C’est ce mercredi 21 juillet que Tarik, l’un des porte-paroles de l’Union des Sans-Papiers pour la Régularisation (USPR) l’a annoncé : “On arrête la grève de la soif aujourd’hui et on suspend la grève de la faim pour le moment”. Cette grève de la faim avait commencé le 23 mai et le 16 juillet, plusieurs centaines d’entre-elleux avaient entamé une grève de la soif suite au refus du gouvernement d’entendre les revendications du collectif.

La lutte des sans-droits

L’USPR s’est fait connaître médiatiquement en occupant plusieurs lieux symboliques : l’église du Béguinage, l’ULB, la VUB (et un ancien bâtiment de la FGTB pendant quelques semaines). La plupart d’entre-elleux sont originaires d’Afrique du Nord.

Les occupations étaient un moyen de visibiliser leur combat mais également d’organiser le soutien afin d’y tenir les réunions, les activités de sensibilisation et les mobilisations.

Ne pas avoir droit à des papiers revient à vivre dans la clandestinité forcée. Concrètement ce refus de leur donner des papiers signifie que la Belgique refuse des droits à une partie de ses habitant.e.s :

  • Les personnes sans-papiers n’ont pas le droit de travailler légalement. Elles sont contraintes de travailler “au noir” (généralement) et sont exploité.e.s par des patrons peu scrupuleux qui ne payent pas de cotisations sociales. Il y a donc très peu de possibilités d’améliorer leurs conditions de travail ou de faire grève pour contester leur exploitation car si elles perdent leur travail, elles n’ont pas droit au chômage.
  • Si elles sont confrontées à un souci judiciaire, elles n’ont quasiment pas le droit de porter plainte. Elles ont le droit d’aller à la police pour faire un P.V. qui sera enregistré mais ensuite, le/la policier.e a pour obligation de se renseigner auprès de l’office des étranger.e.s pour recevoir des consignes d’une éventuelle arrestation du/de la plaignant.e afin d’éventuellement l’envoyer en centre fermé. Le risque est donc rarement pris par les personnes sans-papiers qui préfèrent ne pas se rendre à la police.
  • L’accès aux soins n’est pas remboursé. Seule l’aide médicale urgente est gratuite à condition de disposer d’une adresse et d’être couvert.e par un CPAS.
  • Toute sortie dans un lieu public est risquée car des rafles policières sont organisées régulièrement par la police dans les transports en communs et les lieux publics afin d’y chasser les personnes sans-papiers.

La crise sanitaire et sa gestion libérale ont aggravé la situation des personnes sans-papiers qui, pour la plupart, se sont retrouvées sans travail (et donc sans revenu) du jour au lendemain et avec des accès aux soins ou a la prévention (on pense par exemple aux masques) quasi inexistants.

C’est pour cette raison qu’en plein confinement, les collectifs de sans-papiers ont été les 1er.e.s à déconfiner les luttes. Iels souhaitaient se faire entendre du gouvernement Wilmès et de ses pouvoirs spéciaux et ensuite de celui de De Croo. Aucun gouvernement n’a proposé de solutions.

Grève de la fin ?

C’est donc après avoir organisé plusieurs mobilisations, tenté d’occuper de nouveaux lieux (qui n’ont pas toujours été une réussite), rencontré en personne Sammy Mahdi (secrétaire d’Etat à l’Asile et à la migration, CD&V), subi la répression policière à plusieurs reprises, … que l’USPR, ne voyant aucune avancée, a décidé d’entamer une grève de la faim.

Leurs revendications étaient une régularisation immédiate pour le collectif qui mettait sa vie en danger mais également pour des changements structurels qui bénéficient à toutes les personnes sans-papiers en Belgique. Notamment avec une proposition de critères précis de régularisation afin d’éviter le flou actuel qui permet à l’Office des Étrangers de régulariser “à la tête du client”.

Tout au long de ces deux mois, la réaction du gouvernement dans son ensemble a fait froid dans le dos. Plus les jours passaient, plus nous nous rendions compte que le gouvernement était prêt à assumer la mort de centaines de personnes plutôt que de donner des droits à des personnes habitant le pays depuis 5, 10, 15 ou même 20 ans.

Le 9 juin, le siège du PS était occupé par des soutiens des sans-papiers afin de mettre la pression sur un parti se prétendant de gauche mais qui était resté silencieux à propos de la situation des sans-papiers alors que la grève de la faim avait commencé depuis plus de 2 semaines. Les représentant.e.s du parti nous avaient expliqué qu’en tant que membres de la coalition fédérale, iels ne pouvaient pas remettre en cause leur collaboration avec des partis prêts à laisser mourir des personnes sans-papiers (ce n’est pas ce qui a été dit mot à mot mais ce que cela voulait dire concrètement). Quelques déclarations du PS en soutien aux sans-papiers ont suivi notre action, des interpellations ont été faites au parlement mais aucun acte n’a été posé par elleux.

Du côté d’Ecolo c’était le grand calme également. Par “peur de radicaliser les positions”, le parti préférait tenter de convaincre les partis de droite en coulisses mais ne s’exprimait que très peu publiquement. On a du mal a imaginer ce qui aurait été plus radical que de laisser mourir des sans-papiers de faim (et de soif).

C’est à partir de fin juin, alors que la pression sur Sammy Mahdi s’intensifiait suite à d’autres occupations et des prises de positions publiques d’académiques, d’universitaires, d’associations, … que le secrétaire d’Etat a proposé la création d’une « zone neutre » pour les grévistes. Concrètement il s’agissait d’un lieu dans lequel aucune arrestation n’aurait lieu et qui permettrait aux grévistes de s’y “rendre et avoir une idée de quel est l’état actuel de leur dossier, pour les informer le mieux possible.”(1)Lire : Sans-papiers en grève de la faim depuis le mois de mai à Bruxelles: Sammy Mahdi propose de créer une « zone neutre » pour eux Cette zone neutre ne répondait en rien aux revendications du collectif de sans-papiers. La grève a donc continué.

Après que le 1er ministre, Alexander De Croo, ait refusé une rencontre avec les représentant.e.s de l’USPR, la grève de la soif a été annoncée par le collectif. Nous comprenions qu’un drame allait arriver rapidement si rien ne changeait. Le PS a rapidement annoncé qu’il quitterait le gouvernement dans l’heure s’il y avait un.e mort.e parmi les sans-papiers. Ecolo a suivi timidement et Groen ensuite. Alors que ces partis auraient pu agir bien plus tôt pour mettre une réelle pression et renforcer le mouvement de soutien aux sans-papiers, ils ont continué à légitimer et donner du pouvoir au gouvernement De Croo. Nous connaissions donc le prix pour que des partis qui se prétendent de gauche soutiennent des personnes qui ne demandent qu’à avoir les mêmes droits que les autres : la mort ! Vooruit(2)Anciennement sp.a. Lire : « Vooruit » ou la dégulingue d’une social-démocratie moribonde et anti-sociale en Flandre a continué à soutenir Sammy Mahdi.

Un médiateur a été nommé par le gouvernement (Dirk Van Den Bulck, Commissaire général aux réfugiés et aux apatrides) afin de rencontrer les grévistes et quelques soutiens mais il n’a fait que répéter ce que tout le monde savait et n’avait aucun mandat pour négocier.

Quelques jours plus tard, alors que des discussions continuaient, l’arrêt de la grève était annoncée car un “accord” avançait.

Un “accord” ?

Tout d’abord, nous nous réjouissons que les membres de l’USPR aient refusé de mettre fin à leur vie et que des décès aient été évités. Nous espérons qu’aucun.e d’entre-elleux n’aura de séquelles mais nous craignons que la grève ait duré trop longtemps pour cela.

Nous avons des doutes concernant les réelles avancées obtenues. Alors qu’en coulisses nous apprenons que les grévistes pourront se rendre à la zone neutre afin d’avoir un analyse plus “souple” de leurs dossiers pour l’obtention de la régularisation sur base de l’article 9bis (quand des circonstances exceptionnelles justifient que la demande soit introduite en Belgique) et 9ter (pour des raisons médicales)(3)Lire : Autorisation de séjour (articles 9, 9bis, 9ter) | IBZ, Sammy Mahdi annonçait dans la presse que rien n’avait changé(4)Lire : Sammy Mahdi au sujet des sans-papiers : « Il n’y aura pas de solutions temporaires ni de nouvelles instructions ».

Les grévistes de la faim étaient accusé.e.s de faire du chantage par le gouvernement et les partis opposés à la régularisation. Avec l’arrêt de la grève, iels ont également voulu démontrer leur volonté sincère de négocier mais le gouvernement continue de défendre une politique raciste qui force à la clandestinité et permet l’exploitation de dizaines de milliers de travailleurs/euses par un patronat à la recherche de plus gros profits.

On pense notamment à Mohamed, l’un des porte-paroles de l’USPR. Il y a quelques années, avec d’autres camarades sans-papiers, il a travaillé comme ouvrier pour la construction de la station de métro Arts-Loi en plein centre de Bruxelles. Sa photo et celle des autres ouvriers sont d’ailleurs exposées dans la station pour leur rendre hommage mais malgré les nombreuses actions qui ont été organisées, il n’a toujours pas été régularisé(5)Lire : Bruxelles: des sans-papiers sur le chantier Arts-Loi.

Le mouvement lancé par l’USPR a réussi à mettre en lumière leur condition, à bousculer le gouvernement, à forcer divers organisations à prendre position. Mais notre réjouissance ne peut pas être la même qu’une partie des partis/organisations qui y ont vu une victoire. Aucun.e gréviste n’est mort.e heureusement mais est-ce que c’est pour ces avancées que les grévistes se sont battu.e.s ? Si nous soutenons les sans-papiers nous ne pouvons pas être pleinement satisfait.e.s. Nous devons ensemble continuer dans la dynamique et l’énergie mise en place par l’USPR. pour continuer la lutte et préparer l’après-grève.

Pendant ce temps, Sammy Mahdi continue sa provocation : « En Belgique, il est trop facile de vivre dans l’irrégularité »(6)Lire : Sammy Mahdi (CD&V) : « En Belgique, il est trop facile de vivre dans l’irrégularité ». De Croo, pour qui la mort de personnes sans-papiers ne valait pas une crise gouvernementale(7)Lire : Alexander De Croo réagit aux annonces du PS et d’Ecolo : « La dernière chose dont les gens ont besoin, c’est une crise politique » mais qui avait débranché la prise du gouvernement en 2010 pour des raisons communautaires (le dossier BHV), a maintenu son soutien envers son secrétaire d’Etat.

Depuis, c’est la grande foule et de longues files qui sont arrivées pour avoir un rendez-vous dans la zone neutre. Bien qu’il s’agisse d’un faible espoir et d’avancées très légères, de nombreuses personnes sans-papiers s’y sont présentées afin d’y tenter leur chance.

Ce vendredi 23 juillet, nous apprenions que le gouvernement allait fermer la zone neutre pour les personnes qui n’avaient pas fait la grève de la faim(8)Lire : Sans-papiers : la zone neutre sera accessible uniquement aux grevistes de la faim à partir de lundi. Le message est clair : ne donner aucune perspective aux personnes sans-papiers sauf pour celleux qui ont failli mourir et continuer la politique raciste d’exploitation des travailleurs/euses.

Le rôle du (des) soutien(s)

Nous le répétons, la lutte pour la régularisation est avant tout celle des personnes sans-papiers. Les différents collectifs auto-organisés à Bruxelles et ailleurs en Belgique décident de leur stratégie et définissent leur propre cahier de revendications afin d’obtenir une possible victoire.

Les associations, organisations (politiques ou humanitaires), syndicats, citoyen.ne.s non organisé.e.s ont un rôle important afin de soutenir cette lutte légitime pour des droits.

Trop souvent nous avons vu des soutiens arriver avec leur propre stratégie, leurs propres revendications, définir à la place des collectifs de sans-papiers quel soutien est légitime ou non, refuser de travailler avec certain.e.s, …

Cela a également été le cas dans le soutien de l’USPR. Ces derniers jours ont démontré toute la désorganisation du soutien avec des actions de quelques centaines de personnes organisées sans aucune coordination et sans rassembler toutes les forces disponibles.

Nous n’aurons jamais raison tou.te.s seul.e.s. Pour que le soutien puisse être efficace et contribuer à la construction d’un rapport de force (sans que des personnes arrivent à un désespoir qui les mène à mettre leur vie en danger) nous devrons construire un mouvement réellement unitaire qui soit au service de la lutte des sans-papiers.

Un mouvement unitaire ne veut pas dire que nous devrions être tou.te.s d’accord, ni même d’accord avec les propositions stratégiques et/ou tactiques des collectifs de sans-papiers. Cela veut simplement dire que nous avons un lieu commun de débat, de remise en question, de coordination et de tentatives d’avoir un consensus (avec la décision finale qui appartient aux collectifs de sans-papiers).

En refusant d’organiser un soutien unitaire, les soutiens contribuent malgré-elleux à organiser un flou stratégique et tactique et à désorganiser les collectifs de sans-papiers. Sans une réelle coordination, nous négligeons la construction d’un rapport de force capable d’imposer la régularisation. Et dès lors, nous nous trouvons dans une position de faiblesse à “tenter de convaincre” les décideurs politiques en position de force qui s’accrochent à la non-régularisation qui accentue les politiques de rejet, de précarité, de racisme systémique.

Avec la Gauche anticapitaliste, nous poussons depuis des années à la construction d’un large front unitaire de soutien aux personnes sans-papiers à Bruxelles. Ailleurs en Belgique (à Mons, La Louvière, Liège, Gand et Charleroi) nous avons contribué, avec d’autres, à la création de tels comités et collectifs. 

Nous continuerons la lutte jusqu’à :

  • L’arrêt de la criminalisation des personnes migrantes et la suppression des centres fermés !
  • La liberté de circulation et d’installation pour tou.te.s !
  • La régularisation de toutes les personnes sans-papiers sans condition !
  • Les mêmes droits pour tou.te.s !

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