Sarah T. est étudiante en droit à l’UCL. Elle s’implique depuis de nombreuses années dans les mouvements antiracistes et féministes et a créé la page Belges Comme Vous(1)https://www.instagram.com/belgescommevous_/ afin de sensibiliser à la lutte contre les oppressions. Le 5 juillet, elle organise avec d’autres militantes un rassemblement à 15h00 au Mont des Arts (Bruxelles) pour lutter contre un arrêt de la cour constitutionnelle qui interdit le port de signes religieux et/ou politiques dans les hautes écoles. Nous avons souhaité nous entretenir avec elle pour mieux comprendre les enjeux.

« Maintenant qu’on a commencé, on ne se taira pas tant qu’on n’est pas réellement entendues. »

Axel Farkas : Peux-tu nous expliquer ce qu’il y a dans cet arrêt de la cour constitutionnelle et pourquoi faut-il s’en inquiéter ?

Sarah T. : L’arrêt de la Cour constitutionnelle en réalité c’est simplement une réponse à une question préjudicielle, dans le cadre d’un litige entre des étudiantes et la Haute Ecole Francisco Ferrer. Ce n’est pas une loi et ce n’est pas un jugement, contrairement à ce que j’ai pu entendre dire. C’est une interprétation de la législation déjà existante, plus spécifiquement des décrets dits “neutralité”, en parallèle avec les droits fondamentaux inscrits dans la Constitution, dans ce cas particulier la liberté de culte et le droit à la dignité humaine (dont le droit à l’instruction). La Cour donne une interprétation de ces décrets qui permet l’instauration de règlements intérieurs interdisant le port de signes convictionnels, en jugeant que ce n’est pas une violation des droits fondamentaux que je viens de citer.

On ne va pas se leurrer, ce que de tels règlements visent, c’est surtout le port du foulard. C’est des interdictions qui sont déjà en place depuis longtemps dans nombreuses hautes écoles belges, et aussi dans des formations de promotion sociale. La crainte avec cet arrêt elle est de deux ordres pour nous. Premièrement, ça rend ce genre de règlements discriminants quasi-inattaquables étant donné qu’ils ont été jugés conformes à la Constitution. Deuxièmement, ça peut encourager d’autres établissements d’enseignement supérieur à adopter des règlements similaires parce qu’ils n’auront pas la crainte de poursuites judiciaires, et parce que les discours tenus par la Cour et par des élu.e.s autour de tout ça peuvent inciter à la poursuite de cette neutralité exclusive qui est prônée. Le fait qu’on puisse mettre en place de telles interdictions et que les instances judiciaires les légitiment, c’est effrayant parce qu’il y a déjà beaucoup trop de femmes qui portent le foulard qui sont limitées dans leur choix d’études et qui ont peur de ne pas pouvoir s’insérer sur le marché du travail à cause de leur foulard. Au final ces décisions et ces règlements ne font que tuer des rêves, des ambitions, et précariser des femmes qui sont déjà trop facilement exclues de la société de manière générale.

AF : Comment a démarré l’initiative #HijabisFightBack Protest ? Qui organise cette action ? Quelles sont les organisations qui vous soutiennent ?

ST : Moi et les organisatrices ont s’était déjà rencontrées lors du tournage d’une vidéo d’un média indépendant (Sous Culture)(2)Voir la 1ère partie : https://youtu.be/0bpaHzCymqI – 2ème partie : https://youtu.be/D5QtzSGsaaU. Le sujet c’était les clichés sur les femmes qui portent le foulard, et donc on s’est retrouvées entre militantes en réalité. Quelques temps après l’arrêt de la Cour constitutionnelle, et après le communiqué de la Ville de Bruxelles qui s’en réjouissait, on en parlait toutes de notre côté un peu sur nos réseaux sociaux, puis on s’est concertées parce qu’on voulait faire quelque chose. C’est là que ça a démarré. Les organisatrices c’est donc quatre femmes musulmanes, sous les noms de nos collectifs respectifs : Imazi Reine(3)https://www.facebook.com/Imazi.Reine/, La 5e Vague(4)https://www.facebook.com/La-5e-vague-109862404100905/ et Belges Comme Vous(5)https://www.facebook.com/Belges-Comme-Vous-102056908219855/. On travaille en collaboration étroite avec le Collectif Contre l’Islamophobie en Belgique(6)https://ccib-ctib.be/, on est en contact avec l’association Baas Over Eigen Hoofd (BOEH!)(7)https://boeh.be/, qui est une plateforme flamande féministe et antiraciste se concentrant sur la question du port du foulard, et avec plusieurs autres associations et plateformes qu’on vous fera notamment découvrir lors de la manifestation. Pour le reste on a reçu énormément de soutien, trop pour qu’on puisse citer tous les collectifs et personnalités concernés, mais on peut citer parmi ceux là la Gauche anticapitaliste(8)https://www.gaucheanticapitaliste.org/qui-sommes-nous/ et sa commission féministe “Féminisme Yeah!”(9)https://www.facebook.com/feminisme.yeah/.

AF : Quelles sont vos revendications ? Comment défendre la liberté de culte ?

ST : Ce qu’on cherche à travers notre action c’est à humaniser le débat. On veut que les politiciens, les ministres, les magistrats soient mis face aux réalités qu’ils imposent à toute une partie de la population en prenant ces décisions empreintes de sexisme et d’islamophobie. Y’a un sentiment de ras-le-bol qui grandit de plus en plus. Notre volonté c’est de libérer la parole des femmes qui souffrent depuis beaucoup trop longtemps à cause de ce que cette société – qui n’a jamais pris le temps de les écouter – leur fait vivre quotidiennement. Ce qu’on veut c’est pouvoir suivre les formations éducatives de notre choix et pouvoir travailler dans les milieux qui nous intéressent. On veut arrêter de devoir faire des choix d’études ou de travail selon les restrictions qu’on nous impose. Ce n’est pas normal et c’est même extrêmement violent. Il est temps que ça cesse.

On est des êtres humains avec des rêves et des ambitions, pas des marionnettes dénuées de conscience. Cette image de la femme musulmane qui ne peut pas parler pour elle-même et qui ne peut pas choisir pour elle-même elle est ridicule. Il ne s’agit même pas de défendre la liberté de culte pour nous, il s’agit de forcer ces décideurs à voir qu’on est des femmes diverses et variées tout à fait capables de discernement, et que le fait qu’on soit limitées dans nos opportunités simplement par rapport à nos convictions religieuses c’est inacceptable.

AF : La semaine passée, une femme a été agressée par un homme qui trouvait qu’elle portait un tenue “trop estivale”(10)Lire : https://www.rtbf.be/info/societe/detail_agression-sexiste-a-gand-une-etudiante-se-fait-gifler-et-insulter-pour-sa-tenue-jugee-trop-estivale?id=10530136. Comment combattre cette société patriarcale qui juge si les femmes sont trop peu ou trop couvertes ?

ST : Le patriarcat c’est quelque chose qui s’est immiscé dans tous les champs de la société, de sorte à ce que le pouvoir médiatique et politique aujourd’hui se trouve majoritairement dans les mains d’hommes blancs cisgenre(11)Personnes qui se reconnaissent dans le genre qui leur a été assigné à la naissance, qui ont un monopole sur les savoirs et un contrôle de l’opinion publique. La culture du viol qui fait qu’on insulte et agresse une femme jugée trop peu couverte elle s’est pas installée du jour au lendemain, c’est des siècles de déshumanisation de la femme qui se cachent derrière. On est dans une société qui veut contrôler le corps des femmes, et qui le fait en peuplant notre monde d’images et de discours misogynes qu’on ne peut pas éviter même avec toute la bonne volonté du monde. J’ai pas besoin de vous l’expliquer.

Ce qui est important à expliquer par contre c’est que pour combattre le patriarcat de manière efficace, il est indispensable d’également combattre le capitalisme et le colonialisme sur lequel il repose grandement. Les luttes contre ces injustices elles sont clairement liées, on parle de femmes victimes de violences à cause de leur tenue vestimentaire et les jugements de valeur que la société a lié à tel ou tel vêtement. On parle souvent de féminisme pro-choix mais l’enjeu aujourd’hui pour moi c’est d’arrêter de tomber dans des discours universalistes, parce que jusqu’à maintenant ils n’ont fait qu’aider les femmes les plus privilégiées et renforcer le pouvoir des hommes sur celles qui le sont moins. Le féminisme universaliste je n’y crois pas, je pense qu’on doit aller vers un féminisme intersectionnel, décolonial et anticapitaliste pour réellement avancer, à ce moment là on aura peut être une vraie chance.

AF : Il y’a un peu moins de deux semaines, un sondage démontrait que le Vlaams Belang est le 1er parti en Flandre. Du côté francophone, même s’il n’y a pas de parti d’extrême droite qui grimpe, le racisme est en augmentation aussi. Quel mouvement antiraciste faut-il construire pour combattre l’islamophobie et l’extrême droite ?

ST : Pour combattre l’islamophobie et l’extrême droite on a absolument besoin d’une mobilisation citoyenne sérieuse et solide. Notre volonté ici c’est notamment de mobiliser le plus de gens possibles autour de cette lutte. Il y a déjà énormément de femmes et d’hommes formidables avant nous qui se sont engagés dans ce combat et qui continuent à le faire et on est conscientes que si notre action aujourd’hui prend autant d’ampleur c’est en grande partie grâce au travail de ces personnes là. Mais aujourd’hui la lutte contre l’islamophobie en Belgique est grandement menée en tentant de travailler avec les politiques et les lobbys. On ne dit pas qu’il ne faut pas le faire, mais faire que ça ça n’est pas suffisant.

Nous ce qu’on veut apporter dans tout ça c’est un aspect militant, parce que ça manque. Quand on parle de lutte contre l’islamophobie en Belgique, on sent qu’il manque réellement la force de frappe du militantisme, parce que les acteurs de cette lutte aujourd’hui sont pour beaucoup obligés de faire dans le politiquement correct et doivent lisser leurs discours le plus possible pour pouvoir investir le champ politique. Ce qui est logique, on sait tous à quel point l’extrême-droite est aux aguets quand on parle d’Islam, et à quel point elle attend le moindre faux pas pour détourner les propos des antiracistes et les décrédibiliser. Mais nous, on veut humaniser le débat. On est pas là pour parler politique, on est là pour parler d’êtres humains et de leurs réalités de vie, parce qu’on croit sincèrement en l’impact que la libération de la parole des femmes musulmanes peut avoir sur l’opinion publique. Et comme on l’a dit plusieurs fois, maintenant qu’on a commencé, on ne se taira pas tant qu’on n’est pas réellement entendues.

AF : Avez-vous prévu d’autres actions après le 5 juillet ?

ST : En même temps que notre appel à manifester, on a fait un appel aux témoignages. On en a déjà reçu énormément. Ces témoignages on les archive tous et on compte créer une plateforme où ils seront diffusés après le 5 juillet pour que les histoires qui nous ont été partagées soient entendues. Au delà de ça, on parle d’ores et déjà d’organiser un autre rassemblement en septembre, autour de la journée européenne contre l’islamophobie (21 septembre). Le CCIB d’ailleurs prévoit déjà son gala annuel fin septembre. De notre coté on espère réellement pouvoir faire tenir cette mobilisation jusque là dans un premier temps, et on espère que celleux qui nous soutiennent aujourd’hui le feront aussi à ce moment là, parce que clairement les choses ne changeront pas simplement avec l’action du 5 juillet, et il faudra poursuivre la lutte.

Quand les hijabis contre-attaquent

"Si une femme qui porte le foulard se fait discriminer et que tu ne réagis pas, tu es complice". Sarah, Souhaïla, Fatima-Zohra, Salma et Safiya, cinq jeunes femmes déterminées qui ont décidé de ne pas se laisser faire.

Posted by Vews – RTBF on Monday, June 29, 2020
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