/revbet/.

Quelques années auparavant, il avait même esquissé une sombre perspective pour la période postérieure à la seconde guerre mondiale. En cas de déclin du prolétariat après la guerre, la possibilité s’ouvrirait d’une « décomposition ultérieure du capital monopoliste, sa fusion ultérieure avec l’Etat et la substitution à la démocratie, là où elle est encore maintenue, d’un régime totalitaire […] qui marquerait le crépuscule de la civilisation »(50)« L’U.R.S.S dans la guerre », 1937,  également https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/defmarx/dma3.htm . Fred Block considère que cette , dans une perspective assez proche, cons. La force de l’Etat totalitaire lui permettrait donc dans cette conjoncture exceptionnelle, de « fusionner » avec le capital.

J’ai largement ouvert le spectre des auteurs qui utilisent les termes ‘totalitaire’ ou ‘totalitarisme’ afin d’en indiquer les usages différents et en partie contradictoires.  Une différence majeure entre ces approches réside dans l’existence ou non du concept « caméléon » de « totalitarisme » noté par E. Traverso. En vérité, à la suite des travaux d’Arendt, la discussion de ce concept a été surdéterminée par l’hypothèse d’une convergence des régimes nazis et staliniens et celle-ci  fut politiquement instrumentalisée pendant la guerre froide. C’est d’ailleurs pour éviter son instrumentalisation que Ian Kershaw et Moshe Lewin ont préféré le terme plus neutre de ‘dictature’ dans leur comparaison de l’Allemagne nazie et l’URSS stalinienne(51)Cité dans Baehr Peter et Richter Melvin (2004), Dictatorship in History and Theory bonapartism, caesarism, and totalitarianism, Cambridge University Press, p.4-5.

Cependant, tous les auteurs que j’ai mentionnés partagent le constat que les sociétés totalitaires sont caractérisées par une fusion du politique et de l’économique qui s’accompagne de l’emploi de méthodes répressives contre l’ensemble de la société(52)A l’approche de la seconde guerre mondiale, l’usage du terme totalitaire devint plus fréquent. En 1938, la philosophe Simone Weil, protestant contre l’arrestation du dirigeant nationaliste algérien Messali Hadj par le gouvernement du front populaire écrivait que son seul crime étaient de revendiquer « l’extension des libertés démocratiques aux indigènes, la suppression du Code de l’indigénat, cet ensemble de contraintes à côté de quoi les régimes totalitaires apparaissent, par comparaison, presque libéraux », Simone Weil, Écrits historiques et politiques. 2. Deuxième partie : Politique, p.107, https://cras31.info/IMG/pdf/simone_weil_-_ecrits_2_–_politiques.pdf.

En 1941, Harold Lasswell décrivait lui aussi un projet dystopique d’évolution des sociétés vers un « Etat-caserne » (Garrison State) dont G. Orwell donnerait une saisissante représentation quelques années plus tard dans son inoubliable roman 1984. Selon Lasswell, l’Etat-caserne annonçait l’avènement d’un monde dans lequel « les spécialistes de la violence forment le groupe le plus puissant de la société ».

Alors que la machine de guerre étatsunienne se mettait à peine en marche, il concluait déjà « qu’il n’y a aucun exemple [autre que celui des Etats-Unis, C.S.] d’Etat militarisé combiné aux technologies modernes » dans l’histoire. Lasswell conjecturait que « bien que les dirigeants de l’Etat-caserne auront la maitrise de la régulation du taux de production, ils chercheront à coup sûr à empêcher la pleine utilisation des capacités productives modernes pour des objectifs de consommation non-militaire »(53)Lasswell Harold D., “The Garrison State”,American Journal of Sociology, 1941, 46,4, p.455, 457 et 465..

Toutefois, ni la conjecture totalitaire ni celle de l’Etat-caserne ne se sont généralisées après la seconde guerre mondiale. Une nouvelle ère d’expansion du capitalisme, adossée à la toute-puissance des Etats-Unis s’est produite pour plusieurs raisons.

D’abord, le niveau de destruction des forces productives produit par la guerre, bien au-delà de tout ce qui pouvait être imaginé avant son déclenchement, avait en quelque sorte déblayé le terrain pour un nouveau cycle d’accumulation du capital. Ce nouveau régime s’appuyait sur des gains de productivité considérables grâce à la mise en œuvre des nombreuses découvertes scientifiques accumulées depuis des décennies, dont certaines d’entre elle donnèrent lieu à de nouvelles technologies pendant la guerre (électronique/informatique, aéronautique).

Ensuite, les poussées populaires en Europe, au sein de pays dont les appareils d’États se désagrégeaient, ébranlaient les fondements mêmes du capitalisme et contraignirent les Etats-Unis à soutenir la reconstruction des pays européens. Enfin, l’URSS était sortie de la guerre moins affaiblie qu’attendu et Staline exigeait sa part du butin qu’il obtint dans les accords négociés à Yalta. Cette conjoncture mondiale incita les dirigeants des Etats-Unis à associer les classes dirigeantes européennes à la construction d’un ‘ordre libéral international’ fondé sur des compromis sociaux qui ‘endiguerait’ l’expansion de l’URSS.

Le totalitarisme n’a donc pas envahi les sociétés d’après-guerre, il a néanmoins trouvé un point d’ancrage dans le dynamisme du militarisme. En effet, le SMI étatsunien a émergé après la seconde guerre mondiale comme un produit de la nouvelle conjoncture internationale et de la place que les Etats-Unis entendaient y occuper. Mais il s’est également construit puis enraciné grâce à l’importance prise par la science et la technologie dans le régime d’accumulation du capital mis en place depuis 1945. Le SMI étatsunien a donc assis sa puissance sur les deux objectifs qui sont assignés à la technologie, ceux de suprématie militaire et de compétitivité économique, consolidant ainsi l’influence politique et économique des Etats-Unis dans le monde.

L’enracinement des SMI aux Etats-Unis et dans quelques autres pays au cœur du régime d’accumulation qui s’est installé après la seconde guerre mondiale constitue un fait qualitativement nouveau. En prenant appui sur le constat commun concernant le qualificatif ‘totalitaire’ résumé plus haut, je considère que l’intégration politico-économique des SMI constitue une enclave « totalitaire » dans les sociétés contemporaines, y compris celles qui se réclament de l’État de droit et de la démocratie. Les SMI ont stimulé le militarisme, qui est à la fois une idéologie fondée sur la violence et une pratique des gouvernements visant à subjuguer par la force armée d’autres pays mais également leur propre population.

Le positionnement singulier des SMI, qui repose sur l’intégration organique du politique et de l’économique a produit dans tous les pays où ils existent un mode de fonctionnement assez semblable, caractérisé par l’opacité, la toute-puissance et l’irresponsabilité. Ce n’est pas céder aux thèses conspirationnistes que d’affirmer que la mission du SMI est de promouvoir la militarisation.

L’alliance techno-liberticide du SMI et du régime trumpiste

Depuis quelques années, l’IA est devenu un puissant moteur de régénération des SMI. Sous l’effet de la concurrence économique et des rivalités militaires, elle s’impose, comme la technologie générique d’un monde en guerres sociale, sécuritaire et militaire, et elle trace ainsi les linéaments d’un ordre totalitaire. Il est frappant d’observer, qu’en dépit de leurs rivalités structurelles, les stratégies des SMI suivies par les gouvernements des Etats-Unis et de la Chine, qualifiées respectivement d’« intégration militaire-civil » et de « fusion militaire-civile » présentent de nombreuses analogies du point de vue technologique(54)Elsa B Kania, “In Military-civil fusion, China is learning lessons from the United States and starting to innovate,” The Strategy Bridge, August 27, 2019, https://thestrategybridge.org/the-bridge/2019/8/27/in-military-civil-fusion-china-is-learning-lessons-from-the-united-states-and-starting-to-innovate. D’ailleurs dans la recherche quantique, un des domaines scientifiques les plus prometteurs pour les progrès de l’IA générative, les Etats-Unis et la Chine sont les pays dont la collaboration scientifique est la plus intense(55)Edward Parker, Daniel Gonzales, Ajay K. Kochhar, Sydney Litterer, Kathryn O’Connor, Jon Schmid, Keller Scholl, Richard Silberglitt, Joan Chang, Christopher A. Eusebi, and Scott W. Harold, An Assessment of the U.S. and Chinese Industrial Bases in Quantum Technology, RAND Corporation, RR-A869-1, 2022, https://www.rand.org/pubs/research_reports/RRA869-1.html..

Les forces endogènes qui renforcent les dispositions totalitaires des SMI ne sont pas isolées des transformations de leur environnement. Bien au contraire. Les SMI évoluent en concordance avec les pulsations de la conjoncture mondiale. Ainsi, dans la nouvelle conjoncture historique qui s’est formée à la fin des années 2000 – que j’appelle ‘le moment 2008’(56)Serfati Claude, Un monde…, op. cité. – caractérisé par une concurrence économique qui se conjugue aux rivalités militaires et une insoutenabilité écologique toujours plus évidente -, les SMI agissent comme une force d’aimantation de l’IA, surdéterminant sa trajectoire d’évolution vers des usages militaro-sécuritaires, ce qui augmente son potentiel liberticide.

Aux Etats-Unis, l’ordre social proposé par les groupes du numérique est fondé sur une idéologie techno-liberticide (ou totalitaire) qui est résumée ainsi par P. Thiel, personnage clé du système Trumpien et fondateur de Paypal et Palentir : “Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles”(57)Thiel Peter, “The Education of A Libertarian”, Cato Unbound, 13 avril 2009, https://www.cato-unbound.org/2009/04/13/peter-thiel/education-libertarian/.. Ou par le fondateur d’Anduril comme ceci : “Les sociétés ont toujours eu besoin d’une classe de guerriers enthousiastes et désireux d’user de la violence contre les autres pour imposer de nobles objectifs »(58)Cité dans Thomas Fazi, « Welcome to America’s techno-military future », Unherd, 21 janvier 2025, https://unherd.com/2025/01/welcome-to-americas-techno-military-future/

Cette idéologie, qualifiée de « fascisme de la fin des temps »(59)Noémie Klein etAstra Taylor, « The rise of endtimes fascism”, The Guardian, 13 avril 2025. facilite la convergence entre les pulsions totalitaires du SMI étatsunien et l’évolution autoritaire du régime politique des Etats-Unis. D. Trump, en écho à l’idéologie techno-liberticide résume sa philosophie politique par cette sentence attribuée à Napoléon Bonaparte : « Celui qui sauve sa patrie ne viole pas la loi »(60)https://www.theguardian.com/us-news/2025/feb/16/trump-napoleon-judges-government-firings

Il serait puéril d’imputer l’évolution politique des Etats-Unis aux traits psychologiques de D. Trump sans tenir compte des bouleversements profonds qui expliquent qu’un tel personnage ait pu émerger. La radicalisation de sa politique, y compris par rapport à son premier mandat, témoigne qu’il n’est plus possible pour les Etats-Unis de préserver leur domination du monde en continuant à la fonder sur l’’ordre libéral international’, le respect de l’Etat de droit’ ou encore sur son rôle d’‘hégémon bienveillant’ qu’ils exercent depuis 1945, selon la littérature dominante d’économie politique internationale. En réalité, les Etats-Unis ne peuvent plus se contenter de poursuivre les politiques menées depuis la fin des années 2000 par Obama, Trump 1 (2016-2020) et Biden s’ils veulent contrecarrer l’ascension économique et géopolitique de la Chine. Il leur faut ‘changer de braquet’ pour employer une métaphore cycliste.

Dans le cadre de cette lutte contre l’ascension chinoise, perçue comme une menace existentielle par les élites économiques et politiques, Donald Trump élu en 2024 coche toutes les cases d’un candidat Bonaparte en raison des dizaines de décrets fondés sur l’état d’urgence (emergency powers) qu’il a d’ores et déjà publiés, de l’utilisation des réseaux sociaux afin de véhiculer des ‘vérités alternatives’ et de la répression menée contre les ‘ennemis de l’intérieur’ qu’il s’agit « de maitriser avant qu’il ne deviennent hors de tout contrôle » (migrants, ‘antifas’, etc.)(61)Discours de D. Trump aux officiers, New York Post, 30 septembre 2025, https://nypost.com/2025/09/30/us-news/trump-threatens-foes-and-enemy-from-within-while-demanding-nobel-peace-prize-in-speech-to-generals/.

Du côté du militarisme externe, complétant le tableau du Bonaparte de la Maison-Blanche, on recense son soutien à la guerre génocidaire menée par Israël (poursuivi par son plan néocolonial pour Gaza voté à l’unanimité par le Conseil de sécurité), le bombardement de l’Iran, les menaces de changement de régime en Amérique centrale et l’annonce d’une appropriation par les Etats-Unis des ressources détenues par certains pays.

Dans sa marche au bonapartisme, Trump a noué une alliance quasi-personnelle avec les grands groupes du numérique. Cette alliance, qui exhibe les traits du népotisme et de la prévarication, maintient une longue tradition étatsunienne de collusion Etat/entreprise inaugurée au début du vingtième siècle par les ‘barons voleurs’. Toutefois, au-delà de ces formes malodorantes de fonctionnement politique, la montée en puissance des groupes du numérique au sein de l’appareil d’Etat fédéral résulte de deux facteurs structurels économique et militaire intimement liés. D’abord, ces groupes sont le moteur indispensable de la croissance économique de Etats-Unis à laquelle ils contribuent à hauteur de 35% à 45%(62)Michael Cimbalest, “Eye on the markert, J.P. Morgan, septemn https://assets.jpmprivatebank.com/content/dam/jpm-pb-aem/global/en/documents/eotm/fair-shakes.pdf.

De plus, ils constituent une figure dominante du capital financier contemporain, dont la physionomie est assez différente de celle décrite par Hilferding au début du vingtième siècle(63)Hilferding Rudolf (1910), Le capital financier, Les Editions de Minuit, Paris..  Les sept grands groupes du numérique (Apple, Microsoft, Amazon, Alphabet, Meta, Nvidia, and Tesla), appelés les « 7 magnifiques (64)« The Magnificent 7 », par évocation apologétique au célèbre film éponyme, connu en Français sous le titre « Les sept mercenaires »., comptaient en mai 2025 pour 34,1% de la capitalisation boursière de Wall Street(65)Lyle Daly, “The Magnificent Seven’s Market Cap Vs. the S&P 500”, 15 mai, https://www.fool.com/research/magnificent-seven-sp-500/. Ils développent une vaste gamme d’activités financières : crédit, gestion d’actifs financiers, services sur cryptomonnaie, sans d’ailleurs être soumis aux réglementions prudentielles(66)Collot Samuel, Machover Alexis, Rocher Emmanuel « Le développement des big techs dans le secteur financier: quels risques, quelles réponses réglementaires ? », Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) et l’Autorité des marchés financiers (AMF),, octobre 2024. L’alliance du gouvernement et des groupes du numérique est devenue tellement intime qu’un ministre de Trump a déclaré (après que l’Etat fédéral fût devenu le premier actionnaire d’Intel en septembre 2025) que les Etats-Unis sont désormais un « capitalisme d’Etat »(67)Greg Ip, “The U.S. Marches Toward State Capitalism With American Characteristics”, Wall Street Journal, 11 août 2025..

Il est toutefois impossible d’expliquer cette alliance par les seuls motifs de restauration de la compétitivité industrielle des Etats-Unis.  Pourtant, une partie notable de la littérature critique limite son analyse des transformations du capitalisme à cette seule dimension économique(68)Robert Boyer, dans l’article « IA : les promesses de paradis pourraient tourner au cauchemar », alternatives économiques, 9 octobre 2025t souligne que l’’IA est une source majeure d’inégalité entre capital et travail et il s’inquiète qu’ « A l’extrême, on peut imaginer une mise à l’écart de ce qui définit l’humain », mais il ne mentionne pas l’imbrication étroite de l’IA et du militaire.. Ainsi, Alami et Dixon théorisent la nouvelle période historique sous le terme d’« hybride capital-Etat ». Selon eux, ce concept permet “de problématiser l’expansion globale de l’Etat dans l’économie mondiale dans son rôle d’impulsion, de supervision et de propriété du capital»(69)Alami Ilias et Dixon Adam,” Uneven and combined state capitalism”, Environment and Planning A: Economy and Space, 2021,55,1 n.p., https://journals.sagepub.com/doi/epub/10.1177/0308518X211037688.. C’est une vision très étroite des mutations du capitalisme post-2008 car cantonner l’Etat à ces trois fonctions de l’Etat, d’ailleurs mises en évidence depuis longtemps par l’économie politique hétérodoxe, revient à ignorer le centre de gravité militariste du prétendu ‘retour de l’Etat’. 

En fait, la militarisation du régime politique forme l’autre raison essentielle de l’alliance de Trump et des groupes du numérique. Ainsi que cela été mentionné, ceux-ci maîtrisent des technologies qui en font des acteurs clés du système militaro-industriel étatsunien (SMI) et pour cette raison, ils sont indispensables au succès de la politique extérieure et intérieure du pays. Sur le plan international, la course à l’innovation technologique maintient la suprématie militaire du pays qui est confortée par un budget dont le montant dépasse le total cumulé des budgets militaires chinois et russes, même lorsqu’il est calculé en monnaie qui compare les parités de pouvoir d’achat entre pays(70)Respectivement en 2024, 997, 554 et 411 milliards de dollars, https://militaryppp.com/2025/05/12/real-military-spending-2024-military-ppp/.

Sur le territoire états-unien, les technologies de surveillance et de répression fondées sur l’IA démontrent leur efficacité dans la lutte contre les ennemis de l’intérieur. Le budget de l’agence fédérale en charge de l’arrestation, la détention et la déportation des migrants (l’Immigration and Customs Enforcement, ICE) s’élevait à 29 milliards de dollars en 2025, le triple du montant alloué en 2024. Il faut y ajouter celui de l’agence de protection des frontières (la Customs and Border Protection, CBP) qui a reçu à peu près la même somme en 2025(71)Margy O’Herron, « Big Budget Act Creates a “Deportation-Industrial Complex”, 13 août 2025, https://www.brennancenter.org/our-work/analysis-opinion/big-budget-act-creates-deportation-industrial-complex. Les entreprises spécialisées dans l’IA, y compris israéliennes, sont les principales bénéficiaires de ces augmentations du budget du CBP qui perfectionnent la machine qualifiée de « surveillance-détention-déportation »(72)Jai Dulani, “How Trump’s Budget Bill Sells Out The Future to Big Tech”, 3 juillet 2025, https://www.techpolicy.press/how-trumps-budget-bill-sells-out-the-future-to-big-tech/.

Contrairement à ce qui est souvent affirmé, il n’y a donc pas de déclin du rôle de « l’Etat », ni aux Etats-Unis ni dans les autres pays occidentaux. Derrière la lutte contre l’« Etat profond » (Deep State) qui figure dans le programme de Trump(73)ACLU (American Civil Liberties Union) , “Project 2025, Explained”, https://www.aclu.org/project-2025-explained, se trouve l’objectif d’éviscération de ses fonctions sociales et une polarisation sur ses fonctions répressives(74)Nancy Frazer résume ainsi cette contradiction dans « L’impossible démocratie de marché », Le Monde diplomatique, décembre 2024 :  « D’un côté, il [L’Etat] vit aux crochets des pouvoirs publics, profitant des régimes juridiques, des forces répressives, des infrastructures et des organismes de régulation. De l’autre, l’appât du gain pousse régulièrement certains segments de la classe capitaliste à se rebeller contre l’État »...

Celles-ci ne sont pas limitées à la sphère politico-juridique, elles pénètrent au cœur de l’économie étatsunienne et servent de justification aux programmes militaires et sécuritaires de plus de mille milliards de dollars qui nourrissent le plan de charge des grands groupes du numérique, de l’aéronautique et l’espace.

Marx écrit dès les premières lignes du 18 Brumaire qu’ « au lieu que la société elle-même se soit donné un nouveau contenu, c’est l’État qui paraît seulement être revenu à sa forme primitive, à la simple domination insolente du sabre et du goupillon ». Le sabre est aujourd’hui numérisé et programmé par l’IA. Remplaçons le goupillon par l’idéologie raciste et nativiste des dirigeants des groupes du numérique afin de comprendre les processus en cours. En somme, la consolidation totalitaire du SMI états-unien opérée par l’IA est étroitement liée au durcissement du régime politique trumpiste.

Dans un article récemment publié sur le site de Contretemps(75)Cédric Durand, « Le technoféodalisme « est un Léviathan de pacotille », Contretemps, 3 février 2025, https://www.contretemps.eu/techno-feodalisme-leviathan-trump-musk/, Cédric Durand décrit les relations entre Trump et les groupes du numérique d’une façon très différente de celle que je propose dans cet article. Il écrit :

« Moins d’État plus de Big tech. Ou plutôt, une dislocation de l’autonomie du politique sous l’emprise du capital numérique telle est donc la première caractéristique du techno-féodalisme qui se met en place aux Etats-Unis ».

La ‘dislocation du politique’ désigne sans doute pour Cédric Durand l’effritement des contre-pouvoirs (checks and balance) du Congrès, la mise sous tutelle de l’appareil judiciaire, et tout une série d’autres mesures qui accélèrent la « dégringolade démocratique » (democratic backsliding), abondamment analysée depuis quelques mois par les chercheurs étatsuniens. Or, cette évolution ne reflète aucunement une ‘dislocation du politique’, elle révèle au contraire sa puissante concentration entre les mains du Président, un trait caractéristique du bonapartisme. Cette concentration des pouvoirs est aujourd’hui justifiée aux Etats-Unis au nom d’une théorie ‘du pouvoir exécutif unitaire’ (unitary executive power) dont les racines sont d’ailleurs anciennes dans l’histoire politico-juridique du pays(76)Adam Littlestone-Luria, “Executive Absolutism on Trial”, 17 août 2020, https://www.justsecurity.org/71887/executive-absolutism-on-trial/.

Cédric Durand ajoute que le nouveau trumpisme est « le contraire d’un absolutismecar il ne vise pas à opérer l’unification politique des classes dominantes dans l’État fédéral(77)Cédric Durand, « Le technoféodalisme… » , op. cité. . Je m’interroge sur la portée de cette formule, car à cette étape, il n’existe pas d’opposition politique organisée par le Big business contre Trump. Elle se manifestera peut-être si – comme c’est probable – la guerre commerciale qu’il a engagée ne donne pas les résultats escomptés.

Plus profondément, l’existence d’un régime en quête d’absolutisme politique et l’existence de dissensions au sein des classes dominantes ne sont pas antinomiques. Comme le notait F. Neumann, même dans le régime nazi, forme d’absolutisme extrême, « La classe dirigeante dans l’Allemagne nationale-socialiste est loin d’être homogène. Il existe autant d’intérêts qu’il y a de groupes”(78)Neumann Franz, op.cité, p.223..

De même, dans la phase initiale du fascisme, les financiers de Mussolini étaient également divisés entre les grands industriels et les grands propriétaires fonciers dont « les intérêts étaient directement en conflit sur des questions telles que les taxes, les droits de douanes, et les politiques fiscales »(79)Adamson Walter L., “Gramsci’s Interpretation of Fascism”, Journal of the History of Ideas, 41, 4,1980,p.625.. L’absolutisme politique peut donc prospérer sans qu’il existe pour autant une identité de vue politique des classes dominantes, sauf sur les mesures à prendre contre les exploités.

Enfin, l’article de Cédric Durand est intitulé : « Le technoféodalisme est un Léviathan de pacotille »(80)Je laisse de côté le concept de ‘technoféodalisme’ dans cette discussion. Pour un débat sur cepoint, voir l’article de Cédric Durand, « Où le numérique nous emmène-t-il ? Réponse à Evgeny Morozov, 4 octobre 2025, https://www.contretemps.eu/capitalisme-numerique-technofeodalisme-durand-morozov/ ainsi que l’article de Jean-Marie Harribey, « Capitalisme productif et/ou capitalisme rentier? », 3 décembre 2025, https://alencontre.org/economie/capitalisme-productif-et-ou-capitalisme-rentier.html. L’absence de toute référence au contenu militaro-sécuritaire de l’alliance de Trump et des groupes du numérique explique une telle sous-estimation de la puissance dévastatrice contenue dans cette alliance(81)Evgeny Morozov note que « la dimension géopolitique est à peine visible dans la perspective techno-féodale » Morozov Evgeny, « Critique de la raison techno-féodale », Variations, 2023, 26, p.21..

Pour les raisons mentionnées dans cet article, mon hypothèse est au contraire que l’entrée massive des groupes du numérique au sein du SMI étatsunien renforce considérablement son assise totalitaire. L’essor de l’IA accélère le rapprochement entre la concurrence économique et l’usage de la force militaire. Le contrôle des chaines mondiales de production de l’IA et des plateformes, qui englobent les logiciels, les métaux rares, les processeurs graphiques (GPU), etc., est au cœur des rivalités impériales. Celles-ci sont exacerbées en raison de l’antagonisme violent qui oppose les trajectoires de développement de l’IA à la préservation des systèmes écologiques. 

Car, si l’IA incarne la technologie d’un monde en guerres, c’est en particulier parce que la trilogie énergie-eau-éléments de terres rares dont elle est dépendante pour pouvoir fonctionner conduit l’humanité sur un chemin écologiquement insoutenable qui annonce donc des affrontements entre grandes puissances(82)Sur les relations entre les guerres et les catastrophes écologiques, voir Alexis Cukier, « Guerre impérialiste, militarisme environnemental et stratégie écosocialiste à l’heure du capitalisme des catastrophes », Contretemps, https://www.contretemps.eu/militarisme-environnemental-ecosocialisme/. Sur le plan interne aux Etats-Unis, les groupes du numérique fournissent les outils technologiques qui sont utilisés par l’armée, la garde nationale et les services de renseignement afin de durcir le régime bonapartiste en place.

Conclusion

Cet article a proposé l’hypothèse que les SMI, institutions sui generis formées après la seconde guerre mondiale, forment le noyau totalitaire des sociétés contemporaines. Les développements récents des SMI ne sont pas seulement un reflet de la marche des grandes puissances vers des régimes autoritaires, ils en sont un puissant stimulant.

Dans ce contexte, l’accession au pouvoir de Trump n’est pas le fruit d’une aventure individuelle, contrairement au récit proposé par les médias dominants. Le chemin bonapartiste qu’il emprunte résulte de la nécessité de changer radicalement la politique des États-Unis afin d’endiguer l’ascension économique et géopolitique de la Chine. Trump a construit une large base électorale (la ‘MAGA’ ou Make America Great Again) afin de rendre ce projet hégémonique. Cependant, les succès du programme trumpiste reposent crucialement sur les technologies militaro-sécuritaires développées par les groupes du numérique.

La place occupée par les États-Unis dans les relations internationales permet à D. Trump de s’afficher comme le porte-parole des régimes autoritaires, de mobiliser l’extrême droite latino-américaine mais également de souhaiter renforcer « l’influence croissance des partis patriotiques européens »(83)The White House, “ National Security Strategy of the United States of America”, Novembre 2025, https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf contre le déclin de la ‘civilisation occidentale’, qui est selon lui, submergée par l’immigration. L’ordre international esquissé par Trump depuis son élection promet un bel avenir aux pulsions totalitaires des systèmes militaro-industriels.


Article initialement publié le 5 janvier 2026 sur le site de ContreTemps

Notes[+]