Relecture et révision par Mathilde Dugaucquier

Le 17 novembre 2017, l’Union royale belge des sociétés de football association (URBSFA) mettait en ligne une vidéo(1)https://twitter.com/BelRedDevils/status/931554125522882561 par le biais de laquelle elle dévoilait le nom de l’artiste retenu.e pour écrire et interpréter l’hymne des Diables rouges pour la Coupe du Monde 2018. Le rappeur belge d’origine congolaise Damso y apparaissait en compagnie des joueurs Eden Hazard et Michy Batshuayi. Plébiscité par les membres de la sélection, c’est donc le rappeur connu pour ses paroles sexistes et misogynes qui avait été retenu par l’Union belge.

À l’origine d’une polémique

Dès le lendemain de l’annonce, la Présidente du Conseil des femmes francophones et députée MR Viviane Teiltelbaum remettait en question, à travers son blog, le choix d’un chanteur adoubé par un public jeune et populaire mais dont les propos sont empreints de violence à l’égards des femmes. Le billet, intitulé « Mettons le sexisme hors-jeu, carton rouge pour Damso ! »(2)http://vitelu.be/mettons-le-sexisme-hors-jeu-carton-rouge-pour-damso/, mélange subtilement protection des intérêts des femmes, considérations moralisatrices sur l’éducation des jeunes et stigmatisation des jeunes issus des quartiers populaires. Une polémique était née, que l’Union belge s’empressait de regretter, promettant de « contrôler la chanson pour qu’elle véhicule le message souhaité. »(3)https://www.lecho.be/culture/musique/Damso-accompagnera-les-Diables-en-Russie-l-Union-Belge-defend-son-choix/9954854 Pour sa part, Damso remerciait la députée pour la publicité.

Le 23 novembre, 7 organisations (dont le Conseil des femmes, les Femmes Cdh et le GT Egalité Ecolo et quelques associations de femmes ou féministes) envoyaient une lettre pour dénoncer la banalisation du sexisme que représenterait le choix de Damso(4)http://www.lesoir.be/125904/article/2017-11-23/damso-choisi-pour-lhymne-des-diables-une-provocation-pour-sept-associations. Elles appelaient ainsi l’Union belge a reconsidérer son choix : « Que beaucoup d’entre nous écoutent à longueur de journée des chansons pop, rock, rap… sans écouter ni s’offusquer de paroles crues, voire plus, est une chose. Qu’une institution comme la vôtre – l’Union royale belge ! – fasse un porte-drapeau d’un artiste à l’univers sexiste en est une autre » avant d’ajouter « En pleine affaire Weinstein et à quelques jours de la Journée mondiale pour l’élimination des violences faites aux femmes (25 novembre), cette erreur de casting est quasi une provocation. » L’Union belge n’y accordait aucune importance et privilégiait le choix d’un rappeur en pleine ascension (côté francophone) correspondant à l’univers musical des joueurs de l’équipe nationale.

Si la polémique semblait dès lors éteinte, elle a repris en mars de cette année quand, à travers son blog de nouveau, Vivian Teiltelbaum annonçait avoir adressé un courrier à l’Union belge de football et ses sponsors. Elle lançait ainsi une campagne assortie du hashtag #kickoutsexism(5)http://vitelu.be/kickoutsexism/ et d’une plateforme internet du même nom, appelant à reproduire sa lettre pour l’envoyer en masse aux sponsors. Considérant que « la promotion de Damso comme porte-étendard donne son aval au sexisme dont il est le champion », la lettre enjoignait les sponsors à reconsidérer leur sponsoring de l’Union belge.

L’URBSFA réaffirmait son choix dès le lendemain par communiqué(6)http://www.belgianfootball.be/fr/nouvelles/l%E2%80%99urbsfa-confirme-le-choix-de-damso. Celui-ainsi indiquait également que le choix de Damso découlait de la présence de cet artiste sur une liste que la société de production Universal Music envisageait de promouvoir. Le communiqué réagissait également aux critiques émanant du Conseil des femmes : « Une polémique est ainsi apparue il y a quelques mois alors que la chanson pour laquelle l’Union Belge est concernée n’est pas encore sortie à l’heure actuelle. (…) À l’heure actuelle, la Fédération Belge de Football se trouve, malgré elle, de nouveau face à cette même polémique, mais nous ne tenons cependant pas à être pris en otage de celle-ci et réaffirmons une nouvelle fois notre choix. »

L’emballement politico-médiatique reprenait ainsi de plus belle, L’Open Vld Alexander De Croo et la NV-A Zuhal Demir, entre autres, entrant dans la danse pour elleux aussi critiquer le choix de l’union belge. C’est finalement Proximus, l’un des principaux sponsors de l’Union belge, qui a fit pencher la balance. Dans la soirée du 8 mars (journée internationale de lutte pour les droits des femmes), l’URBSFA annonçait mettre fin à sa collaboration avec le rappeur Damso, déplorant « au plus haut point la controverse sociale qui est apparue ces derniers jours. »(7)http://www.belgianfootball.be/fr/nouvelles/l%E2%80%99urbsfa-met-fin-%C3%A0-la-collaboration-avec-damso Si aucune importance n’avait auparavant été accordée aux appels du Conseil des femmes, l’argument financier a tout changé. Une fois que Proximus, entreprise soucieuse du fait que son image soit associée à une personne controversée, a demandé le retrait de Damso, il n’a plus été question de « prise d’otage » pour l’union belge et la décision est tombée en quelques heures.

Le bal des hypocrites ?

Il semble a priori juste et nécessaire de refuser la banalisation du sexisme dans les stades. Le fait que cette campagne contre Damso ait été portée essentiellement par des forces politiques qui non seulement pratiquent une austérité particulièrement néfaste pour les femmes mais sont également porteuses d’un racisme éhonté force cependant à s’interroger. L’ensemble de la polémique entourant Damso était elle-même empreinte d’un racisme et d’un mépris de classe de l’on ne saurait nier. Il transparaît notamment dans la phrase issue de la lettre de Teiltelbaum et reprise plus haut, quand elle fait de Damso le « champion » toutes catégories du sexisme. Il est évident que le sexisme traverse l’ensemble de la société, à commencer par les arcanes du pouvoir que madame Teiltelbaum incarne. La Commission féministe de la Gauche anticapitaliste y reviendra dans une prochaine réflexion sur cette polémique.

Il est ainsi surprenant de voir les Conseils des femmes francophone et flamand affirmer dans un communiqué(8)http://www.cffb.eu/toutes-les-actualites/317-fin-de-collaboration-de-l-union-belge-de-football-avec-damso publié conjointement suite à la décision de l’Union belge, au passage remerciée pour sa décision, que « la discrimination sous toutes ses formes ne peut avoir aucune place dans notre société. » Contrairement à ce qu’affirme Viviane Teiltelbaum dans son billet du 18 novembre 2017, à part des déclarations ou des petites actions symboliques, rien n’est fait pour lutter pour un football inclusif où tous les genres et toutes les sexualités pourraient se sentir libre de le supporter et le pratiquer.

La focalisation de l’attention autour du cas de Damso est par ailleurs interpellante. (Certes, lors de la coupe du monde, Stromae qui avait été choisi pour interpréter « Ta fête » avait subi une petite polémique interne à l’Union belge en raison du fait qu’il était « trop francophone » et qui fut finalement sans conséquence.) Le Grand Jojo, par contre, continue d’être acclamé dans le milieu du football et est régulièrement appelé pour chanter lors d’événements footballistiques. Pourtant en 1981, dans sa chanson « Tiens, c’est la belle vie » on y retrouve ces paroles d’un racisme immonde :

« Ma nourrice était négresse
C’était une noire avec des tresses
Quand j’prenais l’sein, j’aimais ça
Ça goûtait le chocolat »

Sa chanson « Anderlecht champion » continue pourtant d’être diffusée avant chaque match des mauves sans que cela pose problème à personne.

En décembre 2017 encore, le joueur Uche Agbo du Standard de Liège était victime de jets de gobelets, d’insultes racistes et de cris de singes de la part des supporters courtraisiens présents dans le stade. Le club de Courtrai a été poursuivi (chaque club est responsable de ses supporters selon le règlement de football) et condamné à 1000€ d’amende(9)http://www.dhnet.be/sports/football/division-1a/standard/incidents-lors-de-courtrai-standard-1-match-de-suspension-pour-agbo-1000-euros-pour-courtrai-et-500-euros-pour-le-standard-5a4b8bd4cd70b09cef6bd4fb. Ce qui est bien peu pour un club qui pèse 8 millions d’euros de budget.
Pire encore, début mars, on apprenait que le Club de Bruges qui était poursuivi pour racisme contre des joueurs du Standard et Charleroi, s’en sortirait indemne. La commission des litiges avait déclaré les procédures pénales « irrecevables » en raison d’un vice de procédure(10)https://www.rtbf.be/sport/football/belgique/jupilerproleague/detail_dossier-racisme-le-fc-bruges-pas-sanctionne-pour-vice-de-procedure?id=9855907. On s’étonne qu’un vice de procédure puisse à ce point tout annuler pour des cas aussi graves.

Des slogans et des cris sexistes et homophobes continuent, eux, à êtres entendus lors de chaque match sans que personne soit inquiété et sans que personne ne le mentionne (ni l’arbitre qui doit pourtant le mentionner dans son rapport, ni les dirigeants, ni les clubs de supporters, ni les journalistes sportifs…)

La coupe du monde 2018 (pour laquelle la Belgique et les Pays-Bas étaient candidats organisateurs) se déroulera par ailleurs en Russie, pays qui vient de dépénaliser les violences conjugales et d’adopter une loi interdisant la « propagande homosexuelle » (soit tout expression en faveur des droits des personnes LGBTQI+) et donne au président tchétchène Ramzan Kadyrov carte blanche pour persécuter, torturer et assassiner les personnes LGBTQI+ dans la petite république caucasienne.

Concernant tout cela, pas un mot de l’union belge qui fera la fête comme tout le monde et ne se risquera pas à froisser la puissante Russie. Il est plus facile de se donner une (fausse) image féministe en s’attaquant à une personne racisée. L’hypocrisie de l’Union belge et l’instrumentalisation du féminisme par des forces réactionnaires du gouvernement donnent à voir un véritable bal des hypocrites loin de répondre aux préoccupations légitimes des femmes. En ce qui concerne le milieu du football, il est temps que les supporters de tous les clubs confondus s’associent pour lutter contre le sexisme, le racisme et l’homophobie dans ce sport que nous aimons tant.

Notes   [ + ]