Les négociations « décisives » en cours autour d’un budget pour Bruxelles devraient aboutir dans les prochaines heures à une trajectoire d’austérité pour la Région. La droite persiste à vouloir imposer un bain de sang social, dans le sillage du gouvernement fédéral et de ses déclinaisons régionales et communautaires, et la gauche institutionnelle autour de la table ne semble plus en mesure ou en volonté d’y faire face. Pour déjouer l’offensive des droites, nous appelons le mouvement social et l’ensemble des forces de gauche (associations, syndicats, collectifs de quartier, etc.) à se mobiliser contre ce projet réactionnaire pour la région, et à trouver ensemble le chemin pour une sortie progressiste de la crise.
Plus de 15 mois après les élections, la Région de Bruxelles-Capitale (RBC) est toujours sans gouvernement. Les coordonnées de la situation n’ont pas fondamentalement changé : le scrutin du 9 juin 2024 a donné une (courte) majorité aux partis de gauche, mais la droite cherche par tous les moyens à imposer un programme austéritaire à la capitale. Un bloc réactionnaire s’est ainsi constitué autour de l’Open VLD et du MR pour tenter d’imposer la présence de la N-VA dans le gouvernement régional, une N-VA qui pèse à peine 2% et ne possède aucun conseiller communal dans la capitale. La droite veut inscrire Bruxelles dans le sillage du programme brutal et réactionnaire de l’Arizona(1)https://www.lesoir.be/699391/article/2025-09-17/leisterh-et-de-gucht-bruxelles-peut-retourner-aux-urnes-en-quatre-mois et de ses déclinaisons régionales et communautaires (MR-Engagés en Wallonie et à la FWB; N-VA-CD&V-Vooruit en Flandre), ce que la gauche institutionnelle refuse tant bien que mal.
Cette crise, c’est aussi celle du fédéralisme à la belge, dont les impasses sont particulièrement vives à la RBC, piégée dans un carcan austéritaire en raison d’un sous-financement structurel, entre autres lié à une répartition injuste de l’impôt sur les personnes physiques, et un cadre politique inadapté à l’évolution cosmopolite de la région. Par ailleurs, la crise actuelle montre la façon dont les partis institutionnels de la minorité néerlandophone instrumentalisent le statut de cette dernière dans le parlement régional pour tenter de faire passer en force, sous couvert de tensions communautaires, un projet réactionnaire contre le vote des bruxellois·es. Enfin, la N-VA de De Wever brandit la menace, avec la complicité du MR, d’une mise sous tutelle de la Région par le fédéral pour le cas, improbable à court terme, d’un défaut de paiement de celle-ci(2)https://www.lesoir.be/700777/article/2025-09-24/bruxelles-sous-la-menace-dun-defaut-de-paiement.
La crise a des effets très concrets sur la population bruxelloise. Un gouvernement en affaires courantes implique depuis juin 2024 une austérité qui ne dit pas son nom : le monde associatif tire la sonnette d’alarme sur les difficultés budgétaires du secteur et licencie déjà, en raison du gel des mal nommés « subsides facultatifs ». Plusieurs dizaines de milliers de chômeur·euses de la capitale vont perdre leurs allocations en 2026 sans bénéficier d’un accompagnement suffisant, pendant que la crise sécuritaire liée au narcotrafic s’amplifie avec pour principales victimes les classes populaires, et que la seule réponse du fédéral consiste à militariser nos rues.
Si les négociations en cours autour d’un budget(3)https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/bruxelles/gouvernement-bruxellois-les-48-heures-a-venir-seront-determinantes/10629886.html semblent témoigner d’une avancée dans la formation d’un gouvernement de plein exercice, pas de naïveté : la droite cherchera à tout prix à imposer un bain de sang social, et la seule issue de ces discussions sera soit une trajectoire austéritaire, soit un nouveau blocage si la gauche tient bon. Les forces progressistes ne peuvent pas simplement appeler à « n’importe quel gouvernement » pour la RBC comme si la boucherie sociale annoncée par le MR et la N-VA était préférable aux affaires courantes. Tout l’enjeu pour nous est de chercher une sortie de crise par la gauche, dans l’intérêt de l’immense majorité de la population bruxelloise.
Une majorité de (centre-)gauche ?
Au printemps, une coalition issue de la société civile publiait un appel pour une majorité progressiste à Bruxelles. Sous la pression du mouvement social, des discussions préparatoires ont réuni, à l’initiative du PS, PS-PTB-Ecolo côté francophone et Groen-Team Fouad Ahidar-Vooruit-PVDA côté néerlandophone, autour de la formation d’une majorité « centre-gauche et gauche », courte en sièges mais politiquement plus cohérente dans la capitale. Ces négociations d’une telle coalition ont été de courte durée en raison de la trahison de Vooruit, fidèle à l’Arizona et à la N-VA, qui appelait dès juin à rouvrir la discussion avec le MR : que cet échec n’ait pas créé plus d’émoi parmi les formations politiques de (centre-)gauche autour de la table, dont peu semblaient accorder du crédit à cette tentative, est parlant en soi. On a même vu Ecolo appeler dans la foulée à une reprise du dialogue entre MR et PS. Les forces de (centre-)gauche n’ont pas voulu donner ses chances à un processus permettant de faire un gouvernement qui rompe avec l’austérité. Mais l’été dernier est politiquement déjà loin : aujourd’hui un député régional Ecolo appelle à rompre avec un MR dont la direction relaie des appels à dissoudre Ecolo.
Il est clair qu’une partie de la gauche institutionnelle craint aujourd’hui de monter dans un gouvernement qui n’aurait d’autre choix que d’opérer une réduction drastique des dépenses et mènerait à leur défaite électorale en 2029. Cette posture revient à accepter le carcan « there is no alternative »: il existe bien des leviers pour financer un réel programme de gauche pour la Région. Deux de nos camarades ont réalisé l’exercice d’identifier une série de mesures pour Bruxelles, qui prennent l’argent là où il est pour l’investir dans les besoins sociaux et environnementaux de la population(4)Par exemple :
« –Prendre l’argent où il est : hausse progressive des centimes additionnels de l’impôt sur les personnes physiques pour les 10% ayant les revenus les plus élevés (soit plus de 4200 euros mensuels disponibles après impôts par personne), jusqu’à 50% pour les 2% les plus riches : 450 millions d’euros de recettes
–Accentuation de la progressivité des droits de succession : nuls pour les petits et moyens héritages (moins de 60.000 euros par héritier·e), puis de plus en plus élevés jusqu’à 90% pour les plus fortunés (au-delà de 1 million d’euros par héritier·e).
–Taxation substantielle des grandes fortunes immobilières par un précompte immobilier progressif qui permettra de davantage imposer les propriétaires de biens de luxe, les multipropriétaires et les promoteurs immobiliers, en imposant les loyers réellement perçus
–Bruxelles pour ses habitant·es : meilleure imposition des nuitées touristiques, qui peut rapporter 150 millions par an. ». Bien sûr, ces mesures exigent un rapport de forces mais ce rapport de forces lui-même a aussi besoin de perspective politique pour se déployer.
De nouvelles élections pour sortir de l’impasse ?
Si la perspective d’un gouvernement en affaires courantes est inacceptable pour les classes populaires, si une majorité progressiste dans les conditions actuelles a déjà été balayée, et s’il n’y a rien à attendre des négociations budgétaires en cours, quelle solution reste-t-il ? Parmi les sorties de crises avancées, il y a celle de convoquer de nouvelles élections à Bruxelles, une option qui a été défendue tant par des élus de droite que par d’autres à gauche. Si une telle issue implique une modification de la Constitution difficile à mettre en place, la perspective de revoter pourrait bien être saisie par la gauche à Bruxelles pour une clarification politique(5)Une telle révision de la constitution pourrait également permettre de mettre en place un seul collège électoral avec des listes bilingues, pour éviter ce genre de blocage à l’avenir., uniquement à certaines conditions : un engagement commun d’un bloc PTB-PS-Ecolo pour un véritable programme de rupture sociale et écologique, poussé par la mobilisation du mouvement social.
Une telle rupture n’est possible qu’avec l’intervention directe des mouvements sociaux et de la classe travailleuse pour défendre leurs intérêts : de nouvelles élections, ce n’est donc pas la solution miracle. Même si l’issue du scrutin finissait par donner une majorité plus confortable à la gauche institutionnelle (une possibilité réelle selon un récent baromètre(6)https://www.lesoir.be/701384/article/2025-09-26/grand-barometre-le-ptb-prend-la-premiere-place-bruxelles-le-mr-degringole), cela ne se traduirait pas automatiquement en politique progressiste pour la Région. Encore faut-il que cette gauche manifeste une volonté de gouverner tout en allant la confrontation avec le fédéral, les marchés financiers et le patronat, et parvienne à se mettre d’accord sur un véritable programme de rupture anti-néolibérale, fidèle aux intérêts des classes populaires. Cette option stratégique implique de fermer complètement la porte à l’axe réactionnaire et autoritaire constitué par le MR et la N-VA et à leurs satellites. Une telle prise de responsabilité autour d’un projet comme celui-là ne sera pas le fait des partis eux-mêmes. Ces 15 mois de crise et d’atermoiements, le manque d’initiatives concrètes et les faibles perspectives avancées par la gauche institutionnelle montrent bien l’ampleur de l’impasse : alors que la précarité et l’insécurité croissent dans la capitale, la gauche institutionnelle regarde ailleurs.
La clef réside dans la capacité du mouvement social à intervenir dans cette conjoncture, à prendre en mains la question et à mettre en avant ses revendications en accentuant publiquement la pression à l’égard des partis, de sorte à déplacer le centre de gravité du pouvoir entre ses mains. Si l’appel du Premier mai à une majorité progressiste n’a pas suffi, il a déjà forcé les partis de gauche à se mettre autour de la table, et à montrer qu’une majorité alternative était possible. Cet appel trace une voie qu’il s’agit de poursuivre et d’étendre dès aujourd’hui pour sortir du blocage par la gauche.
Reprendre nos affaires en main
Même dans le cadre d’un gouvernement en affaires courantes, les parlementaires disposent d’une marge de manœuvre pour améliorer la vie de la population, mais nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre. Le vote récent pour l’encadrement des loyers bruxellois(7)https://www.lecho.be/monargent/analyse/immobilier/bruxelles-interdit-les-loyers-abusifs/10601284.html par une majorité de gauche dans un contexte d’affaires courantes n’a été possible que par le travail de pression du mouvement pour le droit au logement. Dès aujourd’hui, le mouvement social peut maintenir la pression pour des mesures pour un droit effectif au logement, une transition écologique populaire, une politique d’accueil digne, une réforme fiscale socialement juste, etc.
Par ailleurs, cette situation exceptionnelle de blocage institutionnel devrait être l’occasion d’un grand débat démocratique, qui réunirait les forces de gauche dans toutes leurs composantes (syndicats, associations, collectifs de quartier, mouvement féministe, collectifs écologistes, antiracistes, organisations de gauche, etc.) pour discuter des mesures d’urgence pour la population, débattre des perspectives et identifier un calendrier d’actions. De telles assemblées pourraient également aborder la question de la démocratie et de l’autonomie de la Région bruxelloise, mises à mal par le carcan néolibéral du fédéralisme à la belge, et poser les premiers jalons d’un débat pour repenser celui-ci.
Enfin, si de nouvelles élections régionales venaient bien à être convoquées, il serait nécessaire que les mouvements sociaux contribuent à la campagne électorale, et fassent bloc contre le projet des droites à tous les niveaux de pouvoir. Seule une campagne unitaire, autour d’une véritable alternative politique, avec l’implication des mouvements sociaux, permettrait construire le rapport de force contre les forces économiques et financières du capital d’un côté, et l’Arizona de l’autre.
Nous plaidons dans tous les cas pour qu’une telle dynamique s’articule avec le vaste mouvement de résistance qui prend forme contre toutes les politiques de droite en Belgique, au fédéral et dans les régions. Ce mouvement, pour aller au-delà de la seule critique des réactionnaires, devrait mettre en avant l’alternative sociale et écologique pour laquelle nous luttons(8)En Belgique, et partout dans le monde, comme le développe le récent manifeste écosocialiste de la Quatrième Internationale : https://www.gaucheanticapitaliste.org/manifeste-pour-une-revolution-ecosocialiste-rompre-avec-la-croissance-capitaliste/. Dans ce contexte, avancer vers une sortie par la gauche du blocage à Bruxelle peut constituer d’une part une manière mettre à mal le rouleau compresseur réactionnaire de l’Arizona et de ses déclinaisons régionales, et d’autre part un formidable laboratoire pour une politique alternative au néolibéralisme, sous l’impulsion des mouvements sociaux. Oui, une telle issue est un pari qui ouvrira toute une série de questions et défis mais la classe travailleuse et les opprimé·es ainsi que leurs organisations ont intérêt à pouvoir rouvrir le jeu du possible et les risques qu’il contient, pour se donner l’occasion de sortir de la spirale des régressions. C’est pourquoi nous inscrivons cet appel dans le cadre de notre lettre ouverte aux syndicalistes et aux mouvements sociaux, qui invite à un grand débat stratégique sur la lutte contre les droites en Belgique.
Gauche anticapitaliste, 7 octobre 2025
Photo : Action Stop à la spéculation du 24/05/2022 © Inter-Environnement Bruxelles – 2022
Notes
