Estelle (prénom d’emprunt) est enseignante, affiliée à la CGSP enseignement et membre de la commission syndicale de la Gauche anticapitaliste. Nous l’avons interrogée pour nous parler de la situation actuelle dans les écoles et comprendre la réalité que vit le personnel de l’enseignement.


Axel Farkas : Peux-tu nous expliquer comment est la situation dans l’enseignement depuis le début de la pandémie ?

Estelle : Je vais parler surtout pour mon école car la situation est différente d’une école à une autre, elles ne disposent pas toutes des mêmes moyens financiers et humains. Tout a commencé le 13 mars avec le confinement. Les écoles ont été à l’arrêt pendant 2 mois (jusqu’au 18 mai). Quand nous avons rouvert il y avait plusieurs consignes strictes à respecter : divisons des classes en plusieurs groupes réduits qui ne pouvaient pas se croiser, les élèves devaient rester toujours à la même place, porter leur masque, les tables étaient espacées par une plus grande distance, nous avions du gel hydroalcoolique à disposition, … Nous ne pouvions pas non plus enseigner de nouvelles matières donc nous avions vraiment le sentiment d’organiser une garderie pour les élèves et pas de faire notre métier.

En septembre et octobre la rentrée s’est faite avec la présence de la totalité des élèves mais les masques restaient bien évidemment obligatoires et nous avions toujours du gel à disposition. Il était également demandé aux enseignant.e.s de désinfecter les classes (tables, chaises, bancs, …) régulièrement mais dans la réalité ce n’était pas faisable. Par exemple moi, je donne 21h de cours par semaine et j’ai 9 locaux différents. Sur une matinée où je donne 4 heures de cours, je change 3 fois de local. Le temps de ranger mes affaires, de me déplacer et de m’installer je n’avais pas le temps de désinfecter les classes. Donc c’était déjà une mesure ridicule déconnectée de la réalité.

Fin octobre, alors que la 2ème vague de la pandémie commençait, les cours ont continué pendant une semaine avant les vacances d’automne mais en distanciel. Alors que tout le monde se doutait depuis le mois de mai que ça allait arriver nous nous sommes retrouvé.e.s à devoir donner cours en ligne sans aucune préparation : nous n’avons eu aucune formation de la part de l’école mais rien de plus haut non plus.

Après les vacances, l’école était en code rouge : 50% en présentiel et 50% en distanciel pour tou.te.s les élèves à partir de la 3ème secondaire. Les 1ères et 2èmes secondaires étaient à 100% en présentiel. Ce sont les écoles qui organisaient chacune à leur manière cette division en présentiel ou distanciel. Dans certaines écoles, les enseignant.e.s devaient diviser leur matière en deux pour la donner un jour au groupe A puis le lendemain au groupe B et reprendre la suite avec le groupe A après, d’autres avaient tout un groupe pendant une semaine en présentiel et la semaine suivante un autre groupe.

Dans mon école il n’y a pas eu de division des classes donc je donnais cours à toute la classe dans un petit local mais la 1ère semaine je donnais cours 3 jours à l’école et 2 jours en ligne et la semaine suivante c’était le contraire. Tout ça démontre à quel point les mesures visant à respecter les 50% étaient floues et que chaque école pouvait s’organiser différemment.

Les réfectoires sont complètements fermés alors qu’avant les élèves pouvaient s’y rendre pour manger leurs tartines. La seule alternative est donc la cour de récréation : il ‘y a pas de bancs ni de chaises. Les élèves sont donc obligé.e.s de s’asseoir sur le sol pour manger. C’est indigne ! Et pour nous c’est pareil : s’il existe des alternatives pour se nourrir à l’extérieur, nous devons fermer tous les locaux et également manger par terre. Les salles des profs doivent donc être fermées mais pour nous ce n’est pas possible : on essaye simplement de faire attention à ne pas y être trop nombreu.x.ses.

AF : Quelles mesures sont prises en cas de contamination ?

E : Depuis lundi dès qu’un.e élève est positi.f.ve au Covid-19, toute la classe est placée en quarantaine et la classe restera fermée jusqu’à la fin des vacances de printemps (16 avril) alors qu’avant il fallait attendre qu’un.e 2ème élève soit positi.f.ve avant de prendre ces mesures. Par contre moi je ne suis pas mise en quarantaine.

AF : Avez-vous reçu des moyens financiers, logistiques ou humains supplémentaires pour faire face à cette pandémie ?

E : J’ai reçu deux masques en tissu le 18 mai. Malheureusement ils sont déjà foutus et j’ai du les jeter à la poubelle. On a jamais reçu d’autre masque. Personne ne vient désinfecter les locaux non plus.

Pour l’enseignement à distance, à nouveau chaque école s’organise comme elle le souhaite. C’est un système complètement inégalitaire ! Dans certaines écoles situées dans des quartiers plutôt aisés, il y a un projet numérique depuis plusieurs années : elles ont reçu un soutien financier pour que chaque élève ait sa tablette et donc les cours à distance s’organisent très facilement et les élèves sont habitué.e.s.

Moi j’enseigne dans un milieu plus populaire. Étant donné que nous n’avons pas reçu de formation, j’improvise pour donner mes cours en ligne. Les élèves qui n’ont pas d’ordinateur sont invité.e.s à se rendre à l’école pour pouvoir avoir un ordinateur à disposition mais quand iels viennent, il n’y a pas d’ordinateur.

AF : La CGSP appelle à un arrêt de travail. Dans quel but ?

E : C’est dommage de l’avoir appris dans la presse avant même que mon syndicat m’en informe. Cela fait longtemps qu’il n’y a pas eu d’assemblée de la CGSP enseignement et je le regrette. Malgré tout ça, c’est positif de se remettre en action pour revendiquer quelque chose d’essentiel. Le secteur privé fera grève ce lundi 29 mars aussi pour une augmentation de salaire, c’est un bon signe de se remettre à lutter. Pour le personnel enseignant, ça commence par un arrêt de travail ce jeudi matin et nous avons également annoncé un préavis de grève pour le 30 mars.

Nous avons 3 points importants :

  1. Que le personnel de l’enseignement soit vacciné en même temps que les autres métiers prioritaires car nous sommes en contact avec de nombreuses personnes.
  2. L’arrêt de l’hypocrisie qui prétend que les écoles restent ouvertes pour le bien-être des enfants alors que c’est surtout pour que les parents puissent aller travailler et faire tourner l’économie. Si le bien être des enfants était prioritaire, les activités extra scolaires ne seraient pas interdites.
  3. Nous demandons des moyens humains et matériels pour protéger les élèves et le personnel de l’enseignement.

Pour en savoir plus sur les revendications de la Gauche anticapitaliste, nous vous invitons à lire cet article : Enseignement : quand le vase déborde.

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