Dans cet article, nous allons tenter d’analyser les nombreuses métaphores de la série à propos d’un capitalisme criminel. L’article révèle les intrigues de la série. Si vous ne l’avez pas encore regardée et que vous ne voulez pas que l’on vous divulgâche ce qu’il s’y passe, ne lisez pas ce qu’il y a ci-dessous.


C’est l’histoire de Seong Gi-hun, père célibataire pauvre vivant chez sa maman et addict aux paris. Comme beaucoup d’autres de son quartier, la vie est difficile et les dettes s’accumulent.Gi-hun est un ancien travailleur de l’automobile licencié dont l’histoire est basée sur une lutte réelle : la grève de 2009 chez SsangYong Motors, qui s’est soldée par une violente défaite lorsque des centaines de policiers déchaînés ont chargé l’usine et brutalement abattu les grévistes.

Une proposition “alléchante”

Un jour, alors qu’il s’était fait voler ses gains suite à un pari gagnant, il fait la rencontre d’un mystérieux homme dans le métro. Ce dernier lui propose de jouer à un jeu simple : s’il perd, il reçoit une baffe, s’il gagne, il reçoit de l’argent.

Gi-hun perd toutes ses premières parties et l’homme prend un plaisir immonde à baffer sa victime. Après de nombreuses tentatives, Gi-hun finit par gagner une partie et face aux nombreuses baffes reçues, l’envie d’en remettre une à son adversaire n’est quasiment plus qu’un réflexe. Mais le mystérieux homme l’arrête et lui donne de l’argent.

La démonstration est faite qu’il y a la place du patron et celui de l’exploité. Le patron met en place sa domination et soumet le travailleur afin qu’il fournisse le travail attendu. Au lieu d’un montant correspondant au travail effectué (et à la richesse produite par le travailleur), le patron donne une “récompense” qu’il faudra sans cesse mériter.

Un jeu enfantin

Une fois que le poisson est attrapé, Gi-hun se porte volontaire pour participer à un jeu plus grand avec d’autres personnes. Il est emmené dans un lieu secret et se réveille avec 455 autres personnes (lui est le 456ème) dans un grand dortoir.

Des hommes, des femmes, un travailleur sans-papiers d’origine pakistanaise, une femme ayant fui le régime nord-coréen, un criminel ayant tout perdu, … Toutes ont un point commun, elles sont pauvres et endettées. 

Les 456 personnes présentes apprennent qu’elles devront jouer à des jeux simples, les personnes qui perdent seront éliminées et les gagnants pourront continuer dans l’espoir de gagner une cagnotte de 45,6 milliards de wons (environ 32 millions d’euros).

Le premier jeu commence : “1, 2, 3, piano !”. Une grande poupée géante et robotisée compte jusqu’à 3 face à un arbre. Les joueurs/euses courent vers la poupée et doivent s’arrêter avant qu’elle se retourne.

Une fois que la poupée est retournée, elle élimine les participant.e.s qui bougent. Nous découvrons alors que les personnes éliminées sont tuées sur le champ. Le jeu se transforme donc en moyen de survie et tou.te.s les participant.e.s font tout pour arriver au bout.

Une nouvelle fois, la série démontre par la violence directe celle qui est invisibilisée sous le capitalisme. Alors que les travailleurs/euses sont de plus en plus pauvres en Europe et à travers le monde, les plus riches continuent d’être de plus en plus riches. Le patronat a besoin d’une main d’œuvre qui aura peu d’exigences concernant ses conditions de travail et prête à tout pour gagner un peu d’argent. Il a besoin que nos vies lui appartiennent et que nous n’ayons d’autres choix que de reproduire un travail simple afin de produire de la plus value. Si nous ne nous exécutons pas, nous serons licencié.e.s. Pour accentuer cette précarité, les attaques envers les chômeurs/euses sont de plus en plus nombreuses et poussent vers une précarité encore plus grande qui peut amener à tout perdre.

La démocratie bourgeoise

Alors que le 1er jeu s’est terminé et que les participant.e.s ont découvert l’horreur de ce jeu, un débat s’improvise pour savoir s’il faut continuer ou non.

Le jeu prévoit en effet une règle dite “démocratique” : si la majorité des joueurs/euses souhaite arrêter le jeu à la suite d’un vote, il sera immédiatement arrêté et les participant.e.s pourront rentrer chez-elleux mais l’argent de la cagnotte ira aux familles des personnes tuées. Les personnes vivantes ne recevront rien.

À l’issue du vote demandé par les participant.e.s, le jeu est arrêté grâce à une courte majorité qui souhaitait tout stopper.

De retour dans leur vie précaire et misérable, les participant.e.s comprennent bien vite qu’iels n’ont d’autre choix que de rester dans la misère ou retourner et accepter les règles d’un jeu morbide tenter de gagner cette fameuse cagnotte.

Nos démocraties parlementaires (pour la Belgique et la plupart des pays européens) peuvent être comprises de la même manière. La population n’a pas de réel pouvoir démocratique. Nous avons le choix d’aller voter pour celleux qui nous gouvernent déjà (ou nous ont déjà gouverné), qui définissent les règles de la société sans qu’aucun contrôle citoyen puisse réellement être appliqué. La démocratie bourgeoise ne nous donne aucun moyen de proposer des alternatives à ce que le pouvoir en place décide pour nos vies.

Il en va de même pour le travail salarié. Alors que l’idéologie bourgeoise voudrait nous faire croire que nous avons le choix de notre métier, la réalité est toute autre. Sous le capitalisme, les possédants ont besoin d’une main d’œuvre qui n’a pas d’autre choix que de vendre sa force de travail. Toute la société est donc organisée de manière à ce que le travail (et la production de richesse ou de savoir) prenne la place la plus importante dans nos vies que ce soit au travail ou en dehors (où notre temps de repos ne sert qu’à revenir travailler le lendemain ou après le week-end).

Un bras armé pour garder le contrôle

Les participant.e.s au jeu sont en contact direct avec des “ouvriers/ères”. Celleux-ci sont masqué.e.s, anonymes et portent un uniforme. Certain.e.s n’ont pas le droit de parler si on ne leur autorise pas. D’autres, avec un grade plus élevé peuvent parler.

Iels sont là pour organiser les jeux, expliquer les règles, tuer les personnes éliminées et également celleux qui trichent.

La ressemblance avec le rôle de la police au service de l’Etat bourgeois est évidente : une milice armée chargée de veiller à “l’ordre”, d’éliminer (ou arrêter) les personnes qui ne respectent pas la loi bourgeoise, …

Lorsque les “ouvriers/ères” tuent, on pense notamment aux personnes qui n’auraient pas pu payer leurs factures, qui se retrouvent sans électricité ou sans chauffage, expulsées de leur domicile ou même aux expulsions de personnes sans-papiers hors de la Belgique qui peuvent parfois amener à la mort des personnes une fois dans leur pays d’origine.

Le statut des “ouvriers/ères” est plus privilégié que celui des joueurs/euses. Iels ont un salaire, ont leur propre chambre, et ont aussi la possibilité d’arrondir leurs fins de mois en organisant un commerce d’organes avec les joueurs/euses éliminé.e.s.

Toute ressemblance avec une police bien payée, bien traitée par le pouvoir en place et protégée par une justice laxiste n’est certainement pas fortuite.

La division de la classe sociale exploitée

Alors que les participant.e.s comprennent que pour chaque personne éliminée/tuée, la cagnotte se remplira de 100 millions de wons, la compétition entre les joueurs/euses s’intensifie.

Des groupes s’organisent contre d’autres groupes : des massacres entre participant.e.s se passent sous l’œil impassible des “ouvriers/ères”.

Voilà ce dont a besoin le capital pour continuer d’exister. Une classe travailleuse (prolétaire) divisée, désorganisée et qui ne se retourne pas contre son ennemi : le capitalisme.

La société capitaliste prétend qu’il suffirait de travailler pour gagner de l’argent. Dans Squid Game, il suffit de gagner le jeu pour la même chose. Le problème c’est que tout le monde veut cet argent (pour survivre ou vivre plus confortablement). Lorsque l’argent revient au/à le/la plus méritant.e, les travailleurs/euses se retrouvent en compétition et celleux qui seront moins bon.ne.s ou refuseront cette compétition ne gagneront pas le pactole.

L’idéologie dominante sous le capitalisme vise à valoriser l’individualisme. C’est pourquoi des groupes se forment selon un intérêt spécifique. Dans la série, Gi-hun forme un goupe avec un ami, un vieil homme en phase terminale d’un cancer, un travailleur sans-papier, une immigrée nord-coréenne, … Ces personnes qui sont dévalorisées dans la société en fonction de leur coût ou pour permettre de mieux les exploiter se retrouvent donc ensemble en fonction de leur intérêt immédiat de survie face aux autres groupes (notamment celui d’un criminel qui n’hésite pas à tuer les autres participant.e.s).

Les participant.e.s ne pensent donc pas à s’organiser collectivement contre leur exploitant et pour partager le pactole mais se divisent en petits groupes. On pourrait penser à différents collectifs militant.e.s ou organisations politiques refusant de combattre ensemble un (ou plusieurs ennemis communs), préférant l’intérêt corporatiste et qui – malheureusement – aura un impact sur d’autres groupes opprimés ou exploités.

Pour finir, ces groupes finiront par se diviser entre-elleux car seule une personne pourra empocher le pactole. Et cela se passera comme dans la société actuelle avec les oppressions présentes dans nos vies, nos institutions et nos Etats : le brillant diplômé coréen contre le travailleur sans-papier pakistanais, l’homme contre sa femme, …

Comme dans la vraie vie, il ne suffit pas de “travailler pour réussir” : seule une infime poignée de personnes arrive à s’enrichir (généralement avec un capital de base ou avec beaucoup de chance) mais dans la grande majorité : les bourgeois restent bourgeois et les prolétaires restent prolétaires. Ce système fonctionne donc aussi grâce à l’espoir (quasiment vain) d’un prolétariat qui s’enrichirait au détriment d’autres.

Une bourgeoisie qui jouit de sa domination

À la fin de la série, nous apprenons que ce jeu est télévisé et à destination de riches hommes d’affaires qui font des paris sur la vie des pauvres. Il y a même des VIP’s qui viennent pour assister depuis des “tribunes” au final du “spectacle”.

Les riches ont pour habitude de tout acheter (y compris notre force de travail). À une époque où l’eau, l’énergie, la nourriture, nos besoins primaires et culturels… s’achètent et se vendent : pourquoi pas nos vies ? 

Le capitalisme n’a aucune valeur et si nous ne le combattons pas, il continuera à accumuler les profits au détriment de nos vies et de notre planète. C’est d’ailleurs à la toute fin que nous apprendrons que le vieil homme en phase terminale n’est autre que l’organisateur du jeu. En achetant la vie des participant.e.s il s’accorde le droit de participer aux jeux et “s’amuser comme un pauvre qui devrait se battre pour sa survie.”

Une fin qui laisse sur notre faim

Le constat est clair : la société capitaliste tue indirectement, à petit feu mais la série Squid Game nous le démontre de manière accélérée.

Nous aurions aimé malgré tout voir les joueurs/euses s’organiser et se révolter contre les riches qui contrôlent leurs vies. La série a le mérite de faire un constat mais nous avons également besoin d’œuvres qui nous donnent des perspectives pour combattre l’exploitation, l’oppression et la domination.

Dans les dernières secondes, Gi-hun, s’apprête à profiter de son argent et de sa nouvelle vie mais décide finalement de retourner dans le jeu. Pour se venger ? Nous ne le savons pas et pensons que la série aurait du s’arrêter à une seule saison. Il est dommage que pour des besoins financiers les séries actuelles se rallongent tant qu’elles fonctionnent et dénaturent l’esprit du début.

Le danger d’une dépolitisation de la série

On ne peut plus le rater : partout des costumes “d’ouvriers/ères” commencent à se vendre, des jeux vidéos se créent, des memes (images humoristiques), …

Le succès de la série est une nouvelle opportunité de merchandising pour les entreprises qui souhaitent surfer sur ce concept. Le seul danger pour elles, c’est que nous comprenions le sens de la série. La banalisation de la violence présente dans la série contribue à faire oublier son message et peut amener à des dérives comme nous l’avons vu dans certaines écoles en Belgique.

Notre rôle est donc de continuer à expliquer le message de la série mais cela ne suffira pas. C’est également par la formation politique des militant.e.s, par la lutte sur nos lieux de travail, notre présence dans les mouvements de lutte contre la violence capitaliste destructrice de nos vies et de la planète, dans les luttes contre toutes les oppressions racistes, patriarcales, LGBT-phobes, … que nous parviendrons à démontrer qu’un autre monde sans exploitation et sans oppression est possible.

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